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Armes nucléaires : une occasion historique

20-04-2010 Interview

Ces derniers mois, les efforts diplomatiques intenses déployés par les États ont placé la question des armes nucléaires et de leur prolifération au premier rang des priorités et ont débouché sur des opportunités attendues depuis longtemps. Le 20 avril, le président du CICR a appelé les États à faire en sorte que les armes nucléaires ne soient plus jamais employées et à négocier un accord international visant à interdire et à éliminer ces armes de destruction. Comme l'explique Peter Herby, chef de l'Unité armes du CICR, l'institution croit qu'une occasion historique de mettre fin à l'ère des armes nucléaires se présente actuellement.

     
     
   
Peter Herby, chef de l’Unité armes au CICR.      

          

Quelles sont les préoccupations du CICR concernant les armes nucléaires ?  

Ces armes ont une puissance destructrice difficilement imaginable et peuvent causer des souffrances indescriptibles. Elles provoquent des dégâts tels qu'il devient extrêmement difficile d'apporter une aide immédiate aux victimes. Qui plus est, leurs effets sont impossibles à contrôler dans l'espace et dans le temps, et leur emploi risquerait de conduire à une escalade. Pour toutes ces raisons, elles constituent un grave danger pour l'environnement, les générations futures et la survie de l'humanité.

Quelle est la position du CICR, en tant que gardien du droit international humanitaire, sur la façon dont ces armes sont visées par les lois de la guerre ?  

En 1996, le CICR a salué le fait que la Cour internationale de justice, dans son avis consultatif sur les armes nucléaires, a confirmé que les principes de distinction et de proportionnalité énoncés dans le droit international humanitaire ne peuvent être transgressés et s'appliquent également aux armes nucléaires. En appliquant ces principes aux armes nucléaires, la Cour a conclu que « l'emploi d'armes nucléaires serait généralement contraire (…) aux principes et règles du droit humanitaire ».

Le CICIR voit mal comment l'emploi d'armes nucléaires pourrait être compatible avec les exigences du droit international humanitaire. En outre, au vu de la nature unique et destructrice de ces armes, le CICR appelle les États à veiller à ce qu'elles ne soient plus jamais utilisées, quel que soit leur point de vue sur la licéité de leur emploi.

Nous soutenons les mesures visant à prévenir la prolifération de ces armes et les efforts déployés pour négocier un accord international afin de les interdire et de les éliminer totalement.

Pourquoi le CICR fait-il une déclaration sur les armes nucléaires en ce moment précis ?   

Après avoir été oubliée pendant des années, la question des armes nucléaires est de nouveau une priorité pour les États, et les politiques sont de plus en plus favorables à l'établissement d'un processus crédible destiné à les éliminer dans le monde entier. Nous voyons là une formidable occasion d'y parvenir. L'objectif d'un monde sans armes nucléaires a été adopté il y a un an par les deux plus grandes puissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, ainsi que lors d'un sommet du Conseil de sécurité des Nations Unies tenu en septembre 2009. De plus, les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires se réuniront le mois prochain à un moment crucial pour l'instrument ; en effet, le nombre de pays possédant des armes nucléaires a considérablement augmenté au cours des dernières décennies. Ces événements et d'autres encore ont relancé le débat sur les armes nucléaires, et de plus en plus les gouvernements et les organisations de la société civile ont cherché à connaître la position du CICR en la matière.

De fait, le monde est à la croisée des chemins. Les décisions prises dans les mois et les années à venir détermineront si un processus crédible conduisant à l'élimination des armes nucléaires sera mis en œuvre ou si des armes nucléaires pourront être acquises par un nombre croissant d'États et peut-être même d'acteurs non étatiques, ce qui augmentera la possibilité qu'elles soient employées, avec les terribles conséquences que l'on connaît pour les populations civiles. L'emploi à grande échelle de ces armes aurait également des conséquences graves pour l'environnement et pourrait empêcher l'établissement de populations sur de vastes étendues de terres à travers le monde.

Par le passé, les travaux menés sur les armes nucléaires dans le cadre de processus de désarmement ont porté sur l'effet dissuasif de ces armes et la sécurité qu'elles apportent. Cependant, nous estimons qu'il est nécessaire de mettre en avant dans le débat les conséquences des armes nucléaires sur le plan humanitaire ainsi que le droit international humanitaire. Les attaques lancées sur Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu il y a près de 65 ans, mais la tragédie humaine qu'elles ont provoquée doit être au premier plan de nos pensées au moment de prendre des décisions sur la prolifération et l'emploi potentiel de ces armes à l'avenir

Est-ce la première fois que le CICR s'exprime sur le sujet des armes nucléaires ?  

Non, ce n'est pas la première fois. Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge donne son opinion sur les armes nucléaires depuis qu'elles ont été employées pour la première fois à Hiroshima, le 6 août 1945. Le docteur Marcel Junod, à l'époque délégué du CICR en Extrême-Orient, fut l'un des premiers étrangers témoins des conséquences de cette arme. Plus tard, il a décrit les effets dévastateurs du bombardement dans Le désastre de Hiroshima , publié dans la Revue internationale de la Croix-Rouge en 1982. Il a dépeint des scènes de dévastation et de souffrances inimaginables.

Après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, le Mouvement international s'est alarmé de l'emploi des armes nucléaires, et en septembre 1945 le CICR a exprimé le souhait de voir ces armes abolies. En 1950, il a appelé les États parties aux Conventions de Genève à prendre toutes les mesures nécessaires pour parvenir à un accord sur l'interdiction des armes atomiques. Par la suite, la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge ont donné leur point de vue sur les armes de destruction massive, et notamment les armes nucléaires, dans des résolutions prises lors de huit conférences internationales réunissant des États, entre 1948 et 2009. En outre, nous avons fait part de notre position sur les armes nucléaires à l'Assemblée générale des Nations Unies en octobre 1996 et plus récemment en octobre 2009. Jakob Kellenberger, actuel président du CICR, s'est exprimé sur le sujet devant des diplomates et des représentants de missions permanentes réunis à Genève le 20 avril 2010.

Êtes-vous en faveur d'une interdiction des armes nucléaires ?  

En tant qu'organisation humanitaire, le CICR insiste sur le fait que les armes nucléaires ne devraient jamais être utilisées, et il demande instamment à tous les États de saisir les occasions uniques qui se présentent aujourd'hui de mettre fin à l'ère des armes nucléaires.

Nous appuyons pleinement l'adoption d'un instrument international juridiquement contraignant visant à interdire et à éliminer les armes nucléaires. Les États parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires se sont déjà engagés à poursuivre des négociations en vue d'établir un traité international juridiquement contraignant qui permettra d'interdire et d'éliminer complètement ces armes. Mais pour être efficace, un tel traité devra également incorporer des mesures visant à prévenir leur prolifération et à contrôler l'accès aux matières et à la tech nologie pouvant servir à les produire.

Quel est le rôle du CICR dans le débat plus général sur les armes nucléaires ?  

Nous pensons que la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge peuvent apporter une contribution majeure en mettant en avant dans le débat sur les armes nucléaires les coûts humains qu'elles représentent et les règles fondamentales du droit international humanitaire. Cela signifie qu'il faut rappeler à tous les enjeux considérables qui se posent pour l'humanité, faire connaître les occasions uniques qui se présentent actuellement et soutenir les mesures qui vont clairement dans le sens de l'élimination des armes nucléaires.