Les femmes et les disparus : le fardeau de celles qui restent
28-02-2008 Interview
À l’occasion de la Journée internationale de la femme (8 mars), Florence Tercier, conseillère du CICR chargée des questions relatives aux femmes et à la guerre, s’exprime sur le sort terriblement éprouvant des femmes de familles dont les hommes sont portés disparus et sur ce que le CICR fait pour leur venir en aide.
Partout dans le monde, des femmes sont confrontées à de graves difficultés, quand des proches de sexe masculin sont portés disparus à cause d’un conflit armé. Pouvez-vous nous décrire certains aspects des épreuves auxquelles elles doivent faire face ?
Des dizaines et peut-être même des centaines de milliers de femmes dans le monde ont perdu la trace d'un fils, d'un père ou d'un mari dans un conflit armé. Certaines d’entre elles ont reçu une notification claire du décès de leur proche et ont pu l’enterrer. Malheureusement, beaucoup vivent dans l’incertitude et l’espoir que la personne aimée soit en vie et refusent, même après de nombreuses années, d'admettre la mort de leur proche sans une confirmation réelle. Cette douloureuse incertitude les empêche d’accepter la réalité et de procéder aux rituels qui leur permettent de faire leur deuil en cas de décès du proche ; elle peut aussi avoir des conséquences psychologiques très graves pour les personnes concernées, avec des incidences non négligeables sur la vie quotidienne, en particulier lorsque la réaction de l'environnement social est inappropriée.
La disparition de proches – mari, père ou fils – ne provoque pas seulement un choc émotionnel ; il arrive en effet souvent que la personne disparue soit le principal soutien économique de la famille ou le seul détenteur des biens communs. Les femmes de disparus se retrouvent alors sans ressources et peu préparées ou formées pour assurer la relève. Elles connaissent les mêmes problèmes que ceux rencontrés par les veuves, problèmes exacerbés toutefois par le fait que très souvent le statut de la personne disparue – et donc leur propre statut et celui de leurs enfants – n’est pas officiellement reconnu. Sans le certificat de décès de leur parent disparu, elles n’ont généralement pas droit aux soutiens financier et matériel accordés aux veuves. Leurs droits en matière d’administration des biens, d’héritage, de garde des enfants, de possibilité de bénéficier de prestations, ou encore de perspectives de se remarier, sont eux aussi compromis.
En fonction de leurs ressources individuelles et du soutien qu'elles reçoivent de leur famille et de leur communauté, certaines réussissent à surmonter ces difficultés et trouvent elles-mêmes les aides nécessaires pour faire face à la situation. C'est le cas d'Olja en Serbie, qui grâce à la formation qu'elle a reçue a pu écrire et publier son journal suite à la disparition de son mari, se faisant ainsi l’écho des familles de disparus (voir le reportage ). Mais j'ai également rencontré au Népal des femmes, de caste inférieure surtout, dont le mari était porté disparu et qui étaient dans une grande misère. Ces femmes « fonctionnaient » au quotidien, mais elles avaient perdu leur raison de vivre, leur statut dans la communauté, les biens familiaux repris par leurs beaux-parents et toute perspective d'un avenir meilleur, puisqu'elles ne pourraient jamais se remarier. Elles semblaient figées dans une attente interminable, sans expression, comme vidées de tous sentiments.Enfin, il faut garder à l'esprit que l'impact des disparitions va bien au-delà des personnes directement concernées et touche également les familles, les communautés et la société toute entière.
De quel genre d’aide ces femmes ont-elles besoin ?
Ces femmes ont besoin – et elles ont surtout le droit – de savoir ce qu'il est advenu de leur proche, et tout doit être fait pour les aider dans ce sens, qu’il s’agisse de leur permettre de déclarer la disparition de leur proche, de leur expliquer les procédures, de les soutenir dans leurs démarches pour obtenir de l'aide, de les informer sur les différentes étapes du processus engagé pour rechercher leur parent disparu, de les assister tout au long du processus mais surtout dans les moments particulièrement difficiles comme l’enregistrement des données ante mortem , l'identification des restes humains ou l’annonce d'une mauvaise nouvelle.
Par ailleurs, outre la disparition d’un proche, ces femmes peuvent également vivre ou avoir vécu une situation de conflit qui engendre d’autres événements traumatisants tels que déplacement forcé, menaces sur leur vie et violence physique. Un soutie n adapté doit donc leur être fourni en fonction de leurs besoins, et il incombe en premier lieu aux autorités de l’État directement concernées de répondre aux besoins matériels, financiers, psychologiques et juridiques spécifiques de ces femmes. Les associations et les réseaux familiaux peuvent eux aussi jouer un rôle important en apportant un soutien collectif à ces femmes et à leur communauté et en exerçant des pressions sur les responsables politiques.
Que fait le CICR pour aider les femmes qui subissent les effets à long terme de la disparition d’un proche ?
Bien trop souvent, les parties à un conflit armé font peu d’efforts pour élucider le sort des personnes portées disparues et soutenir leur famille. Le CICR s'efforce donc, au nom des victimes et de leur famille, d’influencer les autorités compétentes pour qu’elles remplissent leurs obligations à ce sujet.
Le CICR doit souvent se substituer aux autorités pour enregistrer des informations sur les disparus et conduire des recherches actives. Dans tous les cas, il demande également aux autorités de mener des enquêtes (y compris, si nécessaire, en enclenchant des processus d'exhumation et d'identification), d'informer les familles et de leur rendre les restes humains des personnes décédées lorsqu'elles sont identifiées.
Pour faciliter la situation juridique des femmes dont le mari est porté disparu, le CICR établit des attestations qu'elles peuvent produire afin d'obtenir une aide sociale ou des compensations.
Dans les Balkans, le CICR a publié un guide particulièrement utile aux femmes, les informant de toutes les procédures administratives et législations relatives aux démarches à faire pour obtenir un soutien des autorités suite à l a disparition de leur mari ou d’un membre de leur famille.
Lorsque c'est nécessaire, le CICR peut offrir une assistance matérielle ponctuelle aux femmes qui se trouvent dans une situation précaire suite à la disparition du chef de famille, ainsi qu'un soutien psychologique ou, selon les besoins et les possibilités, un traitement psychiatrique individuel.
Enfin, le CICR soutient les femmes qui s'organisent en association ou groupe afin de renforcer leur action auprès des autorités, de trouver du courage et un réconfort mutuel, et de surmonter collectivement les obstacles d'ordre culturel, sécuritaire ou social qui se dressent sur leur route.
Que peut-on faire de plus pour aider les femmes dont un proche est porté disparu et pour élucider le sort de celui-ci ?
L'absence de volonté politique parmi les autorités concernées et le manque de ressources sont des obstacles récurrents au besoin légitime de ces femmes de savoir ce qu'il est advenu de leur proche. Il est donc juste de dire que plus doit être fait pour épauler celles qui connaissent au quotidien des difficultés financières, juridiques et psychologiques, mais aussi dans leur quête d'information pour déterminer le sort du disparu, d’une part, et de justice, d’autre part. Ce devoir incombe aux autorités, si nécessaire avec l'appui d'organisations non gouvernementales et du CICR.
Mais surtout, plus doit être fait pour prévenir les disparitions forcées, et c'est en plein conflit armé que le CICR s'y emploie avec ses nombreuses activités. Lorsque les moyens de communication habituels ne permettent plus aux membres d’une même famille de maintenir le contact entre eux, le CICR donne la possibilité de le rétablir grâce à un réseau d’échange de nouvelles familiales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, en mettant à la disposition de ces personnes des messages Croix-Rouge, des téléphones mobiles ou satellitaires, ou encore un site Internet.
Dans les cas de déplacement massif de populations, les personnes les plus vulnérables, comme les enfants séparés de leurs parents, sont enregistrées le plus rapidement possible et leur famille est recherchée. Par ailleurs, la visite des lieux de détention ainsi que l'enregistrement et le suivi des détenus contribuent à prévenir les disparitions. Lorsque le CICR recueille des informations sur les personnes disparues, il s'efforce de connaître les circonstances dans lesquelles leur famille a perdu leur trace et il entame des recherches dans tous les lieux possibles : hôpitaux, prisons, camps pour déplacés, lieux de culte.
Enfin, dans chaque contexte où il est présent, le CICR rappelle régulièrement aux belligérants qu’ils ont l’obligation d'adopter les mesures qui s'imposent pour prévenir les disparitions et il leur demande instamment de clarifier le sort des personnes portées disparues. Aucun effort ne doit être épargné pour répondre à l’angoisse des femmes et des familles qui font part de la disparition d'un proche.
Le CICR travaille avec les États pour mettre en place des systèmes et des cadres juridiques – aux niveaux national et international – visant à prévenir les disparitions et à aider les personnes portées disparues et leurs familles. Il a par exemple soutenu activement l’élaboration de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées en mettant à disposition ses compétences spécialisées dans les domaines juridique et opérationnel, en appuyant le processus rédactionnel et en faisant des propositions, et aussi en plaidant activement pour l’adoption dudit traité. La Convention a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 2006. Elle prévoit des mesures spécifiques que les États doivent prendre pour prévenir les disparitions forcées, les oblige à poursuivre en justice les auteurs d’infractions et donne aux victimes le droit à réparation.
Au niveau national, le développement et la promotion de la législation sont un facteur essentiel qui permet de traiter efficacement et réellement les questions relatives aux personnes portées disparues. Les lois devraient comporter toute une série de dispositions sur des sujets tels que la prévention des disparitions, l’élucidation du sort des personnes portées disparues, la bonne gestion des informations et des restes humains ou le soutien aux familles de disparus. Le CICR a préparé une loi type comprenant un commentaire par article, afin d’aider les États à élaborer et à adopter une législation nationale. En Arménie, en Azerbaïdjan, en Géorgie, au Guatemala, en Indonésie, au Pérou et à Timor-Leste, il a aussi réalisé des études de compatibilité pour voir si la législation nationale est conforme aux obligations internationales en ce qui concerne les personnes portées disparues.
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