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Livres et revues : Champions of charity: War and the rise of the Red Cross

31-12-1996 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 822, de François Perret et David P. Forsythe

  David P. Forsythe   , University of Nebraska-Lincoln  

  Françoise Perret   , Chargée de recherches au CICR  

     

  John F. Hutchinson,   Champions of charity: War and the rise of the Red Cross,   Westview Press, Boulder, 1996, 448 pages.  

John F. Hutchinson, professeur d'histoire à la Simon Fraser University (Canada),   vient de publier un ouvrage de quelque 450 pages intitulé Champions of Charity: War and the rise of the Red Cross. Il y retrace l'histoire du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, depuis ses origines jusqu'aux années vingt. Il s'est attaché à poser sur le Mouvement un regard très critique qui l'amène à conclure que les Sociétés nationales et le CICR ont été en quelque sorte pris au piège. En effet, en voulant créer une organisation tendant à alléger les souffrances des soldats blessés et malades, ils ont été peu à peu entraînés dans le courant nationaliste et militariste de la fin du XIXe et du début du XXe siècles.

À l'appui de sa démonstration, J. F. Hutchinson cite a bondamment les débats des conférences diplomatiques et des Conférences internationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ainsi que les œuvres de Gustave Moynier. Il illustre également son propos par de nombreuses photographies. Enfin, il termine en relatant les circonstances dans lesquelles a été créée la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Création qui, selon lui, a contribué à affaiblir le Mouvement dans son ensemble.

À l'époque où J. F. Hutchinson a écrit son ouvrage, la consultation des archives du CICR était soumise à une procédure très restrictive, qui obligeait notamment les auteurs ayant accès à certains documents à soumettre leur manuscrit au CICR avant toute publication. Cette condition avait été jugée inacceptable par l'auteur qui avait alors renoncé à demander un accès aux archives de l'institution. Il est donc important de signaler que, depuis le début de 1996, les archives du CICR datant de plus de 50 ans sont ouvertes aux chercheurs [1 ] .

L'ouvrage de J. F. Hutchinson, qui présente l'originalité d'être l'œuvre d'un auteur n'ayant apparemment aucun lien avec la Croix-Rouge, arrive à certaines conclusions qui peuvent choquer les membres et les sympathisants du Mouvement. Mais, quoi qu'il en soit, il se fonde sur une abondante documentation que l'auteur a très soigneusement étudiée. Enfin, ce livre a le mérite d'ouvrir un débat auquel d'autres historiens souhaiteront peut-être participer.

     

     

  Françoise Perret  

  Chargée de recherches au CICR  

  ***  

  Dans cet ouvrage important, John Hutchinson, professeur d'histoire à la Simon Fraser University , porte un regard critique sur le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à partir de 1860 environ jusqu'après la Première Guerre mondiale. Pour ce faire, M. Hutchinson a dû vaincre « l'attitude courtoisement évasive » (p. 3) (traduction CICR) du CICR et la propension de nombreuses personnes à traiter le personnel et les institutions de la Croix-Rouge avec une dévotion quasi religieuse [2 ] .

Dès le premier chapitre, J. F. Hutchinson présente à ses lecteurs une interprétation révisionniste convaincante de l'évolution de la Croix-Rouge. Henry Dunant, qui a si vivement prôné l'idée de sociétés de secours volontaires qui œuvreraient en faveur des blessés de guerre, est présenté comme un chrétien évangélique souffrant d'un complexe messianique et qui, à certains moments, proférait « des inepties pseudo-religieuses » (p. 14) (trad. CICR). Poursuivant divers projets douteux, il a été victime d'un scandale financier. À Genève, le Comité des Cinq qui a repris les idées de Dunant et, par la suite, est devenu le respecté CICR, a fait preuve d'une attitude typique de la classe moyenne suisse à l'égard des classes inférieures et spécialement envers les femmes de condition modeste (par rapport aux dames de la haute société). De par ces comportements sociaux, les premiers membres du CICR n'étaient certes pas différents de la plupart des hommes de la classe moyenne européenne de leur époque, et notamment des Français. Le thème particulier de la différence des rôles entre hommes et femmes, tout comme d'autres d'ailleurs, est illustré non seulement par des preuves documentaires, mais aussi par les nombreuses illustrations qui agrémentent l'ouvrage.

J. F. Hutchinson montre notamment q ue les idées essentielles énoncées dans la première Convention de Genève (1864), qui autorisait le personnel médical à soigner les combattants malades et blessés, avaient largement cours en Europe ; que Dunant et ses collègues suisses n'en avaient pas le monopole et que la pratique allemande des secours volontaires en temps de guerre était très en avance sur son temps. Il explique enfin que ces idées et pratiques étaient acceptées par les États, surtout par souci de rendre la guerre plus efficace et plus acceptable, plutôt qu'en raison du triomphe de la moralité sur la raison d'État. Avec la création d'armées d'appelés plus importantes et la transmission plus rapide des informations, les milieux militaires devaient faire davantage pour soigner les blessés. Ou, comme le dit l'auteur, « la realpolitik était tout aussi importante que l'humanitarisme... » (p. 29) (trad. CICR).

Il est vrai, comme le fait remarquer J. F. Hutchinson, et comme le montre également une étude récente d'un haut responsable du CICR [3 ] , que le CICR seconsidérait tout d'abord, non pas comme la principale institution de la Croix-Rouge sur le plan opérationnel, mais comme une organisation qui viendrait soutenir les sociétés de secours nationales. Cependant, J. F. Hutchinson montre clairement qu'aux débuts de la Croix-Rouge et par la suite, les pères fondateurs du Mouvement ont manœuvré pour protéger leur position de gardiens de la Croix-Rouge et de son évolution. Plutôt que de se montrer nobles, effacés et au-dessus de la mêlée, les Suisses de Genève sont entrés dans la lice, repoussant au début une tentative des Français de prendre le rôle dirigeant de la Croix-Rouge, puis une autre, plus tard, des Américains. Dans un certain sens, cette suprématie du CICR ou du moins son indépendance, s'est avérée être une bonne chose, car le CICR moderne a fait la preuve de sa valeur humanitaire dans nombre de conflits armés et situations d'urgence complexes — et tout spécialement d ans les relations internationales actuelles. Mais d'un autre côté, cependant, le récit de J. F. Hutchinson montre que le CICR entièrement suisse pouvait être aussi nationaliste, intéressé et mesquin que n'importe quelle autre composante du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

L'auteur explique également que le symbole original du Mouvement, une croix rouge sur fond blanc, n'avait sans doute rien à voir avec le drapeau suisse inversé. Il déclare qu'il n'existait aucune preuve pour corroborer cette interprétation dans les années 1860. Au contraire, la fausse interprétation de la raison du choix de l'emblème est apparue plus tard, dans le cadre d'une sage tentative visant à minimiser le rôle du christianisme dans les origines d'un mouvement qui était devenu plus mondial et multiculturel, particulièrement après que la Turquie y fut entrée, dans les années 1870.

Assurément, l'élément central de cette étude est que les États-nations, et plus spécialement leurs armées, se sont approprié les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pour servir leurs intérêts nationaux, et le CICR n'a rien pu faire pour les en empêcher — bien que le groupe de Genève ne se soit pas toujours opposé aux nationalistes. Cette tendance apparaissait clairement vers 1870, mais elle s'est sans aucun doute renforcée à l'époque de la Première Guerre mondiale. En temps de guerre, il n'y aurait pas de protection ni d'assistance neutre et internationale sous le contrôle de Genève. Chaque Société nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge se mettrait plutôt, avant tout, au service des citoyens de son pays. De temps à autre, les Russes ou un autre groupe proposaient un système plus centralisé, mais ces plans finissaient toujours par échouer sur les rives escarpées du nationalisme militarisé. Parfois, le CICR rejoignait la coalition nationaliste, afin de protéger sa position. Le marxisme universel a cédé devant le nationalisme, et l'humanitarisme universel d'Henry Dunant a fait de même. Aux États-Unis, pendant la Première Guerre mondiale, un Américain a été accusé de trahison pour avoir refusé de soutenir la Croix-Rouge américaine — qui était censée être une société humanitaire privée ou quasi-privée. La Croix-Rouge du Japon de l'époque combinait sans scrupule militarisme, sexisme, agression et expansionnisme et n'était peut-être pas si différente de bien d'autres unités nationales de ce mouvement « humanitaire ».

J. F. Hutchinson conclut cette publication, qui fait partie d'un programme de recherche de plusieurs volumes, en relatant les efforts auxquels l'Américain Henry Davison s'est consacré pour réorienter et restructurer le Mouvement de la Croix-Rouge après la Première Guerre mondiale, en créant la Ligue, devenue aujourd'hui Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Son plan original aurait placé le CICR sous l'égide de la Ligue (et des Américains). Créée selon une procédure discutable, la Ligue a été officiellement reconnue en 1928, mais avec nettement moins de poids, en partie à cause des habiles manœuvres du CICR qui avait l'expérience de la diplomatie. Or, cet épisode a laissé le Mouvement encore plus divisé qu'auparavant, avec, aujourd'hui, deux sièges à Genève et une certaine rivalité entre les deux, laquelle s'est manifestée à maintes reprises depuis les années 20.

Dans l'ensemble, J. F. Hutchinson a effectué un travail de recherche immense et méticuleux avec le regard critique indispensable. Il se peut que le CICR n'apprécie guère ce travail, tout comme de nombreux Français, Américains, Japonais et autres. Pour autant qu'un critique non historien puisse en juger, les erreurs sont rares et sans conséquence. La plupart des publications de la Croix-Rouge sont fades et pleines d'autosatisfaction. Rares sont les auteurs indépendant s qui se sont efforcés de comprendre en toute objectivité ce Mouvement très vénéré et qui ont bravé les difficultés pour obtenir l'accès aux archives du CICR, pour la plupart fermées aux chercheurs. Il s'agit d'un ouvrage important pour les lecteurs qui s'intéressent au Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, aux relations internationales, à la santé publique et aux institutions militaires.

     

  David P. Forsythe,  

  University of Nebraska-Lincoln  

     

  Notes :  

  1. Le nouveau Règlement d'accès aux archives du CICR a été publié dans la Revue, no 821,   septembre-octobre 1996, pp. 595-605.

2. Recension reproduite avec l'autorisation de l'International History Review.  

3. François Bugnion, Le Comité international de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la guerre, CICR, Genève, 1994, 1438 pp.