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Le projet « Les voix de la guerre », l'étape bosniaque

01-12-1998

S'il faisait chaud en Colombie, où a eu lieu la répétition générale du projet « Les voix de la guerre du CICR », un froid glacial régnait sur la Bosnie, la première étape d'une consultation qui sera menée dans 15 nations. Lors des rencontres entre les groupes de discussion et les personnes chargées de mener la consultation, la température extérieure descendait parfois à 17 degrés en dessous de zéro. La neige, qui était pourtant tombée en abondance, ne dissimulait pas entièrement l'ampleur des dégâts, humains et autres, qui ont été infligés à cette infortunée contrée européenne.

À Banja Luka, Mostar et Sarajevo, où s'est rendue l'équipe de consultation, les vestiges de la guerre sont encore omniprésents : partout, le regard se pose sur les carcasses calcinées de centaines de maisons, des carcasses qui ne sont que rarement les « dommages collatéraux » de batailles récentes, car il n'y a pas trace de violence par-delà les murs — les arbres voisins n'ont pas été arrachés, il n'y a pas de trous d'obus dans les jardins potagers. Dans un environnement urbain par ailleurs intact, ces ruines sont le témoignage silencieux des terrifiantes vagues de purification ethnique qui ont déferlé sur la région. (On peut facilement imaginer les vociférations des hommes avinés qui, armés de torches enflammées et le visage recouvert d'un tissu blanc, ont systématiquement défoncé, la nuit, les portes de voisins honnis, mis le feu aux maisons et peut-être fait subir des violences bien plus graves à leurs occupants terrorisés.) Celui qui voyage en Bosnie-Herzégovine aujourd'hui traverse une succession de villes désertes, des villes d'autant plus sinistres qu'elles sont recouvertes du manteau de neige qu'a laissé un hiver précoce.

Il y a aussi les villes qui ont été le théâtre de combats violents, où les tirs d'artillerie et les salves meurtrières des armes automatiques ont été impitoyablement concentrés sur des marchés, des habitations, un pont historique. Trois ans après la fin des combats, les travaux de reconstruction, preuve du ressort et de la volonté de survivre des habitants, ont lentement commencé. Là, une famille s'est installée dans ce qui n'est qu'une ruine, a muré un espace de la taille d'un appartement, qui est maintenant sa maison. Près de l'endroit où se tenait le pont du XVI e qui faisait la fierté de Mostar, jusqu'à ce qu'il soit méthodiquement détruit par des tirs d'artillerie le 5 novembre 1993, des artistes continuent de peindre comme s'il était toujours là, comme si le temps s'était arrêté, comme s'ils ne s'étaient pas éveillés au cauchemar de la réalité.

Les récits et les opinions qui ont été recueillis au cours de la consultation « Les voix de la guerre » sont souvent déchirants. En Bosnie-Herzégovine, l'équipe CICR/Greenberg a intégré quatre catégories de personnes dans le « groupe de discussion ». Dans chacune des villes où elle s'est rendue, l'équipe a écouté et enregistré les témoignages de femmes qui avaient élevé leurs enfants dans des quartiers multiethniques, d'« d'anciens soldats » (une expression qui s'applique à presque tous les hommes de la région), de journalistes, et de femmes qui sont toujours à la recherche de proches disparus.

Il y a des différences, mais aussi beaucoup de points communs entre les divers groupes régionaux. La douleur est le dénominateur commun, tout comme la haine de la guerre, surtout parmi les « anciens soldats ». Tous éprouvent un profond sentiment de gâchis et de défaite générale. Tous encore nourrissent de l'amert ume à l'égard d'une communauté internationale « qui n'a pas mis fin à la guerre », et des institutions humanitaires, y compris le CICR, « qui n'ont pas pu faire grand chose » (cependant, tous s'accordent à reconnaître que beaucoup, en Bosnie, doivent la vie aux efforts des institutions humanitaires, qui ont fait leur possible pour atténuer les souffrances). Les gens de Bosnie-Herzégovine ont tous été traumatisés et personne ne tire fierté de ce qui est arrivé. Il suffit de demander quelles sont les différences entre chaque communauté en cette période de cohabitation forcée : les musulmans de Bosnie sont irrités et déprimés, les Croates de Mostar se renfrognent et sont offensés, et les habitants de la République serbe sont consternés et quelque peu provocateurs. Les fanfarons d'il y a trois ans ont disparu, emportés par la vague de ce qu'un ancien soldat a appelé « un million de tragédies individuelles ».

Le problème des « disparus » est sans doute la plus douloureuse des blessures dont souffrent encore les gens de Bosnie-Herzégovine. Comment s'étonner, dès lors, que ce problème humanitaire non résolu ait dominé l'ensemble de la consultation. Quand l'équipe a réuni les mères, les épouses, les filles et les sœurs de disparus, l'écoute « clinique » et le détachement affectif qu'elle avait décidé d'afficher ont été immédiatement balayés par l'intensité de la douleur et de l'angoisse des femmes interrogées. Le « laboratoire », soigneusement mis en place pour que l'enregistrement et l'évaluation des motivations humaines soient le plus neutres possible, est devenu une vallée de larmes, quand une mère serbe a hurlé « je serais heureuse si seulement je pouvais voir la dépouille de mon fils » (le mot « heureuse » paraît pour le moins incongru). Une musulmane de Bosnie, dont le mari a disparu, a confié « j'essaye seulement de faire en sorte que mes enfants soient normaux ». Ce à quoi sa voisine, à la table du group e de discussion, a ajouté « il m'est impossible d'accepter que l'on me dise simplement que les disparus sont certainement morts. Je veux savoir pourquoi et où ».

Avec tact et sensibilité, les animateurs ont réussi, tant bien que mal, à ramener la conversation sur son objectif principal : évaluer la notion selon laquelle « même la guerre a des limites », et ce que les gens savent des « règles de la guerre ». Les réponses ont été diverses, contradictoires. Le profond désir de revanche (qui oserait les en blâmer) des femmes de Sarajevo offre un contraste frappant avec le désespoir naissant de celles de Banja Luka. D'où l'inévitable question d'un journaliste qui assistait à l'une des séances : « Comment, diable, allez-vous donner un sens à tout ça ? »

Quand l'équipe a quitté la Bosnie-Herzégovine, la question était toujours sans réponse.

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  Comité international de la Croix-Rouge  

  Unité campagne  

  Décembre 1998  

  Réf. LG 1998-105-FRE