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17 décembre 1996Six délégués du CICR assassinés en Tchétchénie

30-04-1997 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 824

  François Bugnion   , Délégué général pour l'Europe orientale et l'Asie centrale  

Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1996, six délégués du Comité international de la Croix-Rouge ont été lâchement assassinés par des hommes armés dans l'hôpital du CICR à Novy Atagi, près de Grozny.

C'est à la fin de l'été 1996 que le CICR avait décidé d'ouvrir un hôpital de campagne en Tchétchénie, en raison des graves dégâts subis par les principaux hôpitaux de Grozny et du nombre important de blessés de guerre qui ne pouvaient recevoir des soins appropriés.

Plusieurs sites avaient été étudiés pour l'implantation de cet hôpital. Ce choix s'est porté sur le village de Novy Atagi, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Grozny, car il avait été pratiquement épargné par les combats, ses habitants ayant réussi à se maintenir à l'écart des affrontements. En outre, il y avait là un ensemble de bâtiments, appartenant à un ancien internat, qui se prêtait particulièrement bien à cet usage.

L'équipement de l'hôpital a été donné par le gouvernement et la Croix-Rouge de Norvège, alors que la plus grande partie du personnel médical a été mis à disposition par les Sociétés nationales d'Europe occidentale, du

Canada et de Nouvelle-Zélande ; le CICR, pour sa part, assumait la direction et la responsabilité de l'hôpital.

L'établissement a été ouvert le 2 septembre 1996 et, le même jour, il a accueilli quelque 50 patients, tous blessés de guerre. Jusqu'à l'agres sion du 17 décembre, cet hôpital a permis l'hospitalisation de 321 patients ; le personnel a effectué 594 opérations chirurgicales et a donné 1 717 consultations ambulatoires.

Cette action, qui avait pour seul objet de porter secours aux victimes du conflit en Tchétchénie, a pris abruptement fin dans la nuit du 16 au 17 décembre 1996, quand des hommes armés et masqués, équipés de pistolets munis de silencieux, ont pénétré clandestinement dans l'enceinte de l'hôpital ; ils ont fait irruption dans le bâtiment où dormaient les délégués et les déléguées et en ont abattu froidement six, à bout portant.

Il s'agit de :

  Fernanda Calado , infirmière du CICR, de nationalité espagnole

  Ingeborg Foss , infirmière, Croix-Rouge de Norvège

  Nancy Malloy , administratrice médicale, Croix-Rouge canadienne

  Gunnhild Myklebust , infirmière, Croix-Rouge de Norvège

  Sheryl Thayer , infirmière, Croix-Rouge néo-zélandaise

  Hans Elkerbout , constructeur, Croix-Rouge néerlandaise

Un septième délégué, Christophe Hensch, blessé à l'épaule, a été laissé pour mort.

Dans les heures qui ont suivi l'agression, le CICR a confié la responsabilité de l'hôpital et des patients au ministère de la Santé de Tchétchénie. Le personnel a été évacué : Christophe Hensch a été ramené en Suisse le jour même, à bord d'un avion-ambulance, alors que les autres rescapés, de même que les six dépouilles des victimes de cette tragédie, ont été rapatriés le lendemain par un avion spécial. D'émouvantes cé rémonies ont été organisées au départ et à l'arrivée de l'appareil, ainsi que dans les pays d'origine des victimes, tandis qu'un deuil national était proclamé en Tchétchénie.

Ce meurtre sanguinaire a contraint le CICR à suspendre les opérations qui requièrent la présence de ses délégués en Tchétchénie. Toutefois, le CICR poursuit les actions de secours pour lesquelles il bénéficie du concours d'un partenaire local — Ministère de la Santé ou comité local de la Croix-Rouge — susceptible de mener les opérations avec son soutien matériel et avec l'appui de ses employés locaux. Le CICR a également suspendu une partie de ses activités dans les républiques autonomes voisines du Daghestan et d'Ingouchie, en raison de l'insécurité croissante dans ces régions. Il maintient en revanche sa mission à Naltchik, capitale de la république autonome de Kabardino-Balkarie, d'où il est possible de suivre l'évolution de la situation dans le Nord-Caucase.

Une enquête a immédiatement été ouverte par les autorités judiciaires tchétchènes, de même que par les autorités judiciaires de la Fédération de Russie. Bien que le CICR n'ait encore reçu aucune information sur les conclusions de ces enquêtes, il est manifeste que l'agression avait été soigneusement planifiée et qu'elle a été conduite par des tueurs qui avaient reconnu les lieux et qui disposaient d'un armement spécialisé. Cette agression visait à l'évidence le personnel expatrié : deux traductrices tchétchènes qui logeaient dans le bâtiment occupé par les délégués ont été épargnées, alors que deux des gardes qui se sont trouvés en présence des agresseurs ont été assommés et non pas assassinés. Enfin, tout semble indiquer que les agresseurs avaient pour intention de tuer tous les délégués présents à l'hôpital, et qu'ils ont été empêchés d'aller au bout de leur projet, l'alerte ayant été donnée.

À ce jour, le CICR ne disp ose d'aucune indication quant à l'identité ni quant aux mobiles des agresseurs et de leurs commanditaires. L'agression n'a pas été revendiquée et on peut douter qu'elle le soit à l'avenir, puisque ce crime odieux a été universellement condamné. Dans ces conditions, on en est réduit à des hypothèses de nature purement spéculative, dont aucune ne s'appuie sur un indice objectif.

On ne peut manquer d'être frappé par le décalage insoutenable entre l'atrocité de ce crime prémédité et perpétré de sang froid par des tueurs totalement dépourvus de scrupules, et les innombrables messages de condoléances et de solidarité reçus du monde entier et, notamment, de l'intérieur de la Tchétchénie.

Le CICR exprime sa profonde sympathie aux familles des disparus, qui ont sacrifié leur vie à un idéal d'humanité et de solidarité avec les victimes de la guerre qui a ravagé la Tchétchénie. Il adresse aussi ses condoléances émues à la Croix-Rouge néerlandaise, à la Croix-Rouge de Norvège, à la Croix-Rouge canadienne et à la Croix-Rouge néo-zélandaise.

Le CICR condamne sans réserve cette attaque qui touche le cœur même de l'action humanitaire, puisque ce massacre a été perpétré dans l'enceinte d'un hôpital protégé par l'emblème de la croix rouge, et dont le seul objet était d'apporter une assistance médicale aux victimes de la guerre.




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