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Somalie : soigner les personnes blessées au cours des combats

20-05-2009 Interview

Depuis des années, les Somaliens luttent quotidiennement pour leur survie en plein conflit armé, dans le dénuement et privés de services essentiels. Mohamed Yusuf est le directeur général de l’hôpital Medina, soutenu par le CICR. Chaque jour, il brave les risques de sécurité pour fournir les services chirurgicaux et médicaux si nécessaires à Mogadiscio, sa ville natale. Il fait part de son expérience à Bettina Rühl, journaliste.

     

    © CICR/V. Louis      
   
    Mohamed Yusuf opérant une personne blessée par arme.      
          L’hôpital Medina est l’un des rares hôpitaux qui fonctionnent encore à Mogadiscio. Quelle est sa capacité ?  

Je pense que c’est aujourd’hui le principal hôpital du pays. Sa capacité est de 80 lits mais le nombre de patients est le plus souvent beau coup plus élevé. Il nous arrive d’avoir 200 patients, même plus. Nous recevons des personnes qui ont été blessées par l’explosion de mines terrestres, par des attaques au mortier et par balles. Nous accueillons aussi les personnes blessées victimes d’accidents de la route ou après une chute. Tous viennent dans cet hôpital. En plus des blessés, nous avons aussi des personnes malades.

  Le soutien que vous recevez du CICR est-il suffisant ?  

Oui, pour ce qui est des médicaments, du matériel médical et chirurgical. Si nous craignons une pénurie, nous appelons simplement le CICR et obtenons ce que nous souhaitons. Mais nous ne recevons pas d’argent pour le nettoyage de l’hôpital, pour les produits de nettoyage ou pour le carburant nécessaire au fonctionnement du générateur – qui doit fonctionner 24 heures sur 24 – et pour d’autres activités de ce genre.

Pour pouvoir constituer une sorte de revenu, nous demandons aux patients un peu d’argent en échange des soins. Nous aidons les personnes en faisant beaucoup d’exceptions pour ceux qui ne peuvent pas payer. Nous ne disons jamais : il ne peut pas payer, donc il ne sera pas soigné.

  Que recevez-vous du CICR ?  

Chaque mois, le CICR fournit à l’hôpital des médicaments, du matériel chirurgical et médical, prend en charge les salaires du personnel, et participe aux travaux de maintenance concernant l’équipement et l’infrastructure de l’hôpital. Le CICR contribue aussi à la formation du personnel médical et technique.

  Compte tenu de la malnutrition et des autres maladies qui sévissent en Somalie, le nombre de personnes nécessitant des soins est certainement bien supérieur aux 200 patients ou plus que vous accueillez ?  

     

Nous n’avons malheureusement pas les moyens de mettre en place un centre d’alimentation. Cela serait formidable de pouvoir le faire.    
    © Reuters      
   
    Une femme porte son enfant blessé par un tir de mortier à Mogadiscio, capitale de la Somalie.      
         

  Quel est l’état de santé de la population ?  

Il est très mauvais. La population vit avec des contraintes qu’elle n’a jamais connues auparavant. La Somalie a vécu quelque 19 années de guerre mais ce sont les deux dernières années qui ont été les pires et qui ont engendré des problèmes majeurs. Les travailleurs humanitaires ne peuvent pas entrer dans le pays. Ne pouvant pas atteindre les personnes, ils ne peuvent pas leur apporter de vivres. Et si quelqu'un est mal nourri, son système immuni taire s’affaiblit. Les personnes sont anémiques, de manière chronique. Elles sont déjà très faibles au moment où elles sont blessées. Nous voyons de plus en plus de patients mais nous ne pouvons pas les aider car ils arrivent dans un état d’extrême faiblesse préexistant à leurs blessures.

L’hôpital doit également faire face à un autre problème : nourrir les patients. La plupart du temps, ils ne reçoivent pas de nourriture de leurs proches car ils n’ont plus de maison. L’hôpital doit donc les nourrir.

  Si vous n’avez que 80 lits, comment faites-vous face à la demande supplémentaire ?  

Nous avons des tentes, et nous avons ouvert une autre structure qui, jusqu’il y a quelques mois, était occupée par du personnel militaire. Nous avons demandé aux militaires d’aller ailleurs et de nous laisser l’hôpital. Nous avons donc pu avoir quelques chambres, ce qui a considérablement accru notre capacité.

  Plus de patients signifie donc plus d’heures de travail pour le personnel ? Comment faites-vous ?  

En cas de situation d’urgence, le personnel reste sur place une fois sa période de travail terminée. Tout le personnel de l’hôpital, quelquefois aussi le personnel de maintenance, aide à sortir les patients, ou à changer les lits. L’hôpital connaît une activité fébrile. Une fois le travail achevé, chacun rentre chez soi. Et la vie reprend son cours normal à l’hôpital.

Mais le problème est qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qualifiées en Somalie aujourd’hui. En raison de la situation et faute de sécurité, plus de 70% des personnes ont quitté les lieux pour aller vivre sous des cieux plus cléments.

  Pourquoi restez-vous dans le pays ?  

J’ai moi-même vécu en diaspora puis j’ai décidé de revenir travailler ici. Et j’en suis très satisfait. Je ne pense pas que celui qui tue respecte la vie. Si nous, qui respectons la vie, nous restons ici, ou si nous rentrons de diaspora, nous pouvons constituer une majorité. Mais si nous partons et nous laissons de l’espace à ceux qui tuent, ce sont eux qui prendront le dessus – et ils prennent le dessus aujourd’hui – et le pays est perdu.    
    © Reuters      
   
    Le personnel médical de l’hôpital Medina s’occupe d’un homme blessé lors d’un échange de tirs à Mogadiscio.      
         

  Lorsque vous dites que vous viviez en diaspora, où étiez-vous ?  

     

J’ai passé quelque 22 années à Rome, en Italie puis ai travaillé dix ans en Afrique, en Afrique du Sud, au Swaziland e t à Maputo, au Mozambique, avant de revenir à Mogadiscio en 2002. Depuis, j’ai fait beaucoup de choses différentes, j’ai effectué de nombreuses opérations et j’ai enseigné. J’enseigne à l’université Benadir et à Medina, qui est aujourd’hui un hôpital universitaire.

  Quels sont les principaux problèmes que vous rencontrez aujourd’hui ?  

Le plus gros problème dans cet hôpital est le manque de carburant nécessaire au fonctionnement des générateurs. Et vous savez quelle importance l’électricité a pour nous. Les installations des entrepôts frigorifiques dans lesquelles nous conservons les médicaments et le sang doivent fonctionner en permanence.

Nous ne disposons malheureusement pas de telles installations dans notre morgue. Il arrive que la dépouille d’un patient décédé ne soit ni identifiée ni réclamée immédiatement par un parent. Mais comme nous ne pouvons pas la garder, nous prenons des photos que nous montrons ensuite aux proches. Nous leur demandons « Est-ce la personne que vous cherchez ? » Et nous leur disons « Nous l’avons déjà enterrée ». Or, on doit avoir la possibilité de voir « son mort » avant qu’il ne soit enterré.