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Editorial : réflexions sur la XXVIe Conférence internationale

29-02-1996 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 817, de Yves Sandoz

  Yves Sandoz,   Directeur Doctrine, droit et relations avec le Mouvement  

La XXVIe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a indéniablement été un succès. Cet événement, attendu avec un mélange d'espoir et d'appréhension par tout notre Mouvement, a d'abord permis de lever un doute qui tenaillait nombre d'entre nous: il est encore possible d'organiser et de réussir ce rassemblement unique au monde, de maintenir cette tradition plus que centenaire.

Cet indéniable succès repose sur plusieurs éléments:

* une participation qui a conforté le caractère universel de la Conférence, avec plus de 1200 délégués

représentant 143 gouvernements, 166 Sociétés nationales le CICR, la Fédération internationale et 68 observateurs;

* l'adoption par consensus de l'ensemble des résolutions, y compris les recommandations du Groupe d'experts intergouvernemental établi à la suite de la Conférence internationale pour la protection des victimes de la guerre;

* la qualité des résolutions, qui constituent une base solide pour renforcer le droit international humanitaire et pour développer l'action du Mouvement dans le monde;

* l'engagement des Sociétés nationales dans les débats comme dans la négociation des résolutions, qui a été tout à fait à la hauteur de celle des Gouvernements.

Cette Conférence a donc indéniablement renforcé la place du Mouvement dans le monde et son «leadership» dans le domaine du droit international humanitaire.

Le défi de faire régner pendant la Conférence l'esprit de notre Mouvement et d'y faire respecter ses principes fondamentaux a par ailleurs été relevé avec succès. Certes, il y a eu quelques «dérapages» à cet égard, mais rares. Les interventions en Commissions ont été très positives. Quoique parfois difficiles, les négociations en Comité de rédaction ont toujours été empreintes d'une volonté d'aboutir. Visiblement, le message, transmis durant toute la phase préparatoire, que la Conférence n'était pas un lieu de confrontation, avait été compris. Le ton donné par la très belle et très sobre cérémonie d'ouverture a certainement, lui aussi, contribué à faire souffler sur la Conférence un esprit humanitaire, de même que les discours substantiels des présidents du CICR et de la Fédération lors de la première séance plénière.

La Conférence, enfin, a certainement été un facteur de cohésion pour le Mouvement, du fait de la très bonne collaboration qui a prévalu entre le CICR et la Fédération aussi bien pendant la Conférence que dans la préparation de celle-ci, mais aussi grâce à l'implication active de nombreuses Sociétés nationales.

Bien sûr, ce succès ne s'est pas construit tout seul et il faut rendre un juste hommage à ses artisans principaux:

* la présidente de la Conférence, tout d'abord, qui a su, par son autorité calme et bienveillante, attirer la sympathie de chacun et aplanir les difficultés

* les excellents vice-présidents qui l'ont efficacement secondée dans sa lourde tâche;

* les présidents et les rapporteurs des Commissions, qui ont fait face à leur tâche délicate avec beaucoup de compétence et de tact;

* le président du Comité de rédaction, très bien épaulé par son adjoint, qui a dû utiliser toute sa science et son expérience pour réussir l'exploit d'obtenir, grâce à un mélange savant de gentillesse et de fermeté, le consensus pour l'ensemble des résolutions;

* le secrétaire général de la Conférence, qui s'est dépensé sans compter, avec autant de persuasion que d'affabilité, pour éviter tout grippage dans cette grande machine;

* tout le personnel administratif en charge de la sécurité, des traductions et de l'interprétation, qui a travaillé jour et nuit pour apporter une contribution indispensable au succès de la Conférence;

* le personnel du CICR et la Fédération, enfin, qui s'est activé sans cesse pour mettre de l'huile dans les rouages chaque fois que c'était nécessaire.

Mais le succès de la Conférence ne s'est pas construit seulement pendant l'événement. Il est aussi dû aux efforts entrepris dans la phase préparatoire, sous l'égide de la Commission permanente. A cet égard, plusieurs expériences positives furent faites, dont il faudra tenir compte dans la préparation de la prochaine Conférence.

* l'implication très forte d'un groupe d'ambassadeurs, créé plus d'un an à l'avance, dans la résolution des problèmes politiques: ce groupe a pris sa tâche très à coeur et il faut l'en remercier vivement. Il s'est avéré un soutien indispensable pour régler les difficultés liées à la participation de certains Etats ou entités;

* la rédaction de rapports riches en substance et bien rédigés, mais relativement courts et peu nombreux;

* l'organisation de consul tations approfondies des gouvernements et des Sociétés nationales sur l'ordre du jour puis sur les projets de résolutions de la Conférence. Malgré tout le talent du président du Conseil de rédaction, la brièveté de la Conférence n'aurait jamais permis d'aboutir à l'adoption de résolutions par consensus sans ces consultations préalables;

* la désignation très tôt d'un commissaire de la Conférence de grande qualité chargé de coordonner les relations entre le pays-hôte et les organisateurs et de contribuer activement à la préparation pratique et politique de la Conférence;

* la constitution d'un groupe homogène de personnes compétentes et représentatives de l'ensemble du monde pour occuper les fonctions de la Conférence.

Bref, la Conférence a été un succès qui a été construit dans la durée et dont on peut incontestablement se réjouir.

On ne saurait toutefois tomber dans l'euphorie, et cela pour plusieurs raisons.

D'abord, il existe encore des points d'organisation qui auraient pu être améliorés. On pensera, en particulier, à la procédure d'élection de la Commission permanente, pour laquelle il est indispensable qu'on mette sur pied une procédure plus simple et plus rapide.

Il faut relever, ensuite, que le succès d'un tel événement repose malgré tout sur une part de chance et reste donc aléatoire. On relèvera notamment à cet égard que la participation de la République fédérale de Yougoslavie (RFY), qui avait été invitée en tant qu'Etat partie aux Conventions de Genève, fut contestée par de nombreux Etats et que la RFY a préféré renoncer à participer à la Conférence plutôt que de provoquer des incidents qui auraient pu sérieusement perturber le déroulement de celle-ci.

On peut se demander, en outre, si l'on peut réellement se permettre à l'avenir de cons acrer si peu de temps à un forum réunissant autant de monde. La pression du temps était à la limite du supportable et on doit en tous les cas se pencher à nouveau sur ce problème, sans ignorer pour autant que nombre de Sociétés nationales ne souhaitent pas prolonger à l'excès un long séjour dû aux réunions du Mouvement qui précèdent la Conférence.

Mais au-delà de ces questions, deux interrogations plus fondamentales nous interpellent.

L'événement a-t-il permis de mobiliser réellement le public dans les différentes parties du monde?

N'oublions pas que l'un des buts principaux de la Conférence était de mettre les victimes sur le devant de la scène, de mobiliser le public à leur égard. Y a-t-on réussi dans toutes les parties du monde? Il sera intéressant d'en tirer un bilan et de connaître en particulier l'analyse des Sociétés nationales qui se sont efforcées de «donner la parole aux victimes».

La seconde interrogation est encore plus essentielle et on n'y répondra pas rapidement ni facilement. Elle préoccupe tous ceux qui ont travaillé au succès de la Conférence: les résolutions adoptées par celle-ci, l'élan humanitaire qu'elle a pu donner sauront-ils réellement améliorer le sort des victimes de la guerre et de toutes les personnes vulnérables dont notre Mouvement cherche à s'occuper? Il est certain que de nombreuses résolutions ouvrent des pistes, en particulier dans le domaine des mesures à prendre sur le plan national. Mais on ne pourra parler de succès que si les paroles sont tenues et se transforment en actes.

Pendant que nous parlions à Genève, des femmes, des enfants, des hommes étaient victimes des pires exactions d'autres encore perdaient leurs illusions en risquant leur vie dans des situations inextricables et désespérantes... On ne saurait l'ignorer.

On peut, on doit certes se réj ouir sans mauvaise grâce du succès de la Conférence.

Mais, ce faisant, on se souviendra qu'elle n'est pas une fin, mais un tremplin qui doit nous permettre d'aller plus haut, plus loin, plus près encore des victimes. A nous d'utiliser cet élan sans tarder: il n'y a pas de répit quand on travaille dans le domaine humanitaire!




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