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Appel aux belligérants contre l'emploi de gaz vénéneux

06-02-1918 Déclaration

Le CICR et la Première Guerre mondiale

L'un des caractères les plus douloureux de la guerre qui désole actuellement l'humanité, c'est la violation journalière des conventions les plus solennelles, de ce qu'on a appelé les lois de la guerre, de ces accords par lesquels on espérait en diminuer la cruauté. Bien loin d'atténuer les maux qu'entraîne la guerre, on peut dire que les progrès de la science dans l'aéronautique, la balistique ou la chimie, n'ont fait qu'en aggraver les souffrances et surtout les étendre à toute la population, en sorte que la guerre ne sera bientôt plus qu'une oeuvre de destruction générale et sans merci.

Nous voudrions aujourd'hui élever la voix contre une innovation barbare que la science tend à perfectionner, c'est-à-dire à rendre toujours plus homicide et d'une cruauté plus raffinée. Il s'agit de l'emploi des gaz asphyxiants et vénéneux dont, paraît-il, l'usage va aller en augmentant dans des proportions qu'on ne soupçonnait pas jusqu'ici.

Le Règlement, adopté à la Haye, concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre contient ce qui suit : " Il est notamment interdit d'employer du poison ou des armes empoisonnées, " et aussi : " d'employer des armes, des projectiles ou des matières propres à causer des maux superflus. " Les gaz asphyxiants ou vénéneux sont sans aucun doute l'un de ces poisons interdits par la Convention. Les sanitaires qui ont relevé sur le champ de bataille les combattants atteints par ces gaz, et mieux encore les infirmières qui les ont soignés dans les hôpitaux, tous sont unanimes à témoigner des souffrances terribles que causent ces gaz, souffrances dont la vue est plus poignante que celle des plus cruelles blessures.

C'est déjà trop que ces procédés soient entrés dans la pratique de la guerre. Mais ce que nous tenons à déclarer, c'est que sur celui qui aura cherché à rendre plus cruelle cette méthode de combat pèsera une responsabilité qui va toujours en s'aggravant, celle d'avoir poussé la guerre dans une voie contraire aux idées d'humanité qui semblaient se répandre et dont la Croix-Rouge paraissait la preuve vivante. Car il ne s'agit pas ici d'un acte qu'une armée puisse repousser parce qu'il lui répugne. Il y va de son existence même. Un combattant, en face d'un ennemi qui use de ces gaz, est forcé malgré lui de l'imiter, et s'il ne veut pas être dans une position d'infériorité qui pourrait lui être fatale, il cherchera à le dépasser, il concentrera tous ses efforts pour obtenir que ces poisons aient une action toujours plus délétère et plus étendue : ce sera la rivalité dans la course aux procédés les plus meurtriers et les plus cruels.

On nous parle maintenant de nouveaux toxiques volatils, dont la fabrication en grande abondance est chose d'autant plus facile que la matière première de laquelle on les tire est tout à portée. On nous montre des projectiles chargés de ces gaz vénéneux semant la mort et une mort affreuse d'une population inoffensive, dans une zone étendue où tous les êtres vivants seraient frappés de destruction. Nous protestons de toutes les forces de notre âme contre cette manière de faire la guerre, que nous ne pouvons appeler autrement que criminelle. Et si, ce qui est probable, l'adversaire est obligé de recourir à des moyens de contre-attaque ou à des représailles pour forcer son ennemi à renoncer à cette pratique odieuse, nous entrevoyons une lutte qui dépassera en férocité ce que l'histoire a connu de plus barbare.

C'est pourquoi nous Croix-Rouge, nous dont le drapeau est l'emblème du sentiment d'humanité qui paraissait naguère se faire jour même dans la bataille, nous nous adressons aux Souverains, aux Gouvernements et aux généraux d'abord, puis aux peuples qui sont maintenant rangés les uns contre les autres. Nous faisons appel à ce même sentiment d'humanité que nous ne croyons pas éteint même après trois ans de guerre.

Voulez-vous que la victoire ne soit pour vous que la destruction complète de ceux qui vous combattent ? Voulez-vous que le triomphe se change en opprobre, parce qu'il ne sera plus dû à la valeur et à l'intrépidité de vos enfants ? Voulez-vous, à son retour, saluer non le brave qui sans hésiter a exposé sa vie pour son pays, mais l'homme qui, sans danger pour lui-même, a réussi à l'aide de poisons à se débarrasser de ses ennemis, en infligeant à ses victimes d'horribles souffrances ?

Nous ne pouvons croire qu'en tous pays les coeurs généreux ne soient pas révoltés par ces perspectives, et c'est pourquoi nous n'hésitons pas à demander hautement qu'on renonce à cette manière atroce de faire la guerre. Pour cela, il faut un accord immédiat que les diverses armées s'engageraient à exécuter loyalement. Si la Croix-Rouge Internationale pouvait provoquer cet accord, s'il pouvait être conclu à l'ombre de son drapeau, ce serait là un premier retour aux principes qui ont dicté les Conventions de Genève et de La Haye, et cet acte qui sauverait des milliers de vies serait tout à l'honneur des nations aussi bien que des armées.

Au nom du Comité international de la Croix-Rouge :

Edouard NAVILLE, président p. i.

Adolphe D'ESPINE, vice-président,

Dr. F. FERRIERE, vice-président,

Alfred GAUTIER,  vice-président,

Adolphe MOYNIER, trésorier

Horace MICHELI

Edmond BOISSIER

Frédéric BARBEY

William E. RAPPARD

Paul DES GOUTTES, Secrétaire général

(DP 1918-001-FRE)