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Sénégal : soigner le bétail pour renforcer la sécurité économique des populations

30-03-2010 Interview

Hans Peter Giess, vétérinaire, et Christophe Driesse, coordinateur des programmes de sécurité économique du CICR en Casamance, ont passé trois semaines dans la région du Fogny afin d'étudier l’importance des soins vétérinaires pour la survie des populations. Entretien.

 
©CICR / C. Valéja      
   
Christophe Driesse (à gauche) et Hans Peter Giess.      
       
©CICR      
   
Les animaux sont essentiels pour les cultures. L’agriculture en général et la riziculture en particulier dépendent en grande partie des bœufs.      
       

  Qu’est ce qui a motivé votre travail dans la zone du Fogny ?  

     

C’est une des régions les plus affectées par le conflit casamançais. Il y a des problèmes de sécurité et les populations sont parfois obligées de se déplacer au risque de perdre leur bétail. On a par exemple rencontré un éleveur qui a dû s’enfuir en Gambie en 1998. À l’époque, il avait 110 vaches. Depuis, il est rentré en Casamance mais il a perdu 40 vaches et d’autres ont été volées.

La Casamance, surtout, c'est une zone d'insécurité où les éleveurs n’ont pas accès aux soins vétérinaires, car le personnel de l’État ne s'y déplace pas. Ce qui veut dire que les campagnes de vaccinations ne se déroulent pas comme ailleurs dans le pays. Un réseau d'auxiliaires vétérinaires issus de la communauté a été développé mais il ne fonctionne pas toujours très bien, car les auxiliaires se déplacent difficilement et n’ont pas forcément le support des agents de l’État. Pendant trois semaines, on a donc rencontré les auxiliaires, les vétérinaires d’État et les éleveurs dans les villages pour faire un état des lieux.

  Quel est l’impact de ce déficit de soins vétérinaires ?  

     

Les maladies parasitaires sont pour moitié responsables des problèmes de santé et de poids du bétail. Elles ont une incidence sur la prod uction de lait et sur le prix de vente de l’animal. Un déficit de soins a donc un effet négatif sur la croissance du bétail, sur son espérance de vie à la naissance, et sur son rendement.

Actuellement, un intermédiaire va acheter un mouton 25 000 francs CFA – environ 38 euros – qu'il va revendre   le double sur le marché de Touba Mori, qui se trouve à environ une heure de route du Fogny. L'intermédiaire profite de la situation d'insécurité et de l'enclavement des villages de la région, ce qui lui donne un pouvoir de négociation plus grand. Ou alors un marchand se rend lui-même dans les zones d'insécurité pour y acheter à bas prix des animaux malades, il les soigne puis les revend avec un gros bénéfice. Les éleveurs, eux, n'ont pas d'autre choix que de vendre bien en dessous du prix du marché. Il est donc clair que les difficultés que rencontrent les éleveurs du Fogny pour soigner leurs animaux induisent des pertes de revenus importantes.

  Quelle place occupe l'élevage dans la subsistance de ces populations ?  

     

Une place très importante. La production animale contribue à la survie de ces populations. On a calculé que la majorité des familles avaient deux à trois bovins, une douzaine de chèvres ou des moutons et des volailles. D’une part, les animaux sont essentiels pour les cultures. Que ce soit dans l’agriculture en général ou pour la riziculture en particulier, le travail dépend des bœufs, par exemple.

Mais ce qu’il faut comprendre surtout, c’est que l'élevage est un système d’épargne pour les populations. Avoir des animaux bien soignés permet de couvrir des dépenses exceptionnelles en période d ite « de soudure », c'est-à-dire quand les paysans vivent sur les réserves des précédentes récoltes en attendant les prochaines. En Casamance, elle se situe entre les mois d'août et octobre. L'élevage pourrait encore être de plus en plus important à l’avenir.

     

  Pour quelle raison exactement ?  

     

Beaucoup d’éleveurs estiment qu’ils seront amenés à dépendre de plus en plus des animaux. D’après les témoignages que nous avons recueillis, la production de riz serait en diminution en raison de la salinisation de l’eau dans certains endroits, mais aussi parce qu’avec l’exode rural des jeunes vers les villes, il y a de moins en moins de bras pour cultiver le riz. Or quand la production de riz est moins importante, les familles vendent des animaux. À l’avenir, les populations ne pourront donc plus seulement se limiter à la culture de l’anacarde*, de l’arachide ou du riz pour assurer leur sécurité alimentaire, mais devront avoir de plus en plus recours au bétail.

  Qu’est ce que le CICR envisage de faire pour remédier à cette situation ?  

     

C’est la première fois qu’on effectue ce genre d’enquête depuis 1998. On estime que soutenir les auxiliaires vétérinaires permettrait d'améliorer la santé animale dans cette zone, via les soins prodigués ou en favorisant un meilleur déroulement des campagnes de vaccination. À ce titre, on envisage de donner une formation complémentaire à cinq ou six d’entre eux par l'intermédiaire d'un vétérinaire spécialisé, ainsi qu’une remise à niveau en terme de diagnostic. On pense également leur fournir de s motos car jusqu'à présent, ils circulent à vélo dans une vaste zone. Améliorer la santé vétérinaire en soignant le bétail est un complément aux autres projets que l’on mène dans la zone et permettrait de renforcer la sécurité économique de ces populations.

* Noix de cajou