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L'action du CICR pendant la Seconde Guerre mondiale

30-04-1997 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 824, de François Bugnion

  Suite aux allégations mettant en cause quelques-uns de ses délégués pendant la Seconde Guerre mondiale, parues dans la presse au cours de l'été 1996, le CICR s'était engagé à faire toute la lumière sur cette période de son passé. Ces allégations étaient fondées sur un certain nombre d'observations enregistrées par des agents de l'Office of Strategic Services (OSS) américain ; elles laissaient entendre que des délégués avaient eu un comportement peu compatible avec le mandat humanitaire du CICR.  

     

  Sur la base de recherches approfondies faites dans ses propres archives et dans les Archives fédérales suisses, le CICR est aujourd'hui en mesure d'affirmer que, sur les 49 personnes citées dans les documents de l'OSS, seules 18 appartenaient au CICR ; de ce nombre, trois individus semblent effectivement avoir commis des actes répréhensibles. L'une de ces personnes s'est livrée à des malversations, deux autres ont été convaincues d'activités d'espionnage qui paraissent motivées par l'appât du gain. Uniquement dans le premier cas, les activités présumées délictueuses se sont déroulées alors que la personne concernée était au service du CICR, et l'affaire s'est terminée par la démission de cette personne, suite à une enquête interne. Dans les deux autres cas, les actes critiquables ont été accomplis avant ou après le passage de ces personnes au CICR. Toutes les autres allégations découlaient d'une évidente méconnaissance de l'institution, de son mandat et de sa façon de travailler.  

     

  Au vu de ces éléments d'enquête, il paraît donc clair que seul un petit nombre d'individus a succombé à des influences contraires à l'idéal humanitaire durant la Seconde Guerre mondiale.  

     

  La Revue publie dans ce numéro la version mise à jour du rapport de François Bugnion qui tient compte de l'état actuel des recherches entreprises par le CICR. [1 ]

  Le Comité international de la Croix-Rouge infiltré par les Nazis ?  

  Mise à jour  

La presse a publié, au cours de l'été 1996, de larges extraits de documents provenant des services secrets américains (Office of Strategic Services OSS), prédécesseur de l'actuelle CIA), mettant en cause des délégués au service du CICR à l'époque de la Seconde Guerre mondiale.
 

Ces allégations sont de deux ordres :

  • protection de biens allemands et trafic de biens spoliés à des victimes des persécutions nazies ;

  • espionnage, voire infiltration du CICR par des agents au service de l'Allemagne nazie.
     

Le CICR a pris ces allégations très au sérieux et a immédiatement entrepris une enquête afin de faire la lumière sur ces accusations.

Ces recherches ont été conduites aussi bien dans les archives du CICR que dans celles de la Confédération suisse (archives du Département politique fédéral (aujourd'hui Département fédéral des Affaires étrangères) et dossiers du Ministère public de la Confédération).

Des démarches ont également été entreprises en vue d'avoir accès aux dossiers de la justice militaire française relatifs à d'anciens délégués du CICR.

Le temps n'a pas été suffisant pour étudier l'ensemble de la documentation disponible, ni pour aboutir à des conclusions définitives ; il est toutefois possible d'apporter différents compléments à la note de dossier que le CICR a mise en circulation le 15 septembre 1996 et qui a été publiée dans la Revue internationale de la Croix-Rouge , n° 821, septembre-octobre 1996, pp. 606-611.

  I. Protection de biens allemands et trafic de biens spoliés  

     

Les documents américains et les recherches, effectuées aussi bien dans les archives du CICR que dans les archives fédérales, ont permis d'établir qu'un délégué du CICR, du nom de Giuseppe Giovanni Beretta, a été mis en cause par la police turque dans une affaire de trafic illicite.

Giuseppe G. Beretta, citoyen suisse originaire de Lugano, est né le 27 octobre 1900. En 1922, il émigre aux États-Unis, puis, en 1938, il rentre en Suisse via le Mexique. On ne dispose à ce stade d'aucune information sur sa vie dura nt cette période. Les dossiers du ministère public de la Confédération le présentent comme un commerçant.

Le 9 juin 1939, Beretta arrive à Zurich où il séjourne jusqu'au 28 avril 1942. Durantcette période, il est impliqué dans deux affaires. En 1941, il est compromis dans une affaire avec un notaire tessinois. Un an plus tard, il est mis en cause à Zurich pour une affaire de faux affidavits.

Au titre de la seconde affaire, Beretta a été détenu du 27 février au 18 mars 1942. Les poursuites dont il a fait l'objet ont été ensuite abandonnées.

En dépit de ces antécédents — dont le CICR n'avait à l'évidence pas connaissance —, Beretta est engagé par le CICR le 10 février 1943. Son dossier ne donne aucune indication sur les circonstances de son engagement. Selon le témoignage d'un autre délégué, Raymond Courvoisier, témoignage postérieur au licenciement de Beretta, ce dernier aurait bénéficié « de la protection d'un ami » .

La convention passée entre le CICR et Beretta précise notamment que « M. Giuseppe Beretta s'engage :  

a)  à se conformer exactement aux instructions qui lui ont été ou lui seront données par le Comité international de la Croix-Rouge ;  

b)  (...) à observer la plus stricte neutralité dans ses propos et dans ses actes : à   s'abstenir de toute manifestation ayant un caractère politique ou confessionnel, ainsi que de toute activité ayant un caractère commercial, et à se souvenir constamment de sa qualité de représentant du Comité international de la Croix-Rouge ».

Beretta quitte Genève le 15 février 1943 pour Izmir (Turquie), où il arrive le 15 mars 1943, après un voyage qui l'a conduit à Budapest, Bucarest, Sofia, Istanbul et Ankara. À Izmir, il a pour mission d'organiser le ravitaillement de la population des îles grecques de la mer Egée qui souffre alors d'une effroyable famine. Il est l'adjoint de Raymond Courvoisier, délégué basé à Ankara.

En août 1943, il est transféré à Istanbul, où il s'occupe du transit de secours pour les prisonniers de guerre italiens internés aux Indes.

Le 12 juillet 1944, à la nouvelle du décès de sa mère, Beretta rentre en Suisse où il arrive le 15 juillet. Il en repart le 16 août 1944, en compagnie de Raymond Courvoisier. Leur voyage est interrompu à Bucarest, en raison de la prise de la ville par l'Armée rouge. Après un séjour de cinq à six semaines dans la capitale roumaine, Beretta rejoint son poste à Istanbul, où il arrive fin septembre 1944. Outre l'assistance aux prisonniers de guerre italiens aux Indes, Beretta s'occupe de venir en aide aux Allemands internés en Turquie, à la suite de la rupture des relations entre les deux pays.

Par une lettre du 12 décembre 1944 adressée au ministre de Suisse à Ankara, Etienne Lardy, le professeur Herbert Melzig, apatride d'origine allemande qui enseigne à l'Université d'Istanbul, dénonce les agissements de deux ressortissants suisses, Giuseppe Beretta et Richard Gross. Ils auraient aidé un ressortissant du Reich, Max Willy Goetz, qui séjourne en Turquie sous couvert d'un passeport hongrois et serait en fait un agent de la Gestapo, à transférer de Hongrie en Turquie de l'or et des devises. Cet or aurait été déposé dans un coffre loué au nom de Beretta auprès de la filiale de la Deutsche Orient Bank à Galata (Istanbul). Goetz aurait ensuite été expulsé de Turquie vers la Syrie. Le professeur Melzig fait part de son intention de dénoncer ce trafic aux autorités turques.

Etienne Lardy reçoit la lettre du professeur Melzig le 18 décembre 1944. Par un télégramme confidentiel du 22 décembre, adressé au Département politique fédéral, Lardy résume la dénonciation dont il a été saisi concernant Beretta. Il ajoute qu'il vient d'apprendre « par une autre source » que Beretta aurait, en juin 1944, introduit en Suisse un million de lei (monnaie roumaine) qu'il aurait fait vendre au CICR par un de ses parents; rentrant en Turquie, Beretta aurait tenté d'emporter avec lui d'importants paquets d'or retirés d'une banque suisse et n'aurait abandonné ce projet qu'au dernier moment, sous la pression d'une tierce personne ; il aurait aussi envoyé d'Istanbul en Roumanie une valise contenant de l'or et portant cachets du CICR. Le ministre Lardy suggère que le Département politique fédéral informe de ces faits le CICR en lui recommandant le rappel en Suisse de l'intéressé, si un contrôle d'urgence confirmait tout ou partie des faits. Enfin, il suggère que le Département politique ouvre à Berne les plis du CICR qui parviennent par l'entremise de sa légation, ces plis n'étant pas contrôlés par sa chancellerie.

Par une lettre du 28 décembre 1944, remise à Frédéric Siordet, président de la Commission des délégations du CICR, le Département politique fédéral informe le CICR de la teneur du télégramme du ministre Lardy.

Le 4 janvier 1945, le CICR ordonne à Beretta de rentrer immédiatement en Suisse : « Vous prions venir immédiatement Genève pour faire rapport — stop — prière câbler date votre départ et itinéraire prévu. »  

     

Sans réponse de son délégué, le CICR revient à la charge le 10 janvier.

Par télégramme du 14 janvier, Beretta fait part de son intention de quitter Ankara le 23 janvier pour Le Caire.
 

Il allait toutefois être devancé par la police turque. La version exacte des événements diffère selon qu'on se réfère au témoignage de Beretta ou aux autres sources. Quoi qu'il en soit, la police effectue une perquisition au domicile de Beretta le vendredi 19 janvier 1945, ou aux environs de cette date.

À la suite de cette perquisition, Beretta remet à la police 710 pièces d'or déposées dans un coffre loué à son nom auprès de la Deutsche Orient Bank.

Le samedi 20 janvier, le ressortissant suisse Richard Gross et plusieurs employés de la Deutsche Orient Bank sont arrêtés.

Ayant obtenu l'autorisation de quitter la Turquie, Beretta regagne Ankara le vendredi 26 janvier. Le lendemain il s'envole pour Le Caire et poursuit son voyage vers la Suisse, où il arrive le 9 février 1945.

Mis au courant des faits qui lui sont reprochés, lors d'une séance à laquelle participent Frédéric Siordet et Henri Fauconnet, directeur de la division des délégations, Beretta offre sa démission par lettre du 13 février 1945, tout en protestant de son innocence et en demandant que toute la lumière soit faite sur son cas. Sa lettre est rédigée en des termes qui donnent à penser que Beretta agit de sa propre initiative et vient « prier le Comité international de la Croix-Rouge d'accepter [sa] démission de délégué ».  

Toutefois, dans des lettres adressées les 13 et 15 mars 1945 au ministre Walter Stucky, chef de la Division des Affaires étrangères au Département politique fédéral, Beretta se plaindra d'avoir été licencié par le CICR. Le même terme est utilisé par le CICR dans d'autres documents. On peut donc en conclure que Beretta a été mis en demeure de démissionner.

Au demeurant, le 24 janvier, Jean Pictet, directeur-délégué du CICR, avait informé Edouard de Haller, délégué du Conseil fédéral aux œuvres d'entraide internationale, que Beretta était en route pour Genève et qu'il serait relevé de ses fonctions, « quel que soit le résultat de l'enquête en cours. Le Comité estime préférable de ne pas le garder à son service, en raison aussi d'antécédents remontant à l'époque à laquelle il se trouvait en Suisse » .
 

Ainsi, le CICR est alors renseigné sur les antécédents de Beretta. De fait, le 2 février, la police fédérale des étrangers émet un avis de recherche au sujet de Beretta et, dès son retour en Suisse, son téléphone est mis sur écoute.

En dépit de la démission de Beretta, une séance de confrontation réunit au CICR, le 14 février, Frédéric Siordet, Henri Fauconnet, Hector Bachmann, directeur de la division financière du CICR, Théodore Schmidlin, du Département politique fédéral (service du contentieux) et Giuseppe Beretta.

Au cours de cette séance, Beretta reconnaît avoir eu en dépôt 710 pièces d'or, mais affirme n'avoir accepté ce dépôt que pour rendre service à un ami hongrois, Willy Goetz-Wilmos, journaliste de profession séjournant en Turquie, qui craignait qu'une guerre ne se déclarât entre la Turquie et la Hongrie et que ses biens fussent alors confisqués. Il affirme que ce dépôt ne provenait nullement d'un trafic illicite et qu'il l'a remis à la police de son plein gré, contre reçu et sans qu'il y ait aucune procédure, notamment aucune perquisition ni confrontation. Il affirme également que le commerce de l'or est libre en Turquie.

Beretta réfute en revanche catégoriquement les autres accusations portées contre lui et déclare avoir été victime d'une tentative de chantage de la part du professe ur Melzig. En ce qui concerne le transfert allégué d'un million de lei, Hector Bachmann précise que l'on ne trouve aucune trace de cette transaction dans la comptabilité.

Le procès-verbal de la séance est contresigné par chacun des participants, qui s'engagent en outre à garder le silence sur cette affaire.

Le lendemain, soit le 15 février, Frédéric Siordet écrit à Edouard de Haller pour l'informer des résultats de la séance de confrontation, et conclut : « Les dénégations de M. B. sont plausibles, elles ont été consignées par écrit. Nous devons donc, jusqu'à plus ample informé, y donner créance. » Toutefois, dans le souci d'établir les faits, Frédéric Siordet demande au Département politique fédéral de charger le ministre Lardy d'éclaircir les points suivants :

1. Le marché de l'or était-il libre en Turquie au moment des faits ?

2. Y a-t-il eu perquisition au domicile de Beretta ?

3. Un protocole a-t-il été dressé lors de la réunion au cours de laquelle Beretta a remis les pièces d'or dont il était dépositaire ?

Par télégramme du 20 février 1945, le Département politique fédéral charge le ministre Lardy de procéder à cette enquête.

Par lettre du 22 février 1945, Frédéric Siordet confirme à Beretta que le CICR accepte sa démission, prend note que l'ancien délégué conteste de la façon la plus formelle les accusations portées contre lui, mais relève que le fait d'avoir accepté un dépôt d'or constitue en soi une grave imprudence, voire une faute de service.
 

Le 26 février, Johann Martig, consul de Suisse à Istanbul, accompagné de Daniel Henri Gagnebin, attaché de la légation de Suisse, a un entretien avec Demir Bey, directeur général de la police de sûreté à Ista nbul. Celui-ci confirme qu'une perquisition a bien été effectuée au domicile de Beretta et indique que l'enquête porte sur les chefs d'accusation suivants :

 1) contrebande de devises ;

 2) exportation de devises ;

 3) espionnage.

Demir Bey considère que « Beretta serait le chef de la bande » et s'engage à tenir le consulat de Suisse au courant du résultat de l'enquête.

Toutefois, par une lettre du 12 mars 1945 (voir annexe 1), G. K. Komaktz, conseiller de la légation de Turquie à Berne, informe le CICR que Beretta ainsi que quelques autres personnes de nationalité turque et étrangère « sont soupçonnés d'avoir agi contre les prescriptions de la loi sur la protection de la monnaie turque et aussi d'avoir importé certaines marchandises sans les déclarer à la douane ». La lettre ne fait pas mention de l'accusation d'espionnage.

Les 13 et 15 mars 1945, Beretta adresse deux longues lettres au ministre Walter Stucky, chef de la Division des Affaires étrangères au Département politique fédéral, pour se plaindre des circonstances dans lesquelles il avait été licencié par le CICR, après avoir subi « l'interrogatoire de M. Schmidlin du DPF en présence de MM. Siordet, Fauconnet et Bachmann du et au CICR » . Dans ces deux lettres, Beretta se plaint d'avoir été calomnié et se répand en accusations, non seulement contre Raymond Courvoisier, mais aussi contre plusieurs membres de la légation de Suisse à Ankara.

Par un billet du 23 mars 1945, le colonel brigadier Roger Masson, chef du Service de renseignements de l'armée suisse, intervient en faveur de Beretta, demandant au CICR de traiter ce cas avec une « bienveillante compréhension » .

Richard Gross est libéré le 3 mai 1945.

Le 8 mai, Johann Martig et Daniel Gagnebin ont un nouvel entretien avec Demir Bey, d'où il ressort que les chefs d'accusation retenus contre Gross et Beretta « se limitent maintenant au trafic de devises et à la contrebande, délits dont Gross et Beretta sont accusés au même titre ». Le consul de Suisse ajoute : « À ma question de savoir si l'enquête de la police avait relevé des charges selon lesquelles les deux prénommés se seraient livrés à de l'espionnage, M. Demir Bey répondit négativement, les recherches dirigées dans cette direction n'ayant abouti à aucun résultat. »  

     

Par lettre du 4 juin 1945, le ministre Lardy répond aux accusations que Beretta avait lancées contre lui et contre ses collaborateurs.

     

De retour en Suisse, Raymond Courvoisier est informé le 3 juillet 1945 que, vu la cessation des hostilités en Europe, le CICR « se voit dans l'obligation de se séparer de certains de ses collaborateurs » , dont il fait partie. Toutefois, à la suite d'un entretien avec Jean Duchosal, secrétaire général, il se voit proposer le poste de délégué-adjoint auprès de l'armée française en Allemagne. Estimant que cette proposition ne correspond pas à son expérience et aux services qu'il a rendus à l'institution, il démissionne du CICR le 17 août 1945.

Le 30 août 1945, Raymond Courvoisier remet au CICR un long aide-mémoire qui fait l'historique de l'affaire et réitère les accusations qu'il avait précédemment por tées contre Beretta. Cet aide-mémoire reprend, en les développant, les accusations portées contre Beretta par « l'autre source » à laquelle le ministre Lardy s'est référé dans son télégramme du 22 décembre 1944, de telle sorte que l'on est fondé à penser que les deux informateurs du ministre étaient le professeur Melzig, d'une part, et Raymond Courvoisier, collègue de Beretta, de l'autre.

Le 13 octobre 1947, le juge Cemal Bilgin rend son verdict dans le cadre de l'action publique intentée contre Dimitri Nikolaydis, Riche (sic) Gross, Hiristo Evangelo et Istefan Ivanco Evangelo « sous le chef d'accusation d'avoir violé les dispositions de la loi relative à la protection de la monnaie turque ». Richard Gross et Hiristo Evangelo sont condamnés à trois mois de prison et 1000 livres turques d'amende, sous déduction de la détention préventive, laquelle avait été de trois mois moins un jour. Les deux autres prévenus sont acquittés. Aucune accusation n'est retenue contre Beretta, dont le nom n'apparaît qu'une fois, très déformé (Dretta), en tant que bénéficiaire d'un versement de 3000 dollars, effectué par Billi Gütz (sic).

À notre connaissance, Beretta n'a pas été inculpé ni condamné au titre de ces événements, que ce soit en Suisse ou en Turquie. Il n'est fait mention d'aucune condamnation portant sur ces faits, ni dans les dossiers du CICR, ni dans les archives du ministère public de la Confédération.

Giuseppe Beretta est décédé le 11 octobre 1956 à Viganello (Suisse).

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Bien que tous les éléments de cette affaire éminemment regrettable n'aient pu être élucidés il est cependant possible de dégager certaines conclusions :

1. Tout indique que cette affaire est de nature crapuleuse et que Beretta était avant tout guidé par l'appât du gain. En dépit de ses relations avec Willy Goetz, rien n'indique que Beretta aurait été un agent allemand ou qu'il fût conduit par des sympathies pour l'Allemagne nazie.

2. Rien, dans les dossiers consultés, ne permet de conclure que Beretta aurait disposé de complicités au sein du CICR. Ses associés, dont les noms apparaissent régulièrement dans les dossiers, n'appartenaient pas au CICR et l'on ne peut rien déduire de l'allégation de Raymond Courvoisier selon laquelle Beretta aurait été engagé grâce à « la protection d'un ami », puisque Courvoisier ne donne aucune indication sur l'identité de l'ami en question, qui n'appartenait pas nécessairement au CICR. En outre, l'allégation de Courvoisier est postérieure à la démission de Beretta.

3. Il n'existe, en l'état actuel du dossier, aucune preuve que Beretta ait abusé du courrier du CICR pour transférer des fonds ou des valeurs en Suisse. Les recherches effectuées par Hector Bachmann, directeur de la Division financière du CICR, pour retrouver la trace du million de lei prétendument vendu au CICR n'ont pas abouti. Des recherches récentes en vue du même objet n'ont pas non plus abouti. Quant aux 710 pièces d'or, elles ont été retrouvées en janvier 1945 à Istanbul, alors même qu'elles avaient été confiées à Beretta en mai 1944 et que celui-ci était rentré en Suisse au cours de l'été, suite au décès de sa mère.

4. Les pièces disponibles aux archives du CICR et aux archives fédérales ne donnent aucune indication sur la provenance des 710 pièces d'or remises à Beretta. Un journal d'Istanbul ( Yeni Sabah , 14 février 1945) a allégué que ces pièces provenaient du pillage effectué dans les camps de concentration en Autriche et en Hongrie. Ce n'est pas impossible, mais, en l'état actuel du dossier, aucun document ne vient soutenir cette allégation.

5. L'intervention du colonel Masson conduit à se demander si Beretta n'appartenait pas au Service de renseignements de l'armée suisse. À ce stade, nous n'avons pu découvrir aucune preuve à ce sujet. De fait, il semble peu probable que Beretta ait été un agent du Service de renseignements suisse car, dans ce cas, la plus élémentaire prudence eût commandé au colonel Masson de s'abstenir d'une démarche écrite, dont le résultat immédiat aurait été de démasquer l'un de ses agents.

6. Enfin, on doit observer que les accusations proférées contre Beretta et contre ses coaccusés n'ont cessé d'être révisées à la baisse. L'accusation d'espionnage a été rapidement abandonnée. La détention de pièces d'or n'était pas en soi constitutive d'un délit, le commerce de l'or étant libre en Turquie. En définitive, seule a été retenue l'accusation de violation des prescriptions relatives à la protection de la monnaie turque, en d'autres termes d'avoir changé de l'argent au marché noir. Lorsque l'affaire vient en jugement, deux des prévenus sont acquittés, alors que les deux autres sont condamnés à des peines de trois mois d'emprisonnement, correspondant à la durée de la détention préventive déjà subie. Ainsi que l'observait déjà le ministre de Suisse en Turquie, l'affaire se termine « en queue de poisson » .

  II. Accusations d'espionnage  

a) D'autres documents émanant de l'Office of Strategic Services (OSS) mettent en cause des délégués du CICR basés en Afrique du Nord et, subsidiairement, à Naples et àMarseille.

Ces allégations reposent en grande partie sur les aveux de Jean-Roger Pagan, ressortissant suisse arrêté à Alger par la sécurité militaire française le 14 octobre 1943, pris en flagrant délit d'espionnage au profit du Service de renseignements allemand.

Pagan travaille au CICR de mars 1941 à mars 1942, comme employé du Service colonial de l'Agence centrale des prisonniers de guerre, service qui s'occupait de la correspondance des prisonniers originaires des colonies françaises. Il quitte le CICR de sa propre initiative, en février 1942 ; dans sa lettre de démission, il annonçe son prochain départ pour le Maroc et ajoute : « Dans l'avenir, les affaires m'obligeront à revenir en Suisse, il me serait donc aisé de rendre des services comme correspondant de l'Agence des prisonniers de guerre auprès des différents organismes français de la Croix-Rouge au Maroc, en Algérie et en Tunisie. » Le CICR lui a répondu par la négative. En août 1942, Pagan offre à nouveau ses services au CICR, mais cette fois pour le représenter à Dakar, où il déclare se rendre pour s'y occuper d'affaires commerciales. Sa proposition est une nouvelle fois repoussée.

Lors de l'interrogatoire qui suit son arrestation, Pagan dénonce Georges Graz, directeur technique de l'Agence centrale des prisonniers de guerre (ACPG), qui se trouve alors en mission à Alger et qui est un de ses anciens camarades de classe. Celui-ci est aussitôt arrêté, dans la nuit du 14 au 15 octobre 1943, dans la chambre qu'il occupe à l'hôtel Aletti. Lors de la perquisition qui suit, les agents de la sécurité militaire font main basse su r ses papiers.

Georges Graz, en Afrique du Nord depuis avril 1943, avait notamment pour mission d'examiner les points suivants : organisation générale des délégations du CICR en Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie) ; transmission au CICR des renseignements sur les prisonniers de guerre (PG) et internés civils aux mains des autorités françaises et anglo-américaines ; améliorations à apporter à l'échange des messages civils entre l'Afrique du Nord et la France métropolitaine et, de façon plus générale, aux communications postales maritimes et aériennes entre l'Europe et l'Afrique ; rapatriement des grands blessés.

Rappelons que les autorités françaises détenaient à cette époque 55 000 PG — dont 17 000 Allemands et 38 000 Italiens — alors que les Anglo-Saxons détenaient 210 000 PG — dont 111 000 Allemands et 99 000 Italiens.
 

Georges Graz a déployé une intense activité, visitant de nombreux camps dans des conditions difficiles (chaque voyage représentait un parcours de 2000 à 3000 km, sur des pistes caillouteuses), au point de compromettre sa santé. Contraint par la maladie de prolonger de plusieurs semaines son séjour en Algérie, il rencontre fortuitement sonancien camarade de classe Pagan, qui lui rend visite presque quotidiennement et lui fournit de menus services, se chargeant de dactylographier quelques notes.

Georges Graz demeure sous interrogatoire jusqu'au 18 octobre 1943, date à laquelle il est relaxé. Après une ultime confrontation avec Pagan, il quitte Alger le 25 octobre 1943.

Parmi les documents saisis dans sa chambre par la sécurité militaire, il y avait la copie d'un rapport, établi par le délégué de sa propre initiative et qui contenait ses impressions personnelles sur la situation au Maroc, en Algérie et en Tunisie ; ce rapport, qui relevait la dépendance des autorités de la France libre vis-à-vis de leurs alliés anglo -américains, fut probablement perçu alors comme une circonstance aggravante.

Persuadé de l'absolue loyauté de son délégué, le CICR réagit officiellement à l'arrestation de ce dernier par note du 3 février 1944 aux autorités françaises à Alger. La réponse, datée du 29 avril 1944, émane du commissaire aux Affaires étrangères du Comité français de libération nationale, l'ambassadeur Massigli. Après avoir indiqué que la gravité des responsabilités qui incombaient aux services compétents ne leur avait pas permis de faire abstraction, dans leur enquête, des rapports suivis que, dans sa vie privée, M. Graz entretenait avec l'inculpé [Jean-Roger Pagan ] , au moment même où celui-ci se livrait à son activité criminelle, l'ambassadeur poursuivait en ces termes :

     

  « Ces services se sont cependant interdit d'en tirer aucune conclusion à la charge de M. Graz, puisqu'ils ont, à ma demande, autorisé celui-ci à quitter très rapidement le territoire de l'Afrique Française du Nord où la prolongation de son séjour eût été rendue très délicate par les relations qu'il avait eues avec l'inculpé X.  

     

  Ils ont voulu marquer, en plein accord avec mon Commissariat, qu'ils tenaient à mettre nettement hors de cause l'activité de M. Graz en tant que représentant du Comité international de la Croix-Rouge. Je tiens, sur ce point, à vous renouveler de la manière la plus formelle les assurances que je vous ai données précédemment ».  

     

En conclusion, aucune charge n'a été retenue contre G. Graz, et celui-ci n'a fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire, ce qui est confirmé par une lettre du 7 novembre 1996 de l'officier greffier principal, chef du dépôt central d'archives de la justice militaire, à Le Blanc (voir annexe 2). On peut toutefois reprocher au délégué du CICR d'avoir fait preuve d'imprudence en laissant venir chez lui, alors qu'il était malade et alité, un camarade d'enfance, mais dont il n'avait, au demeurant, aucune raison de se méfier.

     

Selon les documents de l'OSS — qui sont infirmés sur ce point par la lettre du 7 novembre 1996 du Dépôt central d'archives de la justice militaire française — Paganaurait également mis en cause, parmi les collaborateurs du CICR, MM. Wyss-Dunant, Sublet, ainsi qu'un certain « Pasch ». Pagan aurait été recruté en Suisse par M. von Engelbrechten, consul chargé des affaires de la Croix-Rouge auprès du consulat général d'Allemagne à Genève, et par un certain von und zur Mühlen, de la légation d'Allemagne à Berne. Sa mission, pour laquelle il aurait reçu entre 10 000 et 20 000 francs suisses, consistait à transmettre des renseignements de caractère économique et militaire sur les Alliés en Afrique du Nord et en Afrique occidentale françaises.

En ce qui concerne le Dr Édouard Wyss-Dunant, délégué à Alger, le CICR n'a retrouvé aucun indice qui puisse laisser supposer que celui-ci se livrait à des activités d'espionnage, ni qu'il ait été accusé de s'y livrer.
 

Collaborateur bénévole du CICR à Tanger dès octobre 1943, Jean Sublet était chargé d'acheminer la correspondance des délégations du CICR en Espagne et au Portugal ou en Afrique du Nord, ainsi que d'accélérer l'acheminement des colis destinés, d'une part, aux PG français en Allemagne, et, d'autre part, aux PG allemands en Afrique du Nord.

Il ressort qu'en 1942, il aurait donné au consulat d'Allemagne à Tanger des indications concernant un prisonnier français venant d'Allemagne et qui avait été condamné à mort par un tribunal militaire au Maroc, pour ses agissements au profit de cette puissance. Grâce à cette intervention, ce Français aurait échappé à sa condamnation et aurait pu continuer son activité à l'encontre de son pays. Il va sans dire que le CICR ignorait ce fait au moment de la désignation de J. Sublet, qui était architecte à Tanger et qui exerçait également des activités dans le domaine de l'import/export. Le CICR renonça à cette collaboration, fin novembre 1944, dès qu'il eut vent des activités reprochées à M. Sublet ; ce dernier, bien que reconnaissant les faits, n'avoua rien d'autre que des confidences faites de manière inconsidérée.

J. Sublet, qui avait été porté sur les listes noires des Alliés dans le courant de 1945, en fut radié une année plus tard, dans le cadre d'une amnistie générale.

Les documents de l'OSS allèguent qu'un certain « Pasch » aurait mis Pagan, alors qu'il était encore au service du CICR, en contact avec M. von Engelbrechten. Il n'a pas été possible à ce stade de l'identifier. En effet, de nombreux « Pasche » travaillaient alors au CICR, soit comme employés rémunérés, soit comme bénévoles. Toutefois, aucun d'entre eux n'occupait de poste comportant des responsabilités au sein de l'institution et tous appartenaient au personnel subalterne.

Enfin, Maximilian von Engelbrechten, en sa qualité de consul chargé des affaires de la Croix-Rouge au sein du consulat général d'Allemagne, était un interlocuteur, et non un employé du CICR.

Quant à Jean-Roger Pagan, il fut condamné à mort par le Tribunal militaire d'Alger en septembre 1944 et exécuté le 2 déce mbre de la même année.

Le CICR n'a pas connaissance que d'autres délégués, dont les noms figurent dans les documents de l'OSS , aient été inquiétés dans le cadre de cette affaire ou aient été de toute autre manière mêlés à des activités d'espionnage.

b) L'auteur du mémorandum du 4 février 1944 de l'Office of Strategic Services met également en cause les activités du délégué du CICR à Marseille, François Ehrenhold, en ces termes :

     

  « Another person in the Red Cross whose activities are dubious is EHRENHOLD, the Swiss German chief of the IRC in Marseilles [...]. According to certain Portuguese reports, however, he makes a practice of interviewing members of the crews of ships which put in at Marseilles and securing naval information through them. It is reported on what we believe to be reliable authority that a certain GUILLENNE CONCALVES COSTA CURTO , chief officer of the Portuguese SS AMBRIZ, transmits information to EHRENHOLD in cigarettes which he takes on shore whenever the ship is in port at Marseilles, and that EHRENHOLD and other Germans ask for CURTO whenever the ship calls there. »  

     

Il convient de relever, à ce propos, que François Ehrenhold assumait la direction du Service des bateaux naviguant sous pavillon Croix-Rouge et affectés au transport des envois (secours et correspondance) destinés aux prisonniers de guerre. Cette responsabilité impliquait notamment les activités suivantes : surveillance du chargement des navires, afin de s'assurer qu'ils ne soient pas utilisés à d'autres fins que les actions d e la Croix-Rouge internationale ; répartition du tonnage entre les divers envois ; réception et réexpédition de la cargaison ; établissement du programme de voyage (qui devait être notifié aux belligérants intéressés) et transmission des instructions nécessaires aux armateurs ou à leurs agents, spécialement en ce qui concerne les signes distinctifs, l'horaire et l'itinéraire ; traitement des questions relatives au trafic avec les autorités locales ; relations avec les agents convoyeurs, chargés de la surveillance pendant la navigation et lors des escales.
 

En 1943, période sur laquelle portent les allégations de l'OSS, 103 bateaux en provenance de Philadelphie, de Buenos Aires et de Lisbonne ont touché Marseille, y apportant 110 000 tonnes de secours qui ont été réacheminés par la délégation vers la Suisse à bord de 9400 wagons, afin d'être répartis dans les différents camps de prisonniers de guerre.

     

  Le bateau « Ambriz » , dont il est question dans les documents de l'OSS , était l'un des bateaux assurant la liaison Lisbonne-Marseille. En date du 5 mai 1944, il avait effectuéson 50e voyage sous le signe du CICR.
 

Il entrait donc dans les fonctions de François Ehrenhold d'entretenir des contacts avec les équipages des bateaux, et en particulier avec l'officier en chef, et d'échanger des informations avec eux, les questions de sécurité étant par ailleurs particulièrement importantes.

c) Selon les documents de l'Office of Strategic Services , un autre délégué est soupçonné parce qu'il se déplace au Caire au moment où une importante conférence diplomatique s'y déroule :

     

  « At the time WYSS DUNANT summoned Bon and Kuhne to Algiers, he announced he was sending DUCHOSAL to Cairo. It would not appear that Cairo is an important base for IRC activities, but it is significant that DUCHOSAL was sent there at a time that coincided exactly with the Cairo Conference [...] »  

     

La raison du déplacement de Jean Duchosal au Caire est connue : il s'agissait de tenter d'y rencontrer un diplomate soviétique en vue de reprendre contact avec les autorités de l'URSS. Qui plus est, c'est l'ambassadeur des États-Unis à Alger qui, informé du but de cette mission, avait mis un avion à disposition du délégué pour lui permettre de se rendre dans cette ville.

Enfin, si le CICR recourait parfois à la valise diplomatique américaine, ce n'était pas, comme le laissent supposer les documents de l'OSS , pour échapper à la censure, mais pour tenter de remédier à l'irrégularité et à la lenteur des communications, cause de nombreuses difficultés rencontrées par l'Agence centrale des prisonniers de guerre. Il était dans l'intérêt des pays capteurs que les renseignements fournis parviennent le plus rapidement possible à Genève et, de là, dans les pays d'origine des prisonniers, afin que, par réciprocité, la même rapidité fonctionne dans l'autre sens.

d) L'auteur du mémorandum du 4 février 1944 de l'Office of Strategic Services confond le Dr Paul Burkhard, médecin, délégué à Naples, avec le professeur Carl Burckhardt, historien et diplomate bien connu, ancien haut-commissaire de la Société des Nations à Dantzig, membre du CICR et président de la Commission mixte de secours de la Croix-Rouge internationale. C'est sans doute cette confusion qui amène l'auteur du mémorandum à conclure que la « Croix-Rouge internationale » était infiltrée jusqu'au niveau de ses organes dirigeants, mais cela trahit aussi sa maigre connaissance du CICR.

e) L'auteur du mémorandum reproche aux délégués du CICR, et notamment au Dr Paul Burkhard, délégué à Naples, d'avoir transmis des informations relatives au navire S. S. CANADA : « Late in December, the IRC headquarters in Geneva cabled IRC in Algiers details of an elaborate communication system for the Red Cross between North Africa and Southern Italy. A Dr BURKHARD was designated as correspondent, and later asco-delegate of IRC for Southern Italy. KUHNE was told to get in touch with him. They were to work in prisoners' camps in Southern Italy. All of this would seem to be legitimate Red Cross activity. In addition, however, the cables set forth plans for an elaborate system of communications and details for the use of a ship, the S. S. CANADA, in terms scarcely necessary, it would appear, for ordinary, or even extraordinary Red Cross use. Inasmuch as KUHNE is already suspect, because of his associates, one inevitably questions the innocence of the plans. Since the date of the first cables, others, of a similar sort, further elaborating the details, have passed. »  

(Mémorandum du 4 février 1944 « Enemy agents and the International Red Cross », sans nom d'auteur, page 3.)

En vérité, par lettre du 24 décembre 1943, le Comité français de libération nationale à Alger demandait au CICR de notifier au gouvernement du Reich et au commandement italien la mise en service du navire-hôpital CANADA , et communiquait toutes les caractéristiques du navire, conformément aux dispositions de la Convent ion X de La Haye du 18 octobre 1907 (voir annexe 3). Le gouvernement français devait demander au CICR de procéder à une nouvelle notification concernant le même navire, le 25 novembre 1944 (voir annexe 4).

f) De même, l'auteur du rapport du 21 février 1944 reproche au délégué DECHEVRENS, basé à Tunis, d'avoir transmis par télégramme l'identité et l'adresse de deux représentants ( « trustees » ) des prisonniers de guerre allemands, soit le caporal-chef Fritz WINKELMANN et le caporal-chef Karl KLINGEMANN ; le document ajoute :

     

  « The fact that a German prisoner of war is a trustee in a prison camp seems to be of no possible use for the Red Cross, but distincly of interest to the German Army. » (Rapport du 21 février 1944, page 6.)

Vérification faite, il apparaît que les caporaux Winkelmann et Klingemann étaient les hommes de confiance des prisonniers de guerre allemands, au sens de l'article 43 de la Convention de Genève du 27 juillet 1929. Le CICR avait pour pratique de mentionner dans ses rapports l'identité des hommes de confiance des prisonniers de guerre, cette information n'ayant aucun caractère de confidentialité.

En outre, tout au long de la guerre, le CICR a communiqué à leur puissance d'origine et à leurs proches les noms, les renseignements d'identité et les adresses de plusieurs millions de prisonniers de guerre, non seulement allemands et italiens, mais aussi polonais, français, belges, hollandais, norvégiens, yougoslaves, grecs, britanniques, américains, etc. En 1944, il fallait être particulièrement mal renseigné pour ne pas le savoir.

g) Les autres allégations relatives aux délégués du CICR relèvent largement de larumeur. Ainsi, plusieurs délé gués sont classés comme suspects au seul titre d'avoir partagé une chambre avec des officiers américains à l'hôtel Aletti à Alger, ce qui, au vu du manque de chambres d'hôtel dans une ville soudainement promue capitale de la France libre et quartier général des forces alliées opérant en Méditerranée occidentale, s'explique aisément.

De même, s'agissant de plusieurs délégués, les rapports mentionnent simplement qu'ils devraient faire l'objet d'une surveillance, ce qui n'a rien de surprenant. En effet, il est tout à fait légitime qu'un État en guerre exerce une surveillance sur des délégués qui sont amenés à se déplacer abondamment dans le pays et à l'étranger, qui ont accès aux camps où sont détenus des prisonniers ennemis avec lesquels ils sont autorisés à s'entretenir sans témoin et dont ils parlent peut-être la langue, qui ont également des contacts avec les autorités militaires, qui sont souvent appelés à rencontrer des représentants de l'ennemi, que ce soit sur les lignes de cessez-le feu ou en pays neutre, etc.

Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas connaissance que les autorités supérieures américaines aient attaché à ces rapports l'importance que certains organes de presse cherchent à leur donner aujourd'hui. Ni le gouvernement américain ni le gouvernement français n'ont retiré leur confiance au CICR, ni demandé le rappel de ses délégués.

  III. Conclusions  

Sur 49 personnes dont les noms sont portés sur les documents américains publiés ces derniers mois — dont 21 sont présentées comme des représentants de la « Croix-Rouge internationale »— 18 ont été des collaborateurs du CICR, à titre permanent ou temporaire.

Sur ces 18 personnes, trois, en l'état actuel de nos connaissances, se seraient livrées à des activité s répréhensibles.

Dans un cas, un délégué a été impliqué dans une affaire qui a toutes les apparences d'une affaire crapuleuse. Dès qu'il en a eu connaissance, le CICR s'est séparé de son délégué. Ses tentatives pour éclaircir l'affaire ont rapidement tourné court.

Dans les deux autres cas, il s'agit d'affaires d'espionnage. Il convient toutefois de relever que les personnes incriminées se sont livrées à ces activités alors qu'elles n'étaient plus, ou pas encore, au service du CICR — au sein duquel elles n'ont occupé que des fonctions subalternes — et, bien entendu, à son insu.

Les allégations relatives aux autres délégués du CICR relèvent de la rumeur et fontpreuve d'une solide ignorance du rôle et des activités de l'institution, puisque les auteurs des rapports qualifient d'espionnage des activités parfaitement régulières exercées en toute transparence, avec l'accord ou à la demande des autorités alliées.

Enfin, il convient de rappeler que le CICR a compté, au cours de la Seconde Guerre mondiale, plus de 3000 employés en Suisse, affectés principalement au service de l'Agence centrale des prisonniers de guerre et au service de la Division des secours, et jusqu'à 180 délégués répartis dans 92 délégations ou sous-délégations dans 61 pays différents, ainsi que plusieurs milliers d'employés recrutés localement. Au 30 juin 1947, les fichiers de l'Agence centrale des prisonniers de guerre comportaient près de 36 millions de fiches. À cette date, le CICR avait reçu plus de 59 millions de plis — essentiellement des demandes de renseignements concernant des prisonniers de guerre ou d'autres personnes dont on était sans nouvelles —, et il avait expédié plus de 61 millions de réponses ; les délégués du CICR avaient effectué plus de 11 170 visites dans des camps de prisonniers de guerre ou d'internés civils et avaient assuré l'acheminement et la distribution de 470 000 tonnes de secours destinés aux prisonniers de guerre et internés civils, principalement en Allemagne, soit l'équivalent d'environ 90 millions de colis de 5 kilos. La Commission mixte de secours avait acheminé et distribué quelque 165 000 tonnes de vivres, de médicaments et d'autres secours aux populations sinistrées, alors que plus de 750 000 tonnes de vivres et de secours divers avaient été distribuées en Grèce.

Genève, le 28 février 1997    

  François Bugnion  

  Annexes*:  

1. Lettre du 12 mars 1945 de la Légation de Turquie à Berne au CICR

2. Lettre du 7 novembre 1996 de l'officier greffier principal, chef du Dépôt d'archives de la justice militaire à Le Blanc (France)

3. Lettre du 24 décembre 1943 du Comité français de Libération nationale

4. Lettre du 25 novembre 1944 du gouvernement français.

  Note :  

1. Voir la première version de ce texte dans RICR, n° 821, septembre-octobre 1996, pp. 606-611.

* Les lettres ne sont pas disponibles sur ce site, vous pouvez les lire en commandant la Revue.  


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