• Envoyer
  • Imprimer

Les enjeux des emblèmes de la croix rouge et du croissant rouge

31-10-1989 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 779, de Yves Sandoz

Yves Sandoz, Directeur, Doctrine, Droit et Relations avec le Mouvement , CICR

Les emblèmes de la croix rouge et du croissant rouge sont la force   et la faiblesse de notre Mouvement.

Ils sont sa force parce qu'ils sont le symbole visible et respecté   du secours aux victimes de la guerre qui, depuis 125 ans, a permis   d'apporter protection, assistance et chaleur humaine à des millions   de blessés, de prisonniers, d'enfants, de familles au travers des terribles   conflits ayant embrasé notre planète comme jamais dans son histoire . Ils sont sa force parce qu'ils évoquent, dans le monde entier, une image   positive, une image d'humanité et de compassion.

     

Mais ces emblèmes sont aussi la faiblesse du Mouvement car ils sont porteurs de division en son sein et l'empêchent d'atteindre   l'universalité.

     

Devant ce problème, on serait, bien sûr, tenté de refaire l'histoire.   Comment les géniaux inventeurs de l'idée de la Croix-Rouge n'ont-ils   pas compris que derrière l'emblème qu'ils choisissaient comme   symbole de neutralité sur tous les plans, y compris religieux, certains allaient reconnaître le symbole chrétien? Comment a-t-on pris la décision de corriger cette première «erreur» en acceptant que   le croissant, puis le lion-et-soleil, s'ajoutent à la croix, renforçant ainsi   la connotation religieuse des emblèmes et développant la tentation, de le   multiplication?

     

Face à cette situation, qui date de 1929, le Mouvement a   de nouveau longuement réfléchi un demi-siècle plus tard, mais pour   finalement opter, en 1981, pour le statu quo. La crainte, justifiée, que   la prolifération des emblèmes ne réduise considérablement leur valeur   protectrice, l'a incité à fermer ce qu'il craignait voir devenir une boîte   de Pandore. La force des emblèmes, imprégnés dans la conscience   des peuples du monde entier, a été jugée plus importante que leurs faiblesses. L'at tachement profond à la croix rouge et au croissant rouge a prévalu sur toute autre considération.

     

On n'a donc pas osé effacer plus de cent ans de glorieuse tradition,   mais cela au prix - il faut savoir le reconnaître - d'une situation ni   tout à fait logique, ni, surtout, tout à fait juste.

Mais les réflexions relatives à l'emblème ne sont jamais   définitivement closes et continueront de préoccuper le Mouvement aussi   longtemps qu'il existera, tant il est vrai qu'elles sont profondément   liées à son identité même.

Je me permettrai, ci-dessous, quelques brèves remarques sur deux   problèmes qui me paraissent particulièrement d'actualité.

     

Le premier, qui occupe en permanence les Sociétés nationales, est   celui des abus de l'usage de l'emblème.

Des abus - souvent, d'ailleurs, commis par ignorance - se   produisent partout et sont ainsi le corollaire de l'estime qu'on lui   porte: on n'utiliserait pas un emblème que l'on mépriserait. Mais les   abus, commis lors des conflits, à des fins de protection, ou en temps de   paix, à des fins commerciales, conduisent à la confusion et au discrédit.

D'où la vigilance que doit s'imposer le Mouvement, d'autant plus   nécessaire que ce sont les victimes au service desquelles il a été créé,   qui souffrent les premières du non-respect de l'emblème. En donnant   aux Sociétés nationales de secours le droit d'utiliser l'emblème qu'ils   avaient créé pour la protection des blessés sur le champ de bataille, les   Etats ont fait à ces Sociétés un cadeau lourd à porter. Mais elles ne   sauraient trahir la confiance placée en elles et, même si c'est aux   gouvernements qu'il appartient de réprimer les abus, les Sociétés   nationales peuvent jouer un rôle éducatif considérable en faisant   comprendre au public les enjeux de l'emblème, dans le cadre de   programmes de diffusion du droit international humanitaire et des   principes du Mouvement.

Toutefois, c'est aujourd'hui, surtout à l'égard de son propre   comportement que le Mouvement doit s'interroger. Grâce à l'emblème,   des fonds importants peuvent probablement être trouvés au profit des   personnes que le Mouvement a pour mission d'aider. A-t-il le droit d'y   renoncer? Mais peut-il les obtenir sans violer le droit existant, sans   mettre à mal l'image attachée à l'emblème et, donc, sans affaiblir sa   valeur de protection, sans, par conséquent, se fermer, à terme, l'accès   à ces mêmes personnes?

Ce sont là des questions difficiles, que le Mouvement ne peut éluder   et auxquelles il doit s'attaquer sans tarder.

Le second problème que j'aimerais évoquer est celui du strict   maintien de la neutralité attachée à l'emblème sur le plan religieux.   Chrétiens et musulmans ont à cet égard, au sein du Mouvement, une   responsabilité particulière: ils doivent tout mettre en oeuvre pour éviter d'attiser la passion religieuse liée à l'emblème et renoncer à toute   pression auprès des gouvernements et des Sociétés nationales quant au   choix de la croix   ou du croissant rouges. Il en va du rôle   fondamental   de notre Mouvement dans les conflits armés et de sa crédibilité pour   tous ceux - notamment quand ils ne sont ni chrétiens, ni musulmans - qui donnent à l'emblème sa vraie signification, dénuée de toute   connotation religieuse.

       

Le présent numéro de la Revue, par des rappels historiques, des   considérations générales ou particulières et, même, par des opinions   très personnelles, a voulu maintenir ouvert le débat sur ce sujet   inépuisable.

     

Force ou faiblesse, force et faiblesse des emblèmes de la croix   rouge et du croissant rouge? N'oublions pas qu'ils ne portent pas leur   fin en eux-mêmes, mais qu'ils doivent contribuer à la protection des   victimes de la guerre, ainsi qu'à l'efficacité du Mouvement et à son   unité.

     

Or, c'est seulement dans un dialogue permanent, ouvert et   constructif que se maintiendront et se renforceront cette efficacité et   cette unité. Car c'est ensemble qu'il faut trouver des solutions à un problème qui est dans le coeur de tous ceux et de toutes celles qui   travaillent pour la grande idée de notre Mouvement.

Puisse ce numéro de la Revue contribuer à ce dialogue.




Pages associées