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L'Agence Centrale de Recherches du CICR : un peu d'histoire

01-01-1990

Extract from Cahiers pédagogiques du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

  Contents:  

      L'Agence de 1870 à 1914      |          Activités de l'Agence pendant la première guerre mondiale      |          Activités de l'Agence pendant la guerre d'Espagne      |          Activités de l'Agence pendant la Seconde guerre mondiale    
         
L'Agence de 1870 à 1914 
   

réf. HIST-01816/27 
 

L'origine de l'Agence centrale de Recherches [1 ]   remonte à la guerre franco-prussienne de 1870. Dans la ville frontière de Bâle, en Suisse, un quartier général est mis en place pour accueillir et soigner les victimes des deux camps. Là, un médecin, qui s'occupe de ces soldats, constate que la majorité d'entre eux sont démoralisés à la pensée que leur famille ignore tout de leur sort, s'ils ont été tués ou faits prisonniers.

Les représentants du CICR se rendent alors compte de la nécessité d'organiser, en temps de conflit, un bureau de renseignements en territoire neutre. Les victimes d'une guerre ne sont en effet pas les seuls malades, blessés et affamés; ce sont aussi ceux qui, prisonniers de l'adversaire, donc séparés de leur famille, souffrent moralement.

Très rapidement, on s'aperçoit que le moral des internés s'améliore dès qu'ils peuvent envoyer des lettres à leur famille. Le Bureau de renseignements de l'Agence internationale de secours aux   militaires blessés et malades à Bâle prend alors une autre initiative en transmettant les listes de prisonniers remises par les parties au conflit: pour la première fois dans l'histoire, les familles des soldats capturés sont informées que leurs pères, fils ou frères sont vivants, mais en captivité. La Convention de Genève de 1864 ne contenait aucune provision quant aux prisonniers non blessés; cette démarche historique du CICR sera suivie d'autres mesures en faveur des victimes.

Sept années plus tard, les victimes de la guerre russo-turque de 1877, pour lesquelles une agence avait été ouverte à Trieste, bénéficient d'une assistance similaire.

Lorsqu'éclate la guerre des Balkans en 1912, le CICR organise l'Agence internationale de   Belgrade qui prend aussitôt l'initiative de transmettre aux prisonniers des colis et de l'argent en provenance de leur famille. Une autre initiative, d'une grande importance aujourd'hui, a été d'envoyer des cartes de capture aux Sociétés nationales de la Croix-Rouge des 5 Etats belligérants dans le but d'obtenir des renseignements uniformes sur les prisonniers. La Croix-Rouge de Serbie se montre particulièrement active dans ce domaine: elle fait parvenir à l'Agence des informations sur 10 500 prisonniers turcs, dont leurs noms, rang et numéro matricule.

C'est également au cours du conflit des Balkans que le CICR est confronté pour la première fois à des problèmes linguistiques et phonétiques. Il engage alors le personnel nécessaire pour déchiffrer et traduire les renseignements concernant les prisonniers serbes, grecs, turcs et bulgares.

 
   
Activités de l'Agence pendant la première guerre mondiale 
 

Dès le début de la guerre, en 1914, le CICR met sur pied l'Agence internationale des Prisonniers   de Guerre prévue par la Convention de La Haye de 1907. Bien que ce traité ne mentionnait pas le CICR en tant qu'organisateur de l'Agence, l'expérience que celui-ci avait acquise lors des conflits précédents le désigne tout naturellement pour assumer cette tâche. De plus, en 1912, lors de sa conférence mondiale à Washington, la Croix-Rouge internationale avait déjà pressenti le CICR pour organiser le travail de l'Agence en cas de nouvelle guerre.

Au début des hostilités, les membres du CICR se chargent personnellement de l'organisation de l'Agence et de toute la correspondance. Mais le conflit prend de telles proportions qu'ils doivent se résoudre à engager du personnel. En effet, sitôt après les premières grandes batailles de Belgique et de France, le CICR reçoit une moyenne de 30 000 lettres par jour. Au mois de septembre 1914, l'Agence compte 200 employés; quelques mois plus tard le chiffre a sextuplé en raison du volume toujours croissant de messages familiaux et demandes de recherches transitant par ses bureaux.

Entre 1914 et 1918, des millions de messages parviennent à l'Agence qui reçoit aussi quelque 120 000 visiteurs venus expliquer personnellement les motifs et détails de leur demande de recherches. A la fin de la guerre, 7 millions de dossiers avaient été ouverts par l'Agence. Celle-ci comptait également au nombre de ses activités l'envoi de colis familiaux aux prisonniers de guerre et aux civils en territoires occupés, ainsi que l'organisation des rapatriements des victimes.

En dépit de certains obstacles administratifs, une gigantesque oeuvre humanitaire avait été accomplie. A la base de cette réussite, une Parfaite organisation de l'Agence et une coopération exemplaire avec les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et les diverses organisations semi-officielles ou d'entraide, ainsi qu'aux contacts entretenus avec les commandants des camps de prisonniers et les prisonniers eux-mêmes.

La paix revenue, le travail de l'Agence ne cesse pas pour autant: les modifications de frontières survenues sur la carte du continent ont créé un important phénomène de déplacements de civils. De plus, des conflits régionaux, tels que la guerre gréco-turque et la guerre civile d'Espagne, continuent de mobiliser ses services.

 
   
Activités de l'Agence pendant la guerre d'Espagne 
 

Les guerres civiles résultent généralement de flambées de haine à l'intérieur d'un pays et celle d'Espagne, qui éclate en 1936, ne fera pas exception. Lors des premiers affrontements il y a peu de prisonniers, car les combattants capturés sont soit exécutés sur-le-champ, soit enrôlés de force dans le camp adverse.

Cette guerre d'Espagne marque une nouvelle étape pour l'Agence: en effet, les délégués du CICR innovent en effectuant les recherches sur le terrain même; une pratique courante aujourd'hui dans le cadre de conflits similaires tels que celui du Liban ou du Salvador. En Espagne, aucun des deux gouvernements rivaux n'accepta l'offre du CICR d'ouvrir des bureaux en vue d'échanger des renseignements sur les prisonniers. Certes, les deux parties lui remirent des listes, ma is uniquement pour lui permettre d'organiser des échanges de prisonniers.

Durant le conflit, l'Agence obtient ses informations de sources indirectes (directeurs de prisons, commandants de camps, administrations militaires et civiles et prisonniers eux-mêmes). Contrairement à ce qui s'était pratiqué lors des conflits précédents, les délégués, hormis les recherches qu'ils effectuent eux-mêmes, transmettent le courrier tant pour les combattants que pour les civils, sans que cela n'occasionne de réactions négatives de la part des parties belligérantes. A relever que dans cette guerre civile d'Espagne, le CICR agissait sans base légale car les deux Conventions de Genève alors en vigueur ne protégeaient que les victimes militaires des conflits armés internationaux.

Le formulaire de message Croix-Rouge, qui avait fait son apparition durant la première guerre mondiale, est accepté par tous en Espagne en tant que moyen de communication entre les prisonniers et leur famille ainsi qu'entre membres d'une même famille vivant dans des zones différentes. Un nombre important de demandes de recherches relatives à la guerre civile espagnole, durant laquelle le Service   d'Espagne de l'Agence ouvrira quelque 30 000 dossiers, sont encore en traitement à Genève lorsque la situation politique en Europe se détériore à nouveau.

 
   
Activités de l'Agence pendant la Seconde guerre mondiale 
 

Un an avant le début de la Seconde guerre mondiale, le CICR avait créé une «Commission des oeuvres de guerre» pour préparer la reprise des activités de l'Agence sur une g rande échelle. Cette Commission se réunira 25 fois avant le début de la guerre et, en janvier 1939, 30 « vétérans » de l'Agence de 1914/1918 se portent volontaires pour reprendre du service en cas de besoin.

  L'Agence Centrale des Prisonniers de guerre est ouverte officiellement en septembre 1939, suite à l'invasion de la Pologne. Dès les premières semaines de la guerre, 600 000 soldats polonais sont capturés par les troupes allemandes et soviétiques, ce qui laisse présager l'ampleur des tâches auxquelles l'Agence va être confrontée par la suite. A l'ouverture des hostilités, le CICR informe officiellement les belligérants de l'existence de l'Agence et leur rappelle que, aux termes de la Convention de Genève de 1929, il est de leur devoir d'ouvrir des Bureaux nationaux de Renseignements.  Ces BNR sont chargés des relations avec l'Agence au sujet des prisonniers, ainsi que de l'échange de listes nominatives, messages et nouvelles.

Face à une situation sans précédent, le CICR dote alors l'Agence centrale des Prisonniers de Guerre des moyens de communication et d'un matériel de bureau les plus modernes: machines à photocopier, calculatrices pour les statistiques, etc., soit un support technique pour l'époque aussi révolutionnaire que le sont les ordinateurs actuels. Des outils précieux pour les 4000 employés de l'Agence qui, tant à Genève que dans d'autres parties de la Suisse, s'efforcent d'établir des recoupements entre les informations brèves et sèches provenant des champs de bataille et des camps de prisonniers d'une part, et le s lettres émouvantes et désespérées des mères, épouses et enfants d'autre part. L'Agence et ses 26 services traiteront parfois jusqu'à 100 000 communications par jour.

A partir de 1940, l'Agence avait réussi à persuader presque tous les belligérants d'utiliser les cartes de capture Croix-Rouge. Ces dernières ne remplacèrent pas les listes officielles envoyées par les puissances détentrices mais, remplies par les prisonniers eux-mêmes, elles contenaient moins d'erreurs que les listes rédigées par des personnes ignorant la langue des prisonniers. En outre, les cartes parvenaient parfois à Genève avec des semaines d'avance sur les listes officielles, ce qui permettait d'informer plus rapidement les familles du sort des leurs.

Durant le conflit, le CICR étend également ses activités au-delà des frontières helvétiques par ses délégués qui effectueront environ 1 1 000 visites à des camps de prisonniers de guerre et détenus civils.  L'Agence ne recevra malheureusement que peu d'informations du front oriental, car non seulement l'Union soviétique n'a pas signé la Convention de Genève de 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre, mais encore ce pays et l'Allemagne se sont refusés à signer un accord réciproque sur l'échange de renseignements concernant ces prisonniers de guerre. Comme les belligérants refuseront d'étendre aux civils en territoires occupés les bénéfices de la Convention de 1929, les détenus des camps de concentration nazis seront ainsi dépourvus de protection.

Cependant, l'Agence centrale des Prisonniers de guerre déploiera d'énormes efforts pour réconforter moralement, par la nature même de ses activités, les millions d'autres victimes de la Seconde guerre mondiale. En effet, 36 millions de colis Croix-Rouge seront distribués; 120 millions de lettres seront échangées entre les prisonn iers de guerre et leur familles, et 23 millions entre les civils des divers pays en guerre. Une estimation chiffre à 700 000 le nombre de personnes qui, pour la seule Europe, ont été réunies avec leur famille grâce à l'Agence.

Ce n'est qu'après la reddition de l'Allemagne que le Haut Commandement des forces alliées en Europe se rend compte des véritables dimensions de la tragédie: des millions d'être humains, exterminés, déportés, évacués, réfugiés ou séparés de leurs familles. Alors est fondé, sous l'égide des Nations-Unies, le Service international de recherches (SIR), qui sera installé à Arolsen en Allemagne.  Géré tout d'abord par une officine des Nations-Unies, puis par l'Organisation internationale des réfugiés, la direction du SIR sera finalement confiée, en 1955, au Comité international de la Croix-Rouge. La mission du SIR consiste à «rassembler, classer, conserver et exploiter les documents relatifs aux Allemands et non-Allemands ayant été détenus dans des camps de concentration ou de travail national-socialistes, ou aux non-Allemands déplacés du fait de la Seconde Guerre mondiale». [2 ]

On estime aujourd'hui que l'Agence centrale de Recherches devra encore recourir aux millions de documents d'archives de la deuxième guerre mondiale jusqu'en l'an 2000 au moins. De nos jours, 25% du travail de l'Agence est encore consacré à des cas engendrés par ce long conflit et ses suites.

  Notes  

1. Titre donné en 1961 et toujours actuel.

2. Rapport d'activité du SIR.