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L'action de l'Agence centrale de recherches du CICR dans les Balkans durant la crise des réfugiés kosovars

31-03-2000 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 837, de Thierry Schreyer

  Thierry Schreyer   est délégué du CICR depuis 1991. Il était en poste en Albanie pendant la crise des réfugiés (1999). Il est actuellement responsable des activités de protection du CICR dans les Balkans et en Europe centrale.  

Mars 1999. Au Kosovo, le conflit prend une tournure encore plus dramatique que lors des mois précédents ; des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, victimes de combats qui n'épargnent plus les civils, sont jetés sur les routes. Le chaos est total, ne laissant à personne la possibilité de se préparer à cet exode. Certains se réfugient dans les forêts voisines, d'autres cherchent à atteindre le village d'un proche où la situation serait moins dangereuse ; mais pour la majorité, cette longue route les mènera en Albanie, au Monténégro ou dans l'ex-République yougoslave de Macédoine.
 

Qu'elles proviennent du Kosovo ou de n'importe quelle autre région en guerre, les victimes de conflits armés obligées de fuir leur région ou leur pays se retrouvent immanquablement démunies, tributaires de l'aide humanitaire, de la générosité des États prêts à les accueillir ou de celle des populations désireuses de leur venir en aide, comme ce fut le cas en Albanie et en Macédoine. Les besoins sont immédiats -- nourriture, médicaments, eau potable, abris -- et le Comité international de la Croix-Rouge, avec d'autres, tente d'y répondre.

Il est toutefois une douleur moins connue, une souffrance morale forcément moins visible que le dénuement matérie l ; cette angoisse, c'est celle d'être sans nouvelles d'un père ou d'un frère qui a pu être arrêté ; de ne pas savoir ce que sont devenus ses enfants dont on a été séparés dans une colonne de réfugiés, ou encore de n'avoir plus aucun contact avec un parent resté derrière, parce que trop fier, trop vieux ou trop malade pour avoir pu fuir, alors que toutes les communications sont coupées.
 

L'Agence centrale de recherches (ACR) du CICR essaie de répondre à ces besoins spécifiques. La crise du Kosovo a été un immense défi qu'il a fallu relever en travaillant en étroite collaboration avec les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de nombreux pays. L'ACR et les Sociétés nationales ont également innové, afin de mettre au service des victimes les moyens technologiques d'aujourd'hui.

  L'Agence centrale de recherches  
 

La souffrance des victimes due à la séparation d'avec leurs proches n'est pas nouvelle. En 1870 déjà, le CICR organise l'échange d'information entre les belligérants de la guerre franco-prussienne et leurs familles, afin de permettre à ces dernières de connaître leur sort. Jusqu'alors, l'information était inexistante et les familles dans l'incertitude. Depuis cette première démarche, le CICR, à travers son Agence centrale de recherches, n'a cessé de développer des moyens lui permettant de remettre en contact les personnes séparées par les conflits. Si ses premières interventions ont été en faveur des prisonniers de guerre, ses activités se sont rapidement développées également en faveur des civils. En 1936, lors de la guerre d'Espagne, l'ACR formalise l'échange de messages Croix-Rouge (lettre sur papier ouvert dont le texte est d'ordre strictement familial) entre les personnes séparées par les lignes de front.
 

L'ACR s'appuie sur des bases juridiques pour mener ses actions de recherches en cas de conflit armé : les Conventions de Genève du 12 août 1949 pour la protection des victimes de la guerre et leurs deux Protocoles additionnels du 8 juin 1977 (l'un applicable aux conflits armés internationaux et l'autre aux conflits armés non internationaux). Ces textes consacrent le principe de l'intégrité de la famille, le droit à la correspondance familiale, ainsi que le droit des familles à connaître le sort de leurs membres. Dans d'autres types de situations, l'ACR peut agir en vertu du droit d'initiative du CICR et de son rôle d'intermédiaire neutre.

Il faut toutefois souligner que la responsabilité première revient aux États, lesquels devraient assumer l'échange d'information, en particulier dans le cas où ils détiennent des prisonniers. Malheureusement, force est de constater que le CICR doit bien trop souvent se substituer à des États n'assumant pas leurs responsabilités.

  Situation générale au moment de la crise des réfugiés  
 

Lors de l'afflux de réfugiés en Albanie et en Macédoine, le CICR est présent dans ces deux pays depuis plusieurs années. Les contacts déjà établis avec les autorités et les Sociétés nationales respectives faciliteront grandement son action. Cependant, à l'instar des autres organismes humanitaires, le CICR a été surpris par l'ampleur et la rapidité de l'arrivée des réfugiés. L'ACR, notamment, ne disposait pas d'une structure capable de répondre immédiatement aux besoins qui allaient se révéler gigantesques. C'est à travers les témoignages des réfugiés que le CICR a tenté d'en évaluer l'ampleur. Le premier jour de l'exode, soit le 26 mars, 150 personnes passeront la frontière albanaise. Le 3 avril, 160 000 y auront déjà trouvé refuge, puis 230 000, le 6 et 300 000, l e 13. Au total, près de 500 000 personnes se retrouveront en Albanie, 245 000 en Macédoine, 40 000 au Monténégro.

 
Le CICR n'est plus au Kosovo depuis la fin mars 1999. Il n'y a d'ailleurs plus aucune organisation présente qui puisse fournir des informations quant à la réalité de la situation sur le terrain. Les seuls contacts avec le Kosovo sont les postes frontières de Blace, en Macédoine, et de Kukës, en Albanie. Nous avons tous en mémoire les images de ces colonnes de personnes atteignant, exténuées, les postes frontières ; le Kosovo est devenu terra incognita et les humanitaires en sont réduits à attendre l'arrivée des victimes, incapables d'aller au devant d'elles ; ce fait a grandement déterminé l'action de l'ACR qui, bien que son rôle soit de remettre en contact les familles, n'a pas accès à une partie des victimes. Le rôle d'intermédiaire neutre du CICR lui permet en général d'être présent dans les différentes régions touchées par un conflit, assurant le contact avec les personnes ayant fui ces mêmes région. Dans la crise du Kosovo, ce lien aussi est brisé.

On trouvera peut-être là une des raisons de la très forte pression médiatique que l'ACR a subie durant toute la crise au Kosovo ; il n'est pas possible de faire le décompte des contacts que l'institution a eus avec les journaux, les chaînes de télévision et de radio du monde entier au sujet de ses programmes de rétablissement des liens familiaux. Cet intérêt a été positif, dans la plupart des cas, notamment en ce qui concerne la collaboration avec les radios internationales ou locales pour la diffusion des noms des réfugiés. Parfois, des journalistes ont fait eux-mêmes un travail de recherche après avoir eu connaissance de cas suivis par le CICR. La plupart des médias ont également fait connaître les difficultés rencontrées sur le terrain, ce qui a certainement permis une meilleure compréhension de l'action humanitaire.
 

On notera, cependant, que de nombreux journalistes ont eu tendance à s'intéresser exclusivement aux histoires impliquant de jeunes enfants séparés de leur famille, négligeant d'autres drames concernant, par exemple, des personnes âgées. Ces cas aussi auraient mérité d'être relatés et portés à la connaissance du public.

C'est donc uniquement depuis l'Albanie, la Macédoine et le Monténégro que l'action a pu être menée. Des délégués ont été envoyés sur place. Ils ont été soit détachés du siège de Genève, soit mis à disposition par les délégations du CICR dans les pays voisins, tels que la Bosnie-Herzégovine ou la Croatie, ou encore par des Sociétés nationales. Parallèlement, il a fallu mettre en place des structures permettant à plusieurs dizaines de personnes, réparties dans trois pays, de travailler dans les meilleures conditions possibles, d'engager localement du personnel et d'assurer sa formation en l'espace de quelques jours.
 

Au chapitre des difficultés rencontrées, il faut également mentionner le fait qu'en Albanie, les réfugiés bénéficiaient d'une totale liberté de mouvement. Cet élément, en soi très positif, est à mettre au crédit des autorités albanaises, mais il n'a pas facilité le travail de recherches. En revanche, les réfugiés en Macédoine n'étaient pas autorisés à sortir des camps, ce qui a permis une localisation plus aisée.

Très rapidement, des dizaines de milliers de personnes ont été évacuées de la Macédoine vers des pays tiers -- l'Allemagne, la Suisse, la Turquie, pour ne citer que ceux-ci -- nécessitant d'effectuer des recherches dans un grand nombre de pays différents. Ces évacuations ont été organisées par les États, en coopération avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui ont établis des critères d'acceptation qui leur éta ient propres [1 ] . Le CICR a toutefois pu présenter aux ambassades concernées des cas qu'il considérait comme prioritaires et réalisé ainsi des regroupements familiaux. Cependant, ces programmes d'évacuation n'ont pas été étendus à l'Albanie, et le CICR à Tirana a parfois rencontré beaucoup de difficultés pour obtenir de certains pays les visas nécessaires à de tels regroupements. Des personnes vulnérables -- âgées, mais aussi des enfants -- n'ont ainsi pu être réunies avec leur famille directe, faute d'avoir obtenu l'autorisation de l'ambassade concernée. L'effort des États pour accueillir plusieurs dizaines de milliers de réfugiés depuis la Macédoine est louable, mais il est regrettable qu'il n'ait pas toujours été prolongé en faveur de personnes seules et vulnérables se trouvant en Albanie.
 

Le réseau mondial des Sociétés nationales a joué un rôle déterminant en ce qui concerne la poursuite des recherches dans les pays tiers et la possibilité pour l'ACR d'offrir ses services aux réfugiés dans ces mêmes pays. Toutes les Sociétés n'ont naturellement pas été impliquées au même titre ; pour les plus exposées, cette crise a également été un important défi à relever. Elles ont également dû développer leurs structures, afin de faire face à l'afflux de demandes émanant des familles déjà établies dans le pays, mais également face à celles provenant des réfugiés arrivant de Macédoine ou d'ailleurs. En outre, les Sociétés nationales ont été le relais indispensable de l'ACR dans le cadre des regroupements familiaux, et elles sont fréquemment intervenues auprès de leurs autorités respectives pour soutenir tel ou tel dossier.

Les Sociétés de la Croix-Rouge albanaise, macédonienne et monténégrine ont pu compter sur des branches réparties sur tout leur territoire. Ces structures ont permis au CICR de développer rapidement son action dans toutes les régions des pays concernés, bien que leur degré de p réparation ait été insuffisant, au vu de l'ampleur des besoins. Là aussi, un effort particulier a été consenti par ces Sociétés pour fortifier leurs structures, que ce soit en termes de personnel -- et donc de formation -- ou de matériel. Il faut souligner que la plupart des personnes impliquées étaient des volontaires à qui un engagement exceptionnel était demandé. L'action de rétablissement des liens familiaux n'aurait jamais pu se développer sans leur dévouement.

  L'action de l'ACR en faveur des réfugiés kosovars  
 

Impossibilité de travailler au Kosovo, grande mobilité des réfugiés à travers l'Albanie et transferts vers des pays tiers, tout semblait réuni pour que les personnes n'aient que peu de chance de se retrouver dans un avenir proche. En outre, l'absence du CICR au Kosovo a rendu impossible l'utilisation des moyens traditionnels de l'Agence, en particulier les messages Croix-Rouge, qui ne pouvaient pas être distribués. [2 ]
 

Parallèlement aux demandes des réfugiés eux-mêmes, les Sociétés nationales et le CICR ont été confrontés aux demandes des familles se trouvant déjà en pays étranger, souvent depuis de longues années. Ces personnes étaient souvent désemparées de n'être que les témoins impuissants, via les journaux télévisés, du drame qui se jouait dans les Balkans. Il n'était pas rare de recevoir des appels désespérés de personnes sans nouvelles de leurs proches ou ayant reconnu l'un d'eux lors d'un reportage télévisé à un poste frontière à la sortie du Kosovo. Ne sachant s'il valait mieux rester chez eux à attendre un éventuel appel ou se rendre dans la région pour y entamer des recherches, ces personnes se sont tournées vers la Croix-Rouge.

Le défi était donc triple :
 

  • informer la population encore au Kosovo du sort de ceux qui avaient fui ;

  • rassurer rapidement les familles se trouvant à l'étranger ;

  • réunir les familles séparées.
     

A ces fins, l'ACR a mis sur pied trois programmes complémentaires :

  Programmes de radio  
 

Le CICR, en coopération avec les Sociétés nationales albanaise, macédonienne et monténégrine, a donné la possibilité aux chefs de familles kosovars d'inscrire leur nom, leur nouvelle localisation (camps, familles d'accueil) et le nombre des membres de leur famille les accompagnant sur des listes ad-hoc. Avec leur accord, ces informations ont ensuite été diffusées sur les ondes de Radio Tirana et de Radio Kukës, toutes deux captées au Kosovo.
 

Ces programmes ont également été un formidable moyen pour informer les personnes se trouvant en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis, etc. C'est pourquoi, en collaboration avec la BBC, Voice of America, Radio France Internationale et Deutsche Welle, les mêmes informations furent transmises lors de leurs émissions en langue albanaise. Ils ont toutefois été victimes de leur succès. Au total, plus de 25 000 familles utiliseront ce service, débordant largement les possibilités des radios internationales dont les durées de programmes étaient trop courtes. De ce fait, les noms collectés vers la fin de la crise n'ont jamais été lus par les radios.
 

Il n'en reste pas moins que les Sociétés nationales et les délégations du CICR sur le terrain ont reçu de nombreux appels téléphoniques suite aux émissions de radio, confirmant que l'information passait, que le message essentiel parvenait aux destinataires : nous sommes vivants ! Lors du retour du CICR au Kosovo, en juin 1999, de nombreux témoignages ont été recueillis de personnes ayant appris par ce biais que leur famille était saine et sauve.

  Téléphones satellites  
 

Malgré le succès des émissions de radio, il aurait été présomptueux d'imaginer que tous les cas allaient se résoudre de cette manière. Les réfugiés ayant dû quitter leur maison, souvent dans l'urgence, n'avaient pu emporter que peu d'affaires personnelles. Pourtant, ce que des milliers d'entre eux considéraient peut-être comme le plus important, à leur arrivée en Albanie ou ailleurs, était un simple bout de papier qu'ils gardaient précieusement. Sur ce papier, le numéro de téléphone d'un fils, d'un frère ou d'une tante à l'étranger, un contact qui pourrait les aider dans cette période particulièrement difficile.
 

Les réfugiés en Macédoine ont pu compter sur le réseau téléphonique local. En revanche, en Albanie et au Monténégro, l'infrastructure existante n'a pas permis de faire face à la demande ; à Kukës, par exemple, les rares cabines téléphoniques ont été prises d'assaut nuit et jour ne permettant qu'à un petit nombre d'y avoir accès, sans même mentionner la question du coût des communications pour des réfugiés souvent démunis. L'ACR a donc mis à la disposition des réfugiés plusieurs dizaines de téléphones par satellite, gérés par des équipes mobiles visitant les camps et les villages, comme dans le sud de l'Albanie, ou dans des lieux fixes, comme au poste frontière de Kukës. Afin que le plus grand nombre en profite, les communications, gratuites, ont été limitées à une minute par " chef de famille " . L'émotion était grande, il fallait dire le plus de choses possibles en un laps de temps relativement court, donner des nouvelles des autres, de ceux étant décédés ou se trouvant dans un autre camp, demander des nouvelles d'un ami ; m ais là encore, l'essentiel était de dire que l'on était en vie. Il faut souligner qu'il a été très difficile de s'en tenir à une minute par appel et qu'une certaine souplesse a été de mise.

 
Dès son retour au Kosovo, le CICR a utilisé les téléphones par satellite, d'abord pour ses propres besoins, puis pour les réfugiés qui rentraient chez eux.
 

Au total, plus de 125 000 communications téléphoniques ont eu lieu, permettant le rétablissement du lien familial. C'était la première fois que l'ACR utilisait ce moyen à grande échelle. Depuis, ces mêmes téléphones ont permis à des milliers de déplacés timorais en Asie du Sud-Est d'entrer en contact avec leur famille. Il est probable qu'il deviendra très rapidement un outil standard de la panoplie de moyens à disposition de l'ACR.

  Site WEB  
 

Il y a longtemps que l'informatique est utilisée dans le cadre du rétablissement des liens familiaux. Le CICR gère en effet toutes les informations qu'il rassemble sur les victimes de la guerre dans des bases de données constituées dans ses délégations à travers le monde. Parmi les 70 banques de données existantes, on peut notamment citer celles relatives à la guerre du Golfe où figurent les identités de près de 100 000 prisonniers de guerre ; ou encore les quelques 124 000 noms d'enfants non accompagnés du Rwanda.
 

Cependant, si le CICR dispose d'un site WEB présentant l'institution depuis plusieurs années, l'Internet n'avait jamais été utilisé pour rétablir les liens familiaux pendant un conflit, bien que l'idée avait déjà été envisagée. Elle s'est concrétisée à l'occasion de la crise du Kosovo, notamment par le fait que cette population utilisait déjà largement les moyens de communication modernes. Il a donc été aisé d'intégrer ce média. La diaspora, présente principalement en Suisse et en Allemagne, pouvait elle aussi y avoir facilement accès. En collaboration avec les Sociétés nationales concernées, un site WEB a ainsi été développé, qui pouvait être consulté par tout un chacun, soit auprès des Sociétés de la Croix-Rouge, soit à partir de n'importe quel ordinateur à travers le monde.

Le principe était de permettre aux personnes réfugiées d'inscrire leur nom et leur lieu d'accueil provisoire sur une liste, accessible sur Internet, afin être ainsi localisées. Chaque nom était relié à un lieu, en général le bureau CICR le plus proche ; un simple " clic " , et il était possible d'envoyer un message électronique à un destinataire. Physiquement, ce message était imprimé au bureau CICR, puis distribué. Par ce système -- en fait, la version électronique du message Croix-Rouge --, le délai de distribution du message était raccourci de manière significative.
 

De nombreuses difficultés techniques sont apparues sur le terrain, ce site s'adressant notamment à une population réfugiée dont une bonne partie n'était pas équipée de l'électricité, encore moins d'un ordinateur, sans même parler d'un branchement possible à l'Internet. L'ACR s'est montrée ambitieuse ; à l'instar de ce qui s'est fait pour les téléphones par satellite, il avait été prévu d'envoyer des équipes à la rencontre des réfugiés, munies d'ordinateurs portables ayant accès à l'Internet via les satellites. En outre, des " points fixes " furent créés dans les bureaux CICR dans la région ou dans ceux des Sociétés nationales des pays concernés par ce programme.

Le système fut pleinement déployé en Macédoine où, en plus d'un site fixe à Skopje, les équipes dans les camps étaient à même de se brancher. Il ne l'a été que partiellement en Albanie où seuls les deux sites fixes de Tirana et Kukës purent être éta blis. Il faut ici souligner le travail de la Croix-Rouge américaine qui, en plus d'un support technique, a mis à disposition quelque vingt délégués chargés de gérer cet aspect du travail CICR. Cependant, malgré l'énergie déployée, le site WEB ne fut véritablement opérationnel qu'au moment où les réfugiés rentrèrent en masse au Kosovo, fin juin. Il n'a donc pas été possible de le tester " grandeur nature " .
 
Cette brève expérience pilote aura permis de prendre la mesure des défis techniques rencontrés sur des terrains où les infrastructures de télécommunication sont fragilisées ou inexistantes.

  Des personnes particulièrement vulnérables  
 

Téléphones satellites, émissions de radio, site WEB, tous ces moyens avaient pour but de rétablir le lien familial. Malgré cela, de nombreuses personnes ont perdu toute trace de leurs proches et parmi elles, des enfants et des vieillards pour lesquels l'ACR a mis sur pied des programmes de recherches spécifiques.

  Les enfants non accompagnés ou séparés  
 

Deux catégories d'enfants non accompagnés sont à distinguer : les enfants totalement isolés de leur famille, mais pris en charge par des tiers, et les enfants séparés, recueillis par des membres de leur famille, mais qui sont sans nouvelles de leur mère et de leur père. Dans les deux cas, l'âge limite était de 18 ans. En ce qui concerne la crise des réfugiés, le CICR a surtout dû faire face à une problématique d'enfants séparés.
 

Les enfants non accompagnés/séparés ont été systématiquement enregistrés par l'ACR, de même que les parents à la recherche de leurs enfants. Au total, le CICR a eu connaissance de plus de 1 000 cas. Les circonstances ayant mené à la séparation étaient diverses : lorsqu'ils étaient encore au Kosovo, beaucoup de parents avaient placé leurs enfants chez des membres de leur famille habitant un village qui semblait à l'abri des combats ; obligés de partir, les parents se retrouvaient en Macédoine, par exemple, alors que les enfants étaient partis en Albanie ou au Monténégro. Dans le chaos de l'exode, il est arrivé que des femmes, n'arrivant plus à porter leurs enfants, les installent sur la charrette ou dans la voiture d'un voisin. N'avançant plus au même rythme, la famille se trouvait séparée. Plus dramatiques ont été les cas d'enfants malades ou blessés qui sont restés seuls dans les hôpitaux au Kosovo, alors que les parents, dont on imagine la souffrance, devaient partir sans pouvoir prendre leur enfant avec eux. Plusieurs de ces enfants, dont des bébés, ont été retrouvés dans ces mêmes hôpitaux par le CICR, dès son retour au Kosovo.
 

Dès qu'un cas était enregistré par un bureau du CICR, les données personnelles étaient immédiatement transmises dans les autres délégations qui les comparaient avec leurs propres données, permettant, parfois, d'obtenir des réponses positives. En outre, les noms des enfants et des parents étaient transmis sur les ondes des radios locales et internationales, des listes affichées dans les camps de réfugiés, les centres collectifs et sur l'Internet. Sur le terrain, des recherches actives ont été effectuées, afin d'obtenir un maximum d'informations, d'interviewer d'éventuels témoins avec, toujours, le handicap de ne pas être présent au Kosovo. Des recherches ont été menées par les Sociétés nationales dans de nombreux pays.
 

Tout cela a permis que le CICR puisse réunir 150 enfants avec leur famille en moins de trois mois. La plupart de ces regroupements familiaux -- suite logique et heureuse des recherches -- ont eu lieu entre la Macédoine et l'Albanie, mais également entre l'Albanie et le Monténégro, la Suisse et l'Al lemagne.

Qu'est-il advenu des centaines d'autres enfants que le CICR n'a pas pu réunir à leurs parents ? Pour beaucoup d'entre eux, les retrouvailles ont été spontanées, parfois suite aux émissions de radio. Dans bien des cas, malheureusement, les enfants sont retournés au Kosovo avec leur famille d'accueil, et, sur place, le CICR continue de rechercher activement leurs parents.

  Les personnes âgées  
 

Les personnes âgées de plus de 60 ans et seules étaient également considérées comme vulnérables. Plusieurs dizaines de cas ont été suivis par le CICR.
 

Il n'est bien sûr pas question de mettre une échelle de valeur dans la souffrance et le désespoir, mais les personnes âgées, comme les enfants, sont souvent les plus vulnérables dans des situations conflictuelles. Contrairement aux enfants, les vieillards ne sont pas forcément recueillis par une famille ; ils doivent se débrouiller seuls, même malades, et compter sur la pitié ou la compassion de personnes plus vigoureuses partageant leur sort. Tout devient un problème : faire la queue pour la nourriture, pour atteindre les toilettes dans un camp ou pour se rendre à l'infirmerie d'un centre collectif. Parfois incapables de prendre soin d'elles-mêmes, ces personnes vivent, outre les problèmes communs à tous les réfugiés, ceux spécifiques liés à la vieillesse. Elles ont tout perdu, ont été obligées de fuir leur maison ; leurs souvenirs d'une vie sont détruits ; séparées de leurs proches, elles ont bien peu d'espoir de pouvoir se reconstruire un futur. Tous les vieillards n'étaient heureusement pas dans cette situation, et il y a eu beaucoup de générosité et d'entraide parmi les réfugiés. Mais, dans une telle crise, comment s'occuper encore d'une personne vieille, invalide, malade, alors que l'on doit déjà faire survivre sa f amille ?

 
Leurs familles ont été recherchées selon les mêmes critères que les enfants séparés. Là aussi, un certain nombre de regroupements familiaux ont pu être menés à bien, y compris avec l'étranger. Mais, les délégués présents à Kukës à la fin de la crise garderont certainement longtemps en mémoire l'image de ces onze vieillards, malades et invalides, parfois atteints mentalement et totalement seuls au monde, derniers résidents d'un camp de tentes prévu pour des milliers de réfugiés, alors que tous étaient déjà de retour au Kosovo. Les familles de ces onze vieillards n'avaient pu être retrouvées, malgré les recherches, et c'est dans une remorque tirée par un tracteur qu'ils sont rentrés chez eux, toujours seuls, lors de la fermeture définitive du camp, en juillet 1999.

  Les personnes arrêtées  
 

Le CICR a recueilli auprès des réfugiées de nombreux noms de personnes supposées avoir été arrêtées par les forces de sécurité yougoslaves. Les personnes arrêtées sont protégées par le second Protocole additionnel de 1977, relatif aux conflits armés non internationaux. Le CICR est intervenu sans délai auprès des autorités à Belgrade, afin d'obtenir confirmation de l'arrestation de ces personnes.
 

Fin juin, le CICR a reçu de la part des autorités notification officielle de près de 2 000 personnes détenues en relation avec le conflit. Elles ont été immédiatement visitées et enregistrées dans une douzaine de lieux de détention. Il faut rappeler ici que le but des visites est de s'assurer du traitement des détenus et des conditions de détention, et d'aider les autorités à y apporter les améliorations nécessaires. Le CICR a également pu transmettre des messages Croix-Rouge, dûment censurés par les autorités détentrices et par l'ACR, entre les détenus et leurs familles.
 

A ce jour, le CICR a participé, à la demande des autorités, au transfert jusqu'au Kosovo de plus de 300 détenus libérés. Dans ce cas, l'institution a agi en tant qu'intermédiaire neutre. [3 ]

  La question des personnes disparues  
 

Malgré les efforts pour éviter la rupture de contact, malgré les recherches actives effectuées sur le terrain, malgré l'implication des Sociétés nationales à travers le monde, la question des personnes disparues reste immanquablement posée après chaque conflit. Des années après la fin des combats, on est encore sans nouvelles de civils, de femmes, d'enfants, de vieillards, et de soldats ou de combattants jamais revenus du front. Les disparus deviennent très rapidement des oubliés, et les familles se retrouvent seules avec leurs incertitudes et leur douleur, cherchant des réponses qu'elles risquent malheureusement d'attendre très longtemps.
 

Chypre : 1 993 personnes toujours portées disparues depuis 1974 ;
 

Azerbaïdjan/Arménie : 2 600 personnes toujours portées disparues, certaines depuis 1990 ;
 

Croatie/Serbie : 3 191 personnes toujours portées disparues, certaines depuis 1991 ;
 

Bosnie-Herzégovine : 18 404 personnes toujours portées disparues, certaines depuis 1992.
 

Ce ne sont là que quelques exemples. Combien viendront s'ajouter à cette liste à la fin des conflits en Tchétchénie ou à Timor-Est ?

Au Kosovo, on ne connaît pas encore le nombre exact de disparus. A ce jour, l'ACR a recueilli auprès des familles les noms de plus de 2 500 personnes de toutes origines ethniques. L'Institution, dans le cadre de son mandat, récolte toutes les informations relatives aux disparus. Au-delà des demandes de recherches reçues des familles, l'ACR collabore égal ement avec d'autres organismes, en particulier ceux en charge de l'exhumation et de l'identification des corps, et s'assure que les familles ont reçu les informations disponibles. Parallèlement, le CICR continue ses recherches actives sur le terrain, essaie d'obtenir des informations auprès de témoins et soumet, au nom des familles, les cas aux autorités susceptibles de pouvoir fournir des informations.
 

La volonté des parties de chercher et de fournir des réponses est essentielle ; sans cet engagement et sans une réelle détermination, les demandes légitimes des familles ne seront pas entendues. Dans le dossier du Kosovo, on se trouve au début du difficile processus qui leur permettra de connaître le sort de leurs proches. Il est donc trop tôt pour juger de la détermination des parties à faire toute la lumière sur la question des disparus. Il faut espérer que les dirigeants mettront plus de célérité à prendre ce problème en main que les responsables en charge de ce dossier dans d'autres cas (en Bosnie-Herzégovine par exemple, sur un total de 20 273 demandes reçues, seules 1 869 ont trouvé réponse à ce jour).
 

La clarification du sort des disparus est un élément-clé d'un processus de réconciliation au terme d'un conflit. Les familles. qui vivent quotidiennement dans l'incertitude, ne sont pas à même de surmonter le traumatisme causé par la disparition d'un proche si aucune indication n'est fournie. Comment envisager un dialogue entre communautés si le sort de milliers de personnes n'est pas élucidé ? Pour mieux se faire entendre, les familles de disparus se fédèrent, au Kosovo et en Serbie ; elles créent des associations qui pourront alors jouer plus facilement un rôle actif dans ce dossier, en particulier dans les forums où cette question sera abordée. Le CICR soutient ces associations et travaille en étroite collaboration avec elles.

  Conclusion  
 

Le CICR a repris ses activités au Kosovo au début du mois de juin 1999, quelques semaines avant le retour des réfugiés. En l'espace de quelques jours, près de 800 000 personnes sont rentrées chez elles, après avoir passé un peu plus de trois mois en exil. Il n'y a probablement pas d'exemple depuis la Seconde Guerre mondiale d'un aussi vaste mouvement de population effectué dans un laps de temps aussi court.

 
Par ailleurs, la brièveté de la crise explique en partie pourquoi seuls 150 enfants séparés ont été réunis à leurs parents, alors que près de 1'000 autres cas avaient été récoltés. Il n'est pas possible, en l'espace de quelques semaines, de mettre en place des structures permettant de répondre aux besoins de 800 000 personnes, et ce d'autant qu'aucune mesure particulière n'avait été planifiée. L'ACR a besoin d'un minimum de temps pour mettre en place un réseau efficace dans les pays où il travaille, afin de se donner un maximum de chances que des recherches aboutissent. Des procédures doivent être établies et suivies en ce qui concerne la récolte, le traitement et la confidentialité des données, chaque personne étant un cas particulier. Qu'il y ait 1'000, 10'000 ou 800'000 personnes ne change rien à ce problème.
 

Les organisations humanitaires ont naturellement une responsabilité envers les victimes, et qui est d'autant plus importante que la vie de celles-ci est souvent en jeu. Pour l'ACR, même si les activités de rétablissement du lien familial ne sauvent pas forcément des vies, accepter une demande de recherches n'est pas un acte anodin. Cette responsabilité ne s'arrête qu'au moment où le demandeur a obtenu une réponse, laquelle, malheureusement, n'est pas toujours favorable. Le résultat d'une recherche, qui peut prendre des mois, voire des années, n'aboutit pas systématiquement à l'échange d'un message Croix-Rouge ou à un regroupement familial ; il arrive également qu'il faille annoncer la mort d'un proche ou que, malgré les efforts déployés, aucune trace de la personne n'ait été trouvée.
 

Peut-on tirer un bilan des activités de rétablissement des liens familiaux lors de la crise des réfugiés ? L'ACR ne se résume pas en chiffres, et les statistiques ne suffisent pas à démontrer la complexité d'une situation ou les difficultés objectives rencontrées sur le terrain. Naturellement, il faut tendre à l'exhaustivité, tenter de répondre à tous les cas, mais cela ne se fait pas en quelques semaines, ni même quelques mois, comme on le constate dans les dossiers de personnes disparues. Où se situe la limite ? A partir de combien de familles réunies, de combien de messages échangés ou de prisonniers visités une action peut-elle être considérée comme satisfaisante ? Quel que soit le bilan, il est nécessaire de tirer les leçons d'une crise et de tenter d'améliorer ce qui peut l'être, afin de répondre plus vite et plus efficacement la prochaine fois. Mais la difficulté proviendra toujours du fait qu'une crise n'est jamais la réplique de la précédente, et que ceci empêche l'utilisation systématique de schémas préétablis. Les lignes et les procédures mises sur pied dans les Balkans serviront dans le futur, mais devront toujours être adaptées et réévaluées, afin de répondre le mieux possible aux besoins des victimes.

  Notes  

1. Au total, plus de 90 000 personnes ont été transférées de Macédoine vers des pays tiers.

2. Le message Croix-Rouge a été largement utilisé lors du conflit bosniaque, notamment parce qu'il était le seul moyen de communication encore existant. Le CICR en a distribué plus de 18 millions, mais il était alors présent, avec les Croix-Rouge locales, sur t out le territoire.

3. De janvier à septembre 1999, le CICR a visité 184 000 personnes, dont 21 000 pour la première fois, dans plus de 1 400 lieux de détention répartis dans près de 50 pays.




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