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Gustave Moynier et les sociétés de la Paix

31-10-1996 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 821, de André Durand

  André Durand   , ancien délégué général du CICR, a publié notamment Histoire du Comité international de la Croix-Rouge . De Sarajevo à Hiroshima , Institut Henry-Dunant, 1978, et le Comité international de la Croix-Rouge , Fondation Jean Monnet pour l'Europe, Centre de Recherches européennes, Lausanne, 1980. Il est l'auteur de nombreux articles sur l'histoire du Mouvement, dont plusieurs ont paru dans la Revue . Le présent article est extrait d'une biographie de Gustave Moynier, actuellement en cours de rédaction.  

Dès la fondation de la Croix-Rouge, le problème de ses rapports avec la guerre a été posé. L'on pouvait en effet se demander si le fait d'institutionnaliser la protection des victimes de la guerre, et de créer un domaine réservé où la violence n'aurait pas accès, ne pourrait pas être considéré comme une reconnaissance officielle de la guerre, comme l'acceptation tacite du recours à la force. Et même, certains se sont demandé si le fait de réglementer la guerre sans chercher à la supprimer ne servait pas les desseins de ceux qui, responsables militaires et politiques de la belligérance, pour raient désormais se prévaloir de l'alibi d'une « guerre propre » pour se blanchir devant l'opinion publique et devant l'histoire.

Ces réserves n'ont pas entamé la détermination des fondateurs. Ils estimaient sans doute qu'ils avaient eux-mêmes résolu ce problème. Citoyens d'une nation dont la neutralité est institutionnelle, ils ne reconnaissaient comme licite que la guerre défensive, et voyaient dans une armée de milices le plus sûr garant de sa protection [1 ] . Leur objectif était d'améliorer le sort des militaires blessés, plutôt que de réformer la politique des nations. Dès la séance inaugurale du Congrès de Genève d'octobre 1863, Gustave Moynier, après le général Dufour, a exposé la position du Comité international :

« Il semblerait vraiment, à entendre nos contradicteurs, que nous ne tendons à rien moins qu'à légitimer la guerre, en la faisant envisager comme un mal nécessaire. Cette critique est-elle sérieuse ? Je ne puis le croire. Assurément nous désirons autant et plus que qui que ce soit, que les hommes cessent de s'entr'égorger, et répudient ce reste de barbarie qu'ils ont hérité de leurs ancêtres. (...) Mais, dans notre conviction, il faudra, pendant longtemps encore, compter avec les passions humaines et leurs funestes effets. Pourquoi, dès lors, si l'on ne peut s'en préserver d'une manière absolue et immédiate, ne pas chercher à les amoindrir ? La charité nous le commande ... » [2 ] .

Cependant, le problème de la guerre n'est pas de ceux que l'on occulte facilement. La Croix-Rouge, par la nature de ses objectifs, se trouve nécessairement impliquée dans les situations de guerre. Ses dirigeants, ses membres, ses délégués sont en contact direct, en négociation permanente avec les responsables de la conduite de la guerre. En réglementant une action qu'ils réprouvent, en gardant le silence sur leur réprobation, ne courront-ils pas le risque d'en assumer les conséquences, et de cautionner de leur autorité des affrontements armés qui ne se résolvent que par l'homicide et par la destruction ? L'on pouvait donc se demander si la Croix-Rouge, et plus tard le droit international humanitaire, n'auraient pas mieux servi la cause de l'humanité en se joignant à ceux qui, en s'attaquant directement à la guerre, visaient à en supprimer à la fois les causes et les effets.

C'était là l'objectif que se proposaient les sociétés de la Paix, fondées dans les pays anglo-saxons aussitôt après la fin des guerres napoléoniennes : American Peace Society aux États-Unis, et, en Grande-Bretagne, Society for the Promotion of Permanent and Universal Peace , devenue plus tard la London Peace Society [3 ] . Ces sociétés s'inspiraient primitivement de motifs religieux et moraux, et montraient l'influence des principes de non-violence professés par les Quakers. Mais bientôt se manifestèrent des divergences entre les partisans du pacifisme inconditionnel et ceux qui ne rejetaient pas le recours à la guerre défensive.

En France, les premiers mouvements à tendance pacifiste s'appuyaient en premier lieu sur des considérations morales, avec la Société de la Morale chrétienne, fondée en 1820, ou sur les théories du socialisme utopique, avec Saint-Simon et Charles Fourier.

À Genève, la première société de la Paix fut créée en 1830 par le comte Jean-Jacques de Sellon. Le comte de Sellon se fondait essentiellement sur le principe de l'inviolabilité de la personne humaine, ce qui l'avait conduit tout d'abord à mener une campagne pour l'abolition de l'esclavage et de la peine de mort, puis à se consacrer à la p ropagande en faveur de la paix et de l'arbitrage entre les nations [4 ] .

Le premier Congrès de la Paix européen, convoqué par la London Peace Society sur une initiative de l'American Peace Society , se réunit à Londres en 1843. Les participants, en majorité anglo-saxons, reprennent généralement les thèmes de l'humanitarisme chrétien. Cependant, on voit apparaître les considérations d'ordre social qui se développeront considérablement par la suite, ainsi qu'une proposition de règlement des conflits par la médiation.

Les mouvements révolutionnaires de 1848 apportèrent dans les pays d'Europe occidentale l'espoir d'une fraternisation des peuples par leur émancipation politique et par l'avènement de la démocratie. En même temps qu'ils découvraient et affirmaient leur propre identité, les peuples se reconnaissaient mutuellement comme interlocuteurs, et cherchaient à oublier leurs différences historiques pour travailler ensemble, dans le domaine de la paix, de la science, de la culture, de la sociologie, du droit, à la construction de la société future. Les congrès organisés par les sociétés de la Paix vont trouver, dans cette aspiration vers un monde de justice, le terrain qui favorisera leur promotion.

Le premier congrès qui suivit la révolution se tint en septembre 1848 à Bruxelles, sous la présidence d'Auguste Visschers, juriste et philanthrope belge, que l'on retrouve aux côtés de Gustave Moynier dans le Congrès international de bienfaisance de Bruxelles, en 1856, et dans la Conférence diplomatique de Genève, en 1864.
 

Un an après le congrès de Bruxelles, le congrès de la Paix se réunit à Paris, du 22 au 24 août 1849. L'enthousiasme né de la révolution de février 1848 n'était pas retombé. Victor Hugo, député à l'Assemblée nationale, alors dans le pl ein essor de sa gloire littéraire, fut nommé président du Congrès. Retenons de son discours d'ouverture ce passage où il entrevoit la création des États-Unis d'Europe et la fondation d'un parlement européen :

« Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'assemblée législative est à la France. » [5 ]

La tradition des congrès se poursuivit au cours des années suivantes : Francfort-sur-le-Main, en 1850, puis de nouveau Londres, en 1851. La tendance à l'internationalisme s'accentue, et influence naturellement les mouvements pacifistes, organisés jusqu'alors sous leur aspect national. Cette expansion va entraîner des divergences de structure et de doctrine. L'apparition des premières organisations ouvrières, culminant avec la fondation de l'Association internationale des travailleurs à Londres en 1864, substitua aux motivations religieuses, humanitaires ou morales qui animaient les mouvements pacifistes de la première moitié du siècle l'impératif de la justice sociale et, tout en conservant la recherche de la paix comme objectif, proposa la lutte des classes comme moyen.

Dans cette période d'élaboration, les propagandistes du pacifisme se fondaient encore sur des considérations idéalisées. La paix apparaissait comme un âge d'or de l'humanité, mais un âge d'or à venir, un paradis lointain où les hommes et les peuples, ayant surmonté les rivalités qui les opposent et résolu les querelles qui les divisent, vivraient fraternellement dans une éternelle concorde. L'étude objective du phénomène guerre, la polémologie, selon l'expression due au sociologue Gaston Bouthoul, restait à créer. La guerre était considérée comme une déformation de la nature de l'homme, comme une affection morbide, dira Gustave Moynier, que l'on pourrait extirper par le retour à la raison. Les moyens envisagés étaient l'arbitrage, le désarmement, la propagande pacifiste. Moyens non négligeables, mais qui trouvent leur limite lorsque les États et les peuples se sentent menacés dans leur intégrité ou dans leur honneur. Quant au désarmement, les progrès techniques réalisés par la science incitaient les gouvernements des grands États à accroître la puissance de leurs armes plutôt qu'à la réduire.

Le litige que des prétentions communes au sujet du grand-duché du Luxembourg avaient fait naître entre la France et la Prusse au début de 1867 montra que la paix restait précaire entre les nations. Il est vrai que le conflit avait pu être résolu pacifiquement par un arbitrage qui faisait du Luxembourg un État perpétuellement neutre (11 mai 1867). Mais on pouvait prévoir que les États contestataires ne seraient pas enclins à la conciliation lorsque se présenteraient des litiges touchant à leurs intérêts vitaux, et juger qu'en conséquence, il convenait de développer le droit humanitaire et d'intensifier la propagande pacifiste. C'est précisément à cette date que se réunirent à Paris les délégués à la Ire Conférence internationale des Sociétés de secours aux militaires blessés, qui comportait à son ordre du jour l'étude de la révision de la Convention de Genève du 22 août 1864. Au même moment, devant la menace d'un conflit armé, l'économiste Frédéric Passy était intervenu dans la presse [6 ] . Encouragé par des pacifistes de France et de divers pays où le pacifisme avait commençé à se développer, Grande-Bretagne, États-Unis, Italie, Allemagne, Danemark, Suède, il annonça la formation à Paris, le 30 mai 1867, d'une nouvelle société pacifiste, la Ligue internationale et permanente de la Paix. Son engagement au service des mouvements pacifistes lui vaudra en 1901 le prix Nobel de la Paix, qu'il partagera avec Henry Dunant.

La nouvelle société, considérant que les guerres sont en contradiction manifeste avec les tendances de la civilisation, se référait en premier lieu à l'équilibre des puissances européennes, auxquelles était imparti le devoir de s'abstenir de toute atteinte et de toute menace à l'égard des autres nations, et, pour défendre et propager les grands principes de respect mutuel qui, à ses yeux, devraient être désormais la charte commune du genre humain, faisait appel au concours de tous les hommes de bonne volonté de tous les pays [7 ] .

Mais ces objectifs ne pouvaient donner satisfaction à certains groupes de pacifistes français, opposants du régime impérial, qui voyaient dans la politique menée par les régimes autocratiques une cause permanente de conflit, et qui, considérant que la proclamation de grands principes de respect mutuel ou l'appel aux hommes de bonne volonté ne suffirait pas à établir la paix en ce monde, estimaient au contraire que la première condition à réaliser serait le renversement de ces régimes et la libération des peuples. Ils décidèrent alors, sur l'initiative du philosophe saint-simonien Charles Lemonnier, de convoquer à Genève, pour le mois de septembre 1867, un congrès pacifiste, dont les objectifs et les moyens différaient sensiblement de ceux que proposait Frédéric Passy : « Le Congrès de Genève a pour but de déterm iner les conditions politiques et économiques de la paix entre les peuples, et en particulier de l'établissement des États-Unis d'Europe. Il aspire à être les assises de la démocratie européenne, indiquant par ses voix les plus autorisées les éléments de cette grande solution et donnant, au nom de l'immortelle formule de la Révolution française, le signal du réveil de la conscience, — Il est temps, pour la démocratie, de se montrer vivante et debout. » [8 ]

Ce n'est pas par hasard, écrit Charles Lemonnier, que Genève fut choisie pour siège du futur congrès. « Paris était impossible, on n'y songea même point ; on avait tout d'abord pensé à Bruxelles, et plus tard à Mannheim ; mais on avait eu plusieurs raisons pour préférer Genève : l'adhésion certaine de quelques amis dont on connaissait le dévouement infatigable, l'énergie calme, la prudence hardie ; les dispositions libérales d'un grand nombre de citoyens genevois ; la vieille renommée d'une ville qui fut, et qui est encore, le refuge de tant de proscrits ; la tolérance et la liberté dont on se croyait pleinement assuré sous un gouvernement démocratique, dans un pays neutre et républicain. » [9 ]

Le comité de Paris confia alors à la Section des sciences morales et politiques de l'Institut national genevois [10 ] , présidé à cette époque par James Fazy, le soin de patronner l'organisation du Congrès. Ayant accepté la proposition, la Section nomma un comité central, présidé tout d'abord par James Fazy, puis, après quelques incidents de procédure, par le Français Jules Barni, professeur à l'Académie de Genève, avec pour vice-président le docteur Fauconnet, et pour secrétaire le sculpteur Charles Menn [11 ] . Le Congrès s'ouvrit le 9 septembre, dans le Bâtiment électoral spécialement aménagé.

Le comité d'initiative avait invité Garibaldi à participer au congrès. L'arrivée du héros de l'unité italienne fut un événement médiatique. Pour le trajet de Villeneuve à Genève, deux wagons spéciaux avaient été mis à sa disposition. Dans toutes les stations où le train s'arrêta, il fut reçu par les fanfares rassemblées à son intention, les chorales, les discours des notables. À son arrivée à la gare de Cornavin, où un cortège de plusieurs milliers de personnes était venu l'attendre, il apparut dans son uniforme de général des volontaires garibaldiens, salué par des salves d'artillerie et par les ovations du public. D'un balcon de l'hôtel de James Fazy, situé à l'angle de la rue du Mont-Blanc et du quai du Mont-Blanc, ayant à ses côtés James Fazy et Albert Wessel, il harangua la foule massée sur le quai et venue pour l'acclamer [12 ] .

Dans l'esprit des organisateurs du Congrès, la libération politique des peuples de l'Europe, et leur union dans une fédération démocratique était une condition nécessaire pour instaurer la paix. Mais cette opinion n'était pas partagée par tous. Consulté au moment de la préparation du Congrès de Genève, le pacifiste Henry Richard avait déclaré, au nom de la Peace Society , que le principe fondamental de la Société de Londres étant de s'abstenir de toute ingérence et même de tout caractère politique, elle demeurerait spectatrice des efforts tentés par le Congrès de Genève, sans s'y associer autrement que par ses encouragements et par ses vœux. Frédéric Passy, au nom de la Ligue internationale et permanente de la Paix , avait fait une déclaration dans le même sens. Ainsi se révélait un clivage dans le programme des sociétés pacifistes, entre celles qui se fondaient sur des concepts religieux, moraux, sociaux ou économiques, et celles qui plaçaient l'action révolutionnaire au premier plan de leur stratégie. Cette scission se déclara même au sein du Congrès de Genève, lorsque les partisans de l'action révolutionnaire internationale et les partisans plus modérés d'une intervention démocratique à l'échelon national s'affrontèrent en des luttes verbales que les discours enflammés de Garibaldi et de Bakounine n'étaient pas faits pour apaiser, Garibaldi proposant la déchéance de la papauté, et Bakounine la dissolution de l'État [13 ] .

Le congrès ne fut donc pas exempt de confusion ni de disputes internes. Cela peut s'expliquer par la manière dont il avait été organisé. Ses initiateurs avaient cherché à recruter des participants dans les milieux les plus divers, milieux syndicalistes, religieux, révolutionnaires, traditionalistes, dont la plupart, utilisant au maximum la liberté d'expression qui leur était accordée, multipliaient les interventions, dépassaient leur temps de parole, interrompaient les orateurs. Mais cela était sans doute inévitable. En associant la politique à la paix, le congrès ouvrait certes la porte aux revendications partisanes, mais il reconnaissait en même temps que la responsabilité de la paix repose en définitive sur les institutions politiques.

Par ailleurs, il apparaissait que les organisateurs du Congrès de Genève n'excluaient pas le recours à l'insurrection comme moyen de parvenir à la paix. « La paix, écrit le professeur Jules Barni, restait toujours le dernier projet que l'on avait en vue, mais on ne voulait point séparer cet objet de la liberté, sans laquelle il est nécessairement illusoire. Par là, le Congrès de Genève se distingua essentiellement de ses devanciers : ce fut le premier Congrès de la Paix par la Liberté. » [14 ]

Si l'époque était favorable à la montée des idées pacifistes, elle montrait aussi que les risques de guerre étaient accrus par la politique des grands États. Depuis la guerre austro-prussienne de 1866, il apparaissait que l'unification de l'Allemagne était en voie de réalisation, et qu'elle se ferait sous la couronne de la Prusse. Les diplomates po uvaient aisément prévoir qu'entre le futur Empire allemand, impatient de manifester sa vocation industrielle et militaire, et l'Empire français, soucieux de maintenir sa prééminence en Europe, naîtrait un conflit. L'Exposition universelle, organisée à Paris pendant l'été de 1867, avait ainsi affirmé le prestige de l'industrie et de l'art français ; mais dans le Pavillon de l'Industrie, les visiteurs pouvaient admirer le dernier modèle de canon Krupp, lourde allusion à la puissance militaire allemande. Ni le pavillon de la Croix-Rouge, installé à l'occasion de la réunion de la Conférence internationale des Sociétés de secours aux militaires blessés, ni le bureau de la Ligue internationale et permanente de la Paix, ouvert par Frédéric Passy dans le Pavillon de l'Alsace, ne suffisaient à les rassurer. Et le futur prix Nobel de la Paix apprit sans doute avec quelque inquiétude qu'un chimiste suédois nommé Alfred Nobel avait déposé, le 19 septembre 1867, un brevet de fabrication de la dynamite.

Gustave Moynier, qui avait participé à Paris aux débats de la Conférence internationale des Sociétés de secours aux militaires blessés, avait pu y prendre connaissance de la fondation de la Ligue internationale et permanente de la Paix , puis, à son retour à Genève, des discussions passionnées qui animaient le congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté . C'est la première de ces sociétés qui obtint ses suffrages. Les considérants qui exposaient le programme de la Ligue de Frédéric Passy, l'abstention de toute menace à l'égard des autres nations, la référence aux grands principes de respect mutuel, s'accordaient parfaitement avec ses propres conceptions, et avec les règles que la Croix-Rouge désirait faire accepter dans les rapports entre les nations. En outre, il pouvait se sentir encouragé en retrouvant, parmi les signataires de la dé claration du comité initiateur de la Ligue, les noms de ses amis, le pasteur Martin-Paschoud et Auguste Visschers. En mai 1868, il adhéra, comme membre fondateur, à la Ligue internationale et permanente de la Paix [15 ] , et fut nommé, en décembre 1869, membre du comité genevois [16 ] .

Ces dissensions, ces divergences, ces disputes, exprimaient sans doute les contradictions que rencontrent les pacifistes lorsqu'ils ne se résignent pas à l'idée d'une non-violence absolue, d'une paix sans conditions. La guerre défensive est naturellement l'une des premières exceptions, et la plus raisonnable peut-être, au principe de non-violence. En un temps où la guerre était de la responsabilité principale des monarques, l'abbé de Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, n'avait pas manqué de le rappeler à son royal élève : « Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennemi » [17 ] . La notion de guerre juste apparaît également, dans l'histoire des guerres, comme une importante exception aux doctrines pacifistes [18 ] . Mais qui décidera de l'équité d'une guerre, si ce n'est le vainqueur ? Quels soldats, sur la route des combats, ne croient-ils pas défendre la justice, la civilisation ou la liberté ? « La guerre est juste pour qui elle est nécessaire, écrit Tite-Live, et les armes saintes dès qu'il n'est plus d'espoir ailleurs qu'en elles. »[19 ]

Et qu'en est-il de la guerre d'indépendance, du droit à l'insurrection ? Garibaldi ne l'avait-il pas déclaré, avant de quitter prématurément le Congrès de Genève pour rejoindre ses légions et marcher sur Rome : « L'esclave seul a le droit de faire la guerre contre les tyrans. »[20 ]

Un illustre exemple montre combien était fragile cet espoir de concilier des idéaux pacifistes avec les exigences politiqu es. Nous avons vu quels étaient les sentiments de Victor Hugo lors du Congrès de la Paix de 1849 à Paris, au lendemain de la révolution. Vingt ans plus tard, au Congrès de Lausanne de 1869, la situation a changé. Porte-parole de l'opposition au régime impérial, exilé de son pays, engagé dans la défense des proscrits, il proclame que la paix en Europe présuppose l'abolition de tous les despotismes, par la guerre, la dernière guerre , s'il est nécessaire : « La première condition de la paix, c'est la délivrance. Pour cette délivrance, il faudra, à coup sûr, une révolution, qui sera la suprême, et peut-être, hélas ! une guerre, qui sera la dernière. Alors tout sera accompli. La paix, étant inviolable, sera éternelle. » Et il conclut : « La liberté, c'est le but, la paix, c'est le résultat. »[21 ]

À cette époque, Genève découvrait sa vocation de Ville des Congrès. Dans beaucoup de pays d'Europe au régime autocratique, la liberté de réunion était restreinte, la liberté d'expression n'était pas garantie. Grâce à ses lois libérales et à son esprit d'ouverture, la cité de Calvin voyait chaque année affluer dans ses murs politiciens, diplomates, syndicalistes ou pacifistes. Voyez plutôt. En 1863, Congrès fondateur de la Croix-Rouge ; en 1864, première Conférence diplomatique ayant élaboré la Convention de Genève ; en 1866, premier congrès de l'Association internationale des travailleurs ; en 1867, premier Congrès international de la Paix et de la Liberté ; en 1868, Conférence diplomatique pour la révision de la Convention de Genève de 1864. La guerre de 1870-1871 interrompt pour un temps la succession des congrès. Mais la série reprend en 1871-1872, avec l'arbitrage de l'Alabama. En 1873, le Congrès de la Paix tient à nouveau ses assises à Genève. En 1874, se réunit à l'Hôtel de Ville la première session de l'Institut de droit international, à laquelle succédera, la même année, un nouveau Congrès de la Paix et de la Liberté. En douze ans, de 1863 à 1874, se sont réunis à Genève neuf congrès internationaux, où furent débattus les grands problèmes relatifs à la protection des victimes de la guerre, à la condition ouvrière, à l'avènement de la paix, à l'arbitrage, au perfectionnement du droit, préparant la cité au rôle qu'elle jouera plus tard sur la scène internationale.

La guerre franco-allemande de 1870 n'avait pas interrompu les assises de la Ligue de la Paix et de la Liberté [22 ] Mais la réalité des événements vint souvent renverser des constructions idéales, et la Ligue de la Paix et de la Liberté dut alors adapter ses objectifs de paix et de création des États-Unis d'Europe à la brutale résurgence des revendications territoriales : « L'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, opérée sous le prétexte d'une défense contre des dangers futurs, n'est qu'une conquête pure et simple. Le droit de leurs populations de disposer d'elles-mêmes, comprimé par la force, persiste, et reparaîtra dès que cette force aura cessé d'exister. » [23 ]

En 1874, le Congrès de la Paix et de la Liberté se réunit de nouveau à Genève. Invité à y participer, Victor Hugo déclina cette fois l'invitation. Aux réserves qu'il présentait en 1869, il en ajoute de nouvelles. Entre- temps, il y a eu la guerre franco-allemande, l'invasion de la France, la perte de deux provinces. Une réparation est nécessaire. Ce n'est donc plus de paix qu'il s'agit en premier lieu, mais de justice. « Ajournement de toutes les fraternités ; où il y avait l'espérance, il y a la menace : on a devant soi toute une série de catastrophes, qui s'engendrent les unes les autres et qu'il est impossible de ne pas épuiser ; il faudra aller jusqu'au bout de la chaîne. » [24 ]

Ce que le grand tribun annonçait n'était que trop réel. La guerre de 1870 avait créé entre la France et l'Allemagne un climat de revanche, de méfiance et d'hostilité qui, pendant près d'un siècle, au travers de deux guerres mondiales, allait entraver toute tentative de construire une Europe pacifiée, en dépit de la conclusion de pactes qui ne bannissaient la guerre que dans l'esprit de leurs signataires. Mais cette hostilité même, par la menace qu'elle faisait peser sur les nations européennes, encouragea la création de nouveaux organismes pacifistes à vocation universelle. Sans entrer dans le détail de leur développement, nous citerons ici les plus représentatifs dans le domaine de l'arbitrage et de la paix : le Bureau de l'Union interparlementaire , fondé à Berne en 1892, et le Bureau international de la Paix, prix Nobel 1910, fondé à Rome en novembre 1891 par le Congrès international de la Paix [25 ] .

Ces considérations ne nous ont pas éloignés de notre sujet. Pour comprendre le problème qui se pose à la Croix-Rouge, il est nécessaire en effet de replacer celle-ci dans le climat de cette époque, de rappeler quels courants animaient alors les mouvements pacifistes, de connaître les oppositions qui se manifestaient à l'égard de leurs représentants les plus extrémistes. Ainsi, le juriste Rolin-Jaequemyns, commentant en 1873 le programme de la Ligue de la Paix et de la Liberté, ne ménage pas ses critiques : « N'a-t-on pas vu à Lausanne, sous le nom de Congrès de la paix et de la liberté, des réunions dont le titre même paraît une dérision à qui parcourt de sang-froid le compte rendu de leurs débats ? Nous sommes loin de comparer à ces assemblées tout au moins stériles, les brillantes et généreuses assises des Congrès de la Paix, tenus à différentes reprises, depuis 1842, à Londres, à Paris, à Bruxelles, à Francfort. Cependant, nous croyons le moment venu d'arriver à quelque chose de plus précis que des vœux formulés en termes généraux et des malédictions contre la guerre. »[26 ] Et ce moyen, à ses yeux, c'est l'action juridique, scientifique, collective, par la création de l'Institut de droit international, dont la devise, Justicia et pace , complète la devise de la Croix-Rouge, Inter arma caritas.  

     

Dans cette situation, la Croix-Rouge, à son origine, pouvait hésiter à s'associer entièrement à l'un ou l'autre des mouvements pacifistes. Un tel engagement, qui aurait demandé une prise de parti politique, idéologique ou religieuse, l'aurait entraînée dans des luttes partisanes, alors que la doctrine rubricrucienne visait à l'universalité. Ce qu'elle considérait comme essentiel, c'était de s'appliquer à la tâche qu'elle s'était réservée, l'amélioration des services sanitaires et la protection des blessés.

Nous avons vu que, dans son premier discours à la Conférence de Genève d'octobre 1863, Gustave Moynier avait immédiatement abordé le problème que nous traitons ici : les rapports, et l'antinomie éventuelle, de la lutte contre la guerre et de la protection de ses victimes. Il avait alors avancé l'un des arguments qui régissaient l'attitude de la Croix-Rouge en face du problème de la paix : c'est en révélant les réalités de la guerre, « en proclamant, au nom de la charité, ce que la politique a trop souvent intérêt à tenir caché », que l'on agit le plus efficacement pour le désarmement des peuples. Dès cet instant, le Comité international montrera que, tout en encourageant leur programme, il ne se joint pas à l'action directe menée par les mouvements pacifistes.
 

En s'inscrivant comme membre fondateur de la Ligue internationale et permanente de la Paix, Gustave Moynier adressa à Frédéric Passy, au mois de mai 1868, une lettre d ans laquelle il exposait pour la première fois quels devraient être, à ses yeux, les rapports mutuels et les tâches spécifiques de l'œuvre de la Croix-Rouge et des Sociétés de la Paix.

En premier lieu, Gustave Moynier assure son correspondant de l'appui de la Croix-Rouge, et réfute les discours qui accusent cette institution de favoriser la guerre en se contentant de modérer ses effets. Mais il avance aussi cette notion que l'action de la Croix-Rouge seule ne parviendra pas à en supprimer entièrement les rigueurs : « J'ai d'autant plus à cœur à me joindre à vos manifestations pacifiques que l'œuvre de secours aux militaires blessés, dont je m'occupe, a été parfois accusée de favoriser la guerre en la rendant moins atroce. Je n'ai pas besoin de vous dire que tel n'est pas mon sentiment. Nous ne nous flattons point de parvenir à dépouiller si complètement la guerre de ses horreurs, que le sort de ses victimes soit enviable. Quoi que nous fassions, elle sera toujours une calamité de premier ordre et on aura toujours assez de sujets de la maudire. » [27 ] Ainsi, estime Gustave Moynier, en secourant les victimes de la guerre, en allant au plus pressé, les membres de la Croix-Rouge sont d'utiles auxiliaires de la Ligue de la Paix.

Gustave Moynier reprend ce raisonnement l'année suivante, dans le premier numéro du Bulletin international des Sociétés de secours aux militaires blessés (octobre 1869). Répondant à ceux qui estiment que la première préoccupation des Sociétés de secours, plutôt que de secourir les blessés, devrait être de chercher à couper le mal dans sa racine et à procurer aux peuples une paix durable, il écrit : « Ceux qui articulent ce grief oublient sans doute qu'il existe des associations dont l'objet est précisément de faire la guerre à la guerre, et qu'ainsi il est déjà pourvu aux aspirations les plus généreuses de l'esprit moderne. Ils d evraient réfléchir qu'en attendant le triomphe des amis de la paix, la sagesse conseille de se tenir prêt à tout événement. »

Au mois de décembre 1892, répondant à une requête du rédacteur de la Deutsche Revue , Gustave Moynier rédigea un article dans lequel il exposait, sous le titre « Die Härten des Krieges und das Völkerrecht » (Les rigueurs de la guerre et le droit des gens) [28 les problèmes que pose à la conscience des hommes la volonté de maintenir des règles de droit dans un domaine qui, par sa nature, ne connaît pas de règles et ne se soumet pas au droit.

Au moment où il publie cet article, Gustave Moynier a près de trente ans d'expérience dans le droit humanitaire et dans le droit de la guerre. Il a joué un rôle essentiel dans la préparation et la rédaction de la Convention de Genève de 1864 et des projets de révision et d'extension de ce traité, participé à la fondation et aux travaux de l'Institut de droit international, proposé et publié le Manuel des lois de la guerre sur terre (« Manuel d'Oxford »), qui réunit en un seul document l'ensemble des lois qui, à cette époque, limitaient la liberté des belligérants dans le choix des moyens de combat et leur imposaient des règles de conduite à l'égard des non-combattants et des personnes mises hors de combat.

Mais il a pu constater aussi que les guerres n'en sont pas moins fréquentes et funestes, et que, si le droit international humanitaire a, sans contestation possible, contribué à protéger les victimes des combats, s'il a atténué dans une certaine mesure les effets de la violence, empêché peut-être l'escalade des représailles, en revanche, l'augmentation permanente des armements, le perfectionnement technique des armes, l'appel sous les drapeaux de classes nombreuses, font que les da ngers et les destructions causés par la guerre croissent plus vite que ne progressent les lois destinées à les contenir. Ce ne sont donc plus seulement les secours aux blessés qui font l'objet de traités, mais c'est la conduite des hostilités. Faut-il en déduire que l'État qui mènerait la guerre en se conformant à ces règles serait sans reproche ? Existe-t-il un droit de détruire ?

On comprend que Gustave Moynier se soit posé ces questions, et qu'il ait été amené à se demander si le souci de concilier ces deux éléments incompatibles, l'existence matérielle de la guerre et sa codification, n'avait pas conduit à accepter, selon ses propres termes, une situation illogique et instable, qui ne serait justifiée que si elle ouvrait la voie à son abolition.

Gustave Moynier explique tout d'abord pourquoi il répond à la requête du rédacteur de la revue, et pourquoi il reprend un sujet qui a tant de fois été traité. C'est, dit-il, parce qu'il est des choses qu'on ne saurait trop répéter. « Une réforme comme celle qui s'accomplit de nos jours dans le domaine de la guerre ne se réalise complètement qu'à la condition d'avoir pour adepte la population entière des États civilisés. Or ce n'est que par des redites incessantes qu'on en fait pénétrer la notion dans tous les esprits et qu'on a la chance d'y gagner tous les cœurs. »[29 ] Gustave Moynier traitera donc des règles que la conscience des peuples a imposées aux gouvernements. Il laissera de côté, dit-il, les œuvres de charité, telles que la Croix-Rouge, mais il faut comprendre qu'il ne désigne par ce terme que les organismes de secours, et que le sujet central de son étude reste le droit international humanitaire. Rappelons, par ailleurs, que c'est au titre de président de l'Institut de droit international qu'il a signé cet article.

« Notre sujet nous met en présence d'un problème qui consiste à con cilier deux éléments incompatibles. D'une part, un fait matériel, la guerre, qui, quelque opinion qu'on s'en forme d'ailleurs, menace de sévir encore longtemps dans le monde. D'autre part, un fait moral, l'éveil d'une conscience collective de l'humanité, qui, de plus en plus épurée, a fini par sentir que la guerre doit être envisagée comme une affection morbide dont il serait bon de se débarrasser. De cet antagonisme est issu, par une sorte de transaction, un fait mixte. On n'a pas renoncé à se battre, mais on le fait avec certains ménagements. On a tempéré la lutte, en s'imposant un petit nombre de restrictions peu gênantes, dont les philanthropes ne se contentent pas, mais qui les aident à patienter en attendant mieux. Il est facile de comprendre que c'est là une situation illogique et instable. J'estime qu'elle se modifiera dans le sens de l'élimination graduelle des moyens violents pour la solution des conflits internationaux (...). »

Vient alors le rappel des traités internationaux (ratifiés ou non), relatifs à la guerre. Mettant à part la Déclaration de Paris du 16 avril 1856 interdisant la course sur mer et prescrivant les conditions du blocus, Gustave Moynier constate que toute la réglementation qui se rapporte à la guerre s'est concentrée dans une courte période, de 1863 à 1880, avant laquelle elle n'existait pas et au-delà de laquelle (au moment où il écrit, en 1892) elle ne s'est pas prolongée. Il analyse alors les cinq actes juridiques qui, au cours de ces dix-huit années, ont été élaborés, mais qui n'ont pas tous été promulgués : la Convention de Genève du 22 août 1864, le projet d'articles additionnels de 1868 à la Convention de Genève, la Déclaration de Saint-Pétersbourg de1868 interdisant l'emploi de projectiles explosibles d'un poids inférieur à 400 grammes, la Déclaration de Bruxelles de 1874, enfin, le Manuel des lois de la guerre, adopté par l'Institut de droit international en 1880.

Cependant, ces traités et ces déclarations n'ont pas tous la même valeur contraignante : seules la Convention de Genève et la Déclaration de Saint-Pétersbourg ont été ratifiées. Mais sont-ils dépourvus de toute sanction ? Non, répond Moynier, qui a pourtant essayé de faire adopter par la communauté internationale, en 1872, un projet de sanction pénale en cas de violation de la Convention de Genève, et qui n'a pas été écouté. Non, dit-il : « Pour qui sait lire entre les lignes, il n'est pas malaisé de discerner dans ces documents, à côté d'ordres qu'il semble que l'on pourrait violer impunément, une flétrissure tacite à l'adresse de ceux qui n'en tiendraient pas compte. Cette peine n'est pas afflictive, mais elle est infamante au premier chef et capable de tenir en respect des combattants jaloux de ne pas passer pour des sauvages. Les anciennes coutumes n'avaient pas une pareille force obligatoire. Toujours plus ou moins contestables, elles ne se traduisaient point en préceptes clairs et indiscutables, tandis qu'en présence de règles précises, nettement formulées, chacun sait de quoi il doit s'abstenir. Il n'y a des coupables, à proprement parler, que depuis que le commandement existe. »

À côté de ces traités que leur ratification a fait entrer dans le droit positif, Gustave Moynier se réfère maintenant aux dispositions qui, sans avoir été ratifiées, ont été approuvées dans un congrès diplomatique, et qui, à ses yeux, sont obligatoires sans promulgation. Moynier distingue en effet, dans les projets de conventions ou de déclarations, les articles au sujet desquels on a renoncé à s'entendre, faute d'un accord entre les participants, de ceux qui ont été approuvés par un vote. Or, si ces derniers n'ont pas été soumis à ratification, c'est seulement parce qu'ils étaient solidaires des premiers. « Si on les avait détachés du projet d'ensemble dans lequel ils étaient mentionnés p our en faire l'objet de conventions spéciales, ils seraient aujourd'hui légalement approuvés. » En conséquence, estime Gustave Moynier, les dispositions qui, sans avoir été ratifiées, ont été universellement adoptées, jouissent d'une autorité presque égale à celle de vraies lois internationales, puisque les unes et les autres sont l'expression des mœurs contemporaines, et que ceux qui les violent ne sont justiciables d'aucun tribunal [30 ] .

Cela ne signifie pas qu'il soit superflu de transformer en lois positives les textes auxquels chacun a donné son assentiment. Les États parties à de tels traités ont acquis le droit de se plaindre en cas d'infractions, et le blâme infligé par les gouvernements « constitue une punition autrement grave que des reproches émanant de personnes sans mandat, et la menace de cette éventualité est propre à produire, chez les belligérants, un redoublement de circonspection dans la manière dont ils se comportent. »

Gustave Moynier considère que les efforts entrepris pour atténuer les maux de la guerre vont se poursuivre, et que de nouvelles conventions internationales seront conclues. Mais il développe ici l'argument qu'il avait avancé en 1868 dans sa lettre à Frédéric Passy : le droit humanitaire, à lui seul, ne pourra conduire à la suppression de la guerre, dont la nature est de faire appel à la violence.

« On lit dans le préambule de la Déclaration de St-Pétersbourg que les progrès de la civilisation doivent avoir pour effet d'atténuer autant que possible « les calamités de la guerre » ; à la bonne heure, mais la guerre elle-même est absolument réfractaire à la civilisation. Elle m'apparaît, du moins, comme un reste de barbarie que la civilisation tend à détruire, et non comme un germe de progrès à développer. Je ne saurais me représenter la civilisation, laquelle veut faire prédominer le droit sur la force, aussi bien dans les relations collectives que dans les rapports individuels, pactisant avec la guerre, qui, dans ses arrêts, ne tient aucun compte de la justice, et donne toujours raison au plus puissant contre le plus faible. L'acte de s'entre-détruire ne porte à aucun degré le cachet de la civilisation. Une guerre civilisée est, à mes yeux, un non-sens. »

Il ne faut donc pas considérer que l'atténuation progressive des maux de la guerre conduira nécessairement à son abolition, mais il faut voir plus justement dans les conventions humanitaires un coup porté à l'institution de la guerre elle-même. Ainsi, la codification des méthodes de guerre a ouvert la voie qui conduira à la faire disparaître.

« Lorsqu'on s'est avisé de confesser que, parmi les procédés employés par les belligérants pour se dompter réciproquement, il y en avait d'inutiles et qu'on a résolu de les proscrire, on s'est engagé sur une pente qui mène loin. Où se trouve, en effet, la limite de l'utile qu'on dit ne pas vouloir dépasser ? Qui en est juge ? Le militaire ou le moraliste ? De proche en proche, ne sera-t-on pas conduit à se demander s'il est vraiment indispensable de massacrer des milliers d'hommes pour rétablir l'harmonie troublée entre deux États, et si le triomphe des causes justes ne pourrait pas être obtenu par des moyens plus doux, plus conformes à l'esprit de fraternité, dont partout aujourd'hui on se targue d'être pénétré ? La preuve que cette question est inéluctable, c'est qu'elle a été posée, et il suffit qu'elle l'ait été pour que la croyance à la fatalité de la guerre, ce grand argument de ses partisans, soit ébranlée. »

Ainsi, conclut Gustave Moynier, plus que par des discours pathétiques, c'est en légiférant sur la guerre, c'est en passant tous ses épisodes « au crible de la raison guidée par la charité », c'est en démontrant sa vraie nature par une analyse philosophique, que l'on c ontribuera à la faire honnir. La Croix-Rouge a joué dans ce domaine un rôle de pionnier :

« C'est surtout en envisageant ces conséquences, lointaines encore, que l'élaboration d'un code des lois de la guerre me paraît avoir une portée sociale aussi considérable que bienfaisante, et que je m'associe à la pensée de ceux qui tiennent la Convention de Genève pour un acte mémorable, parce qu'elle a marqué le début d'une ère nouvelle, au terme de laquelle de grands maux dont l'humanité souffre encore de nos jours lui seront épargnés. »

Gustave Moynier est revenu sur l'attitude de la Croix-Rouge en rapport avec les mouvements pacifistes dans un article paru dans la Revue internationale de la Croix-Rouge, en avril 1901, intitulé « La Croix-Rouge et l'œuvre de la Paix » [31 ] , dans lequel il cite sa lettre de mai 1868 à Frédéric Passy. Il y reprend les thèses qu'il a exposées depuis la fondation de la Croix-Rouge. À ses yeux, si les deux entreprises, l'œuvre philanthropique et l'œuvre pacifiste, sont unies par une commune réprobation à l'égard de la guerre, elles ont recours à des méthodes et à des moyens différents. « Or, on ne pouvait songer à placer des services d'ordres si divers sous une même direction, bien qu'ils formassent un ensemble harmonique, et de là résulte un partage d'attributions, qui se fit, par la force des choses, entre les sociétés de la Paix et celles de la Croix-Rouge. (...) Accomplissant des travaux de différentes sortes, ces associations n'ont pas eu l'occasion de se rencontrer ni de coopérer à des mesures quelconques, mais on ne doit pas moins les considérer comme constituant deux courants parallèles d'activité tendant vers un même but. »

La Croix-Rouge compte aussi, écrit Gustave Moynier, « sur le spectacle contagieux qu'elle donne d'une foi ferme en la fraternité des peuples, pr éconisée d'ailleurs par les apôtres de la paix comme leur plus solide appui. Elle ne prêche pas seulement cette croyance, elle l'applique en grand, dans des milieux tout particulièrement réfractaires à son adoption. (...) Ces résultats permettent d'entrevoir tout ce que le sentiment qui les a produits serait capable d'engendrer s'il pénétrait profondément dans les masses, au lieu de rester, comme maintenant, à fleur de peau chez un grand nombre d'individus. »

Cette position fut maintenue jusqu'à la Première Guerre mondiale. Dès le retour de la paix, de nouvelles données modifièrent la situation. La préservation de la paix devint alors l'objectif principal de la Société des Nations, qui l'inscrivit dans le Pacte. Dès le moment où le programme de paix prenait un caractère universel, le monde de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pouvait inscrire à son programme la propagande pacifiste sans renoncer pour cela à sa spécificité ni à sa neutralité. Ces circonstances permirent à la Xe Conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Genève en mars 1921, d'inviter le CICR et la Ligue des Sociétés [nationales ] de la Croix-Rouge à adresser un appel à tous les peuples du monde pour les exhorter, dit la résolution V, à combattre l'esprit de guerre qui plane encore sur le monde [32 ] .

  Notes :  

1. Le général Dufour, au cours d'une longue carrière militaire, avait été nommé à quatre reprises commandant en chef de l'armée fédérale ; Gustave Moynier, simple soldat dans le régiment genevois, avait accompli cinq semaines de service actif sur la frontière du Rhin, lors de l'affaire de Neuchâtel (1857) ; Henry Dunant, qui avait obtenu la nationalité française en 1859, était double national franco-suisse et depuis lors était dispensé de service militaire ; les docteurs Maunoir et Appia, en cas de conflit, auraient sans doute été appelés dans le service de santé.

2. Compte rendu de la Conférence de Genève , 26-29 octobre 1863, p. 8.

3. Fondée à Londres le 14 juin 1816, la Peace Society joua un rôle important dans le développement des sociétés de la Paix sur le continent européen. À l'histoire de la Peace Society est associé le nom de Henry Richard (1811-1888), rédacteur du journal Herald of Peace et secrétaire de la société pendant près de 40 ans. Pour l'histoire du pacifisme on consultera l'ouvrage récent de Verdiana Grossi, Le pacifisme européen : 1889-1914 , Bruylant, Bruxelles, 1994.

4. Gustave Moynier fut nommé le 14 décembre 1886 par le Tribunal civil de Genève expert pour le partage des papiers laissés par le comte de Sellon après sa mort, conjointement avec Louis Dufour, archiviste d'État, et Théophile Dufour, juge à la Cour de justice et à la Cour de cassation, directeur des Archives d'État (1877-1885) et directeur de la Bibliothèque publique et universitaire (1885-1900).

5. Victor Hugo, discours d'ouverture, Congrès de la Paix, Paris, 21 août 1849.

6. Voir Le Temps , 26 avril 1867. Frédéric Passy (1822-1912), auteur de nombreux ouvrages d'économie, partisan convaincu du pacifisme et de l'arbitrage, défenseur de l'idée d'une Fédération européenne, créateur en 1889, avec William Randall Cremer de l'Union interparlementaire, s'était déjà élevé, en 1859, contre la guerre de Lombardie.

7. Publié dans les livraisons de la Bibliothèque de la Paix éditée par les soins de la Ligue internationale et permanente de la Paix.  

     

  8. Annales du Congrès de Genève , préface par Jules Barni, Genève, Vérésoff et Garrigues, 1868, pp. 6-7.

9. Charles Lemonnier, La vérité sur le Congrès de Genève , Berne et Genève, Vérésoff et Garrigues, 1867, pp. 5-6.

10. L'Institut national genevois avait été fondé en 1852, sur une initiative de James Fazy, à cette date président du Conseil d'État de Genève, qui en fut le premier président. Il comprenait alors trois classes : industrie, commerce et agriculture ; sciences morales et politiques ; beaux-arts, musique et lettres.

11. Étaient également membres du Comité central les Genevois Amédée Roget et le notaire Albert Wessel, respectivement membres du parti démocratique et du parti indépendant. Dans la délégation allemande, relevons le nom d'Armand Goegg, qui avait quitté l'Allemagne à la suite des troubles révolutionnaires de 1848. Son fils, Egmond (ou Edmond) Goegg, installé à Genève, sera plus tard membre de la Société genevoise d'utilité publique, qu'il présidera à plusieurs reprises, notamment en 1906, lorsqu'il recevra au Palais de l'Athénée, au nom de la Société, les délégués à la Conférence diplomatique pour la révision de la Convention de Genève du 22 août 1864.

12. Voir Charles Lemonnier, op. cit. (note 9), pp. 12-14 ; Willy Aeschlimann, « Garibaldi à Genève », dans Almanach du Vieux Genève , 1963, pp. 23-25, et « Garibaldi au Congrès de la Paix et la presse valaisanne », id. , 1964, pp. 25-28 ; et la presse genevoise de cette époque.

13. Sur le déroulement du Congrès, voir Annales du Congrès de Genève ; Charles Lemonnier, op. cit. (note 9) ; et François Ruchon, Histoire politique de Genève (1813-1907), Genève, Jullien, 1953, Vol. II, pp. 231-232.

14. Préface de Jules Barni pour Annales du Congrès de Genève , p. VIII.

15. Étaient membres fondateurs les membres qui s'étaient inscrits au cours de la première année et avaient versé une contribution d'au moins cent francs.

16. Frédéric Passy donna deux conférences à Genève sur la guerre et la paix : le 1 er décembre 1869, à la salle des Amis de l'Instruction, au Temple unique (actuelle église du Sacré-Cœur), et le 3 décembre, à la salle de la Réformation. À l'issue de ces conférences, qui connurent un grand succès, nombre d'auditeurs s'inscrivirent comme sociétaires ou adhérents à la Ligue de la Paix.

17. Fénelon (1651-1715), Dialogues des Morts , Dialogue XVI : « Socrate et Alcibiade ».

18. Voir Peter Haggenmacher, « Guerre juste et guerre régulière dans la doctrine espagnole du XVI e siècle », RICR , no 797, septembre-octobre 1992, et du même auteur, Grotius et la doctrine de la guerre juste , Paris, P.U.F., 1983 (Publications de l'Institut universitaire de hautes études internationales, Genève).

19. Tite-Live, livre IX, I. Cité par Machiavel, Le Prince , ch. XXVI.

20. Op. cit. (note 8), p. 139. Au moment de l'attaque des volontaires garibaldiens contre les États pontificaux, le Comité international entreprit des démarches auprès du Conseil fédéral et de Mgr Mermillod, récemment nommé évêque d'Hébron in partibus , et auxilaire de Genève, pour inciter le Vatican à adhérer à la Convention de Genève du 22 août 1864. (Lettres de Gustave Moynier au président de la Confédération et à Mgr Mermillod du 1 er novembre 1867.) Mgr Mermillod donna aussitôt une suite favorable à la requête du Comité. Les États pontificaux notifièrent leur adhésion à la Convention le 6 mai 1868.

21. Victor Hugo, Congrès de Lausanne, 4 septembre 1869.

22. Le Congrès de la Paix s'était réuni en 1870 à Bâle, en 1871 à Lausanne, et en 1872 à Lugano. À partir de 1873, il se réunit régulièrement à Genève.

23. Ligue internationale de la Paix et de la Liberté , Cinquième congrès, Lausanne, 25-29 septembre 1871, quatrième résolution (droit international).

24. Victor Hugo, L a question de la paix remplacée par la question de la guerre — À MM. les membres du Congrès de la Paix à Genève, Paris, 4 septembre 1874.

25. Élie Ducommun, premier secrétaire du Bureau international de la Paix, et Charles-Albert Gobat, secrétaire du bureau central de l'Union interparlementaire, reçurent conjointement le prix Nobel de la Paix en 1902.

26. G. Rolin-Jaequemyns, « De la nécessité d'organiser une institution scientifique permanente pour favoriser l'étude et les progrès du droit international », Revue de droit international et de législation comparée , Vol. V.,1873, p. 466.

27. Gustave Moynier à Frédéric Passy, mai 1868. La lettre a été publiée dans l'appendice qui accompagnait le compte rendu de la première assemblée générale de la Ligue internationale et permanente de la Paix , tenue le 8 juin 1868 (Bibliothèque de la Paix). Gustave Moynier, qui avait envisagé de la publier à cette époque, l'a finalement reproduite dans un article paru dans RICR , no 126, avril 1901, p. 74.

28. « Die Härten des Krieges und das Völkerrecht, Ein Brief des Präsidenten des internationalen Instituts für Völkerrecht, Herrn Moynier, an den Herausgeber der Deutschen Revue [Richard Fleischer ] », Deutsche Revue über das gesamte nationale Leben der Gegenwart , dix-septième année, vol. IV, octobre-décembre 1892, Breslau, pp. 331-339. C'est dans la Deutsche Revue que Henry Dunant fera paraître, en 1899, la traduction allemande de son manifeste pacifiste, « La proposition du tsar Nicolas II ».

29. Texte original français, d'après le manuscrit daté d'octobre 1892. CICR, fonds Moynier.

30. En application de ce principe, Gustave Moynier avait demandé au Conseil fédéral de proposer officiellement aux États ayant participé à la Conférence diplomatique de Genève de 1868 de ratifier séparément les articles additionnels relatifs à la guerre maritime, qui avaient été unanimement adoptés, en les détachant de l'ensemble du projet de convention. Le Conseil fédéral, estimant qu'une telle décision était de la compétence d'une conférence diplomatique, n'avait pas donné suite à cette proposition.

31. Supra , note 27.

32. Voir à ce sujet : CICR et Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Action en faveur de la Paix, Résolutions concernant la paix adoptées par le Mouvemement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge depuis 1921 , Genève, 1986.




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