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Le volontariat face aux menaces du XXIème siècle

08-05-2001 de Marion Harroff-Tavel

Texte de Marion Harroff-Tavel, Directrice adjointe du droit international et de la communication du CICR, publié à l'occasion du 8 mai 2001

  S'engager  

  pour partager, pour éloigner la détresse, pour conjurer la violence  

" L'ennemi, notre véritable ennemi, ce n'est pas la nation voisine,

c'est la faim, le froid, la misère, l'ignorance, la routine, la superstition, les préjugés. "

Henry Dunant, l'Avenir sanglant  

     

  Charitable?
    Des menaces
    Un geste de fraternité
    Une autre voie
    Un engagement exigeant
     
 

  Introduction
 

Le 8 mai est leur journée, la journée des volontaires de la Croix- Rouge et du Croissant-Rouge. C'est un jour où ils sont remerciés, fêtés, pour tout ce qu'ils apportent de façon désintéressée à l'humanité : non seulement les blessures soignées, les vieillards visités, les arbres plantés, mais aussi l'espoir redonné. Dans des contextes de violence inouïe, lorsqu'on vient à se demander comment des êtres humains peuvent s'infliger des souffrances mutuelles si cruelles, voir un dos courbé sur une bicyclette à la recherche du malade du SIDA qu'il faut soigner, un brassard dans une ambulance qui sillonne les rues d'une ville dévastée par la violence, une main qui remplit de nourriture une bassine en plastique, il n'y a pas à dire, cela réconforte. Alors, merci aux volontaires de nous insuffler du courage, particulièrement maintenant que notre Mouvement est une fois de plus endeuillé par la folie humaine, merci pour leur engagement bien souvent pour sauver des vies, mais aussi pour redonner sens à la vie, merci pour les sacrifices personnels qu'ils font dans l'accomplissement de leur mission.

 
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  Charitable? Plutôt solidaire et responsable  
 

Au-delà de l'expression de notre gratitude, la journée du 8 mai est l'occasion d'une réflexion sur la signification du volontariat dans la société civile d'aujourd'hui. Beaucoup de gens en ont conservé une vision désuète, celle de la charité sur le mode du XIXème siècle, du geste de celui qui a envers celui qui n'a pas. D'où leur réserve vis-à-vis d'un don de s oi qui introduit une hiérarchie dans les rapports sociaux, et qui est, somme toute, gratifiante pour celui ou celle qui se donne bonne conscience. La réalité d'aujourd'hui est tout autre. Entendons-nous, il ne s'agit pas de remettre en question l'altruisme de la société d'hier qui a soulagé tant de souffrances. Il convient de prendre conscience que le volontariat d'aujourd'hui est conçu non plus seulement en termes de charité, mais de solidarité, peut-être faudrait-il même dire de responsabilité, celle de s'inquiéter de savoir si la dignité de l'autre est respectée. "Faire du monde entier, de l'homme proche à l'homme le plus lointain notre angoisse" , écrivait un homme de la Croix-Rouge il y plus de cinquante ans, au sortir de la deuxième guerre mondiale. "Faire de l'homme ou de la femme notre raison d'espérer" devrions-nous ajouter, au début du XXIème siècle.

 
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  Des menaces, un Etat en crise et des volontaires qui s'engagent
 

Les menaces qui pèsent sur notre planète s'aggravent et les Etats sont peu aptes à y répondre, mais la société civile est de plus en plus engagée et traduit en des termes concrets les frustrations et les aspirations de tout un chacun. Les menaces se précisent : atteintes à l'environnement, réchauffement de la pl anète, propagation des maladies, en particulier du SIDA, écart entre la croissance démographique de certaines régions du monde et le vieillissement de la population dans d'autres, déséquilibres dans les modes de consommation, violation des droits de l'homme les plus élémentaires ... la liste est longue. L'Etat, lui, dans de nombreux pays, est en crise, à la recherche d'un nouveau rôle. Il voit émerger à ses côtés de nouveaux acteurs, des milieux économiques puissants, des forces régionales, des associations de citoyens, lorsque ce ne sont pas des factions armées ou des cercles criminels. Parfois, si son désir le plus cher est de combattre la pauvreté, l'ignorance, les maladies, il n'en a tout simplement pas les moyens. Ses politiques publiques sont à la merci d'une économie mondiale intégrée. Il est aussi souvent incapable de résister à des groupes de pression qui raisonnent purement en termes de profit, prêts à sacrifier l'intérêt collectif. Ou alors il se mue en un agent prédateur et ses " serviteurs " s'enrichissent aux dépends des plus démunis. L'Etat reste, certes, un pilier du système international, même s'il doit se resituer ou se réformer, et il doit être aidé dans cette voie; il ne peut, toutefois, plus être conçu comme l'unique rempart à toutes les menaces qui pèsent sur notre planète, pour assurer une sécurité qui ne se conçoit plus uniquement en termes de puissance militaire, d'équilibre des forces, d'alliances régionales ou de défense des frontières. D'où l'importance, au niveau global, de l'engagement des volontaires de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge qui, dans leur environnement, contribuent à une société plus saine, plus tolérante, mieux apte à résister à la violence et qui apportent de la chaleur humaine autour d'eux...

Somme toute, c'est l'accumulation de gestes individuels anonymes, modestes, mais déterminés, animés par une ouverture vers l'autre, qui fait la différenc e - celui du volontaire de la Croix-Rouge ougandaise qui a risqué sa vie pour prévenir l'extension du virus Ebola ou celui du volontaire du Croissant-Rouge algérien qui aide les femmes et les enfants traumatisés par la violence.

     

 
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  Un geste de fraternité qui crée des ponts entre communautés
 

La montée des particularismes - ethniques, religieux, nationalistes, etc. - est un phénomène marquant de la société contemporaine. Certains s'en inquiètent, d'autres y voient une saine réaction face au phénomène de la mondialisation. Dans les conflits armés ou dans les situations de troubles internes, il est courant d'observer des attitudes de repli identitaire au détriment des liens qui existaient auparavant entre les communautés par le biais de partis politiques, de syndicats, de clubs sportifs, du milieu scolaire, d'associations féminines. Les individus cherchent la sécurité au sein d'une communauté à laquelle ils s'identifient pleinement, par exemple un groupe ethnique ou une communauté religieuse. Le tissu social se polarise. Traverser les frontières invisibles qui séparent les communautés, c'est s'exposer à des représailles. Manifester une volonté de réconciliation est une forme de traîtrise.

Il y a quelque chose d'impressionnant dans l'aptitude des volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à transcender ces différences, à oeuvrer pour que se reconstitue une société imprégn ée de la compréhension et du respect des différences. Les volontaires de la Croix-Rouge colombienne qui travaillent avec des jeunes de banlieues pour renforcer les liens sociaux et désamorcer la violence manifestent ce sens de la fraternité. Il en est de même des volontaires de la Croix-Rouge du Nigeria qui ont apporté les premiers secours en période de troubles, évacué des douzaines de blessés, chrétiens et musulmans, vers les hôpitaux et fourni du matériel de secours et des médicaments.

 
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  Une autre voie que la violence
 

Dire que les volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, par leur adhésion à certains principes, tels l'humanité, l'impartialité et bien sûr le volontariat, constituent un symbole paraîtra à certains excessif. Après tout, ce sont des Principes d'action auxquels ils souscrivent, de leur plein gré, et qui doivent guider leur comportement. En quoi une telle adhésion a-t-elle une portée pour le reste de l'humanité? Et pourtant ...

C'est un autre modèle de société qu'offrent les volontaires, une société qui transcende les frontières, où prévaut l'entraide, dans laquelle l'être qui souffre est secouru non en raison du passeport qu'il porte, de son affiliation religieuse ou de son appartenance ethnique, mais parce que la dignité humaine existe. Cette dignité n'est pas comprise partout de la même façon, elle n'a pas partout les mêmes sources, mais elle est universelle. Dans des sociétés qui traversent une crise de valeurs, qui n'ont plus d e repères, qui parfois se débattent tout simplement pour survivre, où les jeunes n'ont pas d'avenir, l'attrait de la violence est grand. Pourtant, dans toutes ces communautés, même celles qui ne sont connues bien souvent que par les épisodes les plus sanglants qu'elles traversent, il existe une voie alternative dans laquelle s'engagent des volontaires.

Une expression nouvelle, l'" afropessimisme " est apparue dans les médias, ce terme douloureux qu'utilisent certains analystes ou journalistes pour dire que beaucoup de pays d'Afrique, comme d'autres continents d'ailleurs, ont un avenir inquiétant, surtout ceux qui seront exclus des grands courants d'échange. Mais il est triste de ne dépeindre ces pays que sous le jour le plus sombre, souvent celui de la violence inter ethnique ou religieuse, alors que dans ces mêmes pays, discrètement, anonymement, des volontaires montrent non seulement que tous n'y succombent pas, mais qu'il existe de puissants courants contraires. Certes, au moment où certains volontaires tombent sous le coup de la folie humaine, on est saisi de doutes. Mais ces doutes sont passagers, car on sait, au fond de soi, qu'ils croyaient à ce qu'ils faisaient et que si le flambeau est tombé, ils auraient souhaité qu'il fût ramassé par d'autres et il le sera, il l'est déjà. C'est cela la Croix-Rouge ou le Croissant-Rouge, ce souffle puissant de la vie, de l'amitié, d'un altruisme qui ne se nourrit pas de théories, mais du vécu, cette conviction qu'il faut non seulement soigner, mais prévenir, qu'on peut atteindre la perfection dans les petites choses. Un sourire, une main qu'on tient, un regard, parfois, c'est déjà beaucoup.

 
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  Un engagement exigeant
 

Il est difficile   de chiffrer le nombre des volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge car ils ont des profils différents selon les régions. Certains travaillent bénévolement, alors que d'autres, dans les régions où les conditions économiques sont dures, sont modestement rémunérés, mais tous ont un esprit de service et agissent de façon désintéressée. Ils sont des dizaines de millions de par le monde, avec des niveaux d'engagement différents. Autour de 20 millions sont régulièrement et profondément actifs. Il ne faut pas accorder aux chiffres trop d'importance, car le bonheur qu'ils apportent ne se quantifie pas. Mais 20 millions de volontaires en Albanie comme en France, en Agfhanistan comme au Burundi, au Sri Lanka comme aux Etats-Unis, dans les Grands Lacs Africains comme au Proche-Orient, en Asie centrale, comme au Caucase, c'est tout de même un grand hommage rendu à Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Cela montre tout simplement qu'une idée, née dans l'esprit d'une personne, peut enthousiasmer pendant plus d'un siècle des femmes et des hommes sur tous les continents. C'est aussi la preuve que des jeunes de tous les temps ont un idéal et peut-être qu'ils se trouvent eux-mêmes dans le contact avec les autres et la découverte de la diversité de ceux-ci.

Pour mettre en oeuvre cette idée, il faut de la rigueur, de la discipline, de la ténacité et la volonté de surmonter les obstacles. Tant d'initiatives pourraient être citées. Il en est une qui est exemplaire, c'est la mise sur pied, par le Croissant-Rouge somalien, de cliniques pour les communautés. De s années de conflit ont laissé le pays exsangue, avec une infrastructure en partie détruite et plus de gouvernement central. Malgré des divisions profondes dans le pays, le Croissant-Rouge somalien est resté uni. Pendant plusieurs années, ce fut la seule organisation à même de travailler dans tout le pays. Aujourd'hui, il assure le fonctionnement de quarante-six postes de santé, assurant un service vital pour des communautés isolées. En l'absence d'un système de santé national, ces cliniques sont les seuls lieux où sont fournis des soins médicaux dans certaines régions. Des patients marchent parfois pendant des jours pour s'y rendre. De tels exemples doivent être mis en lumière pour redonner confiance en l'avenir.

Alors, le volontariat a-t-il toujours un sens ? Les vieillards transis qui dorment dans les rues des mégapoles, les enfants qui errent dans les bidonvilles, les malades du SIDA qui se meurent dans la solitude, les blessés qui reçoivent les premiers secours vous le diront : oui, plus que jamais. Alors, n'attendez pas face à la détresse des autres, engagez-vous !

  Marion Harroff-Tavel  

Directrice adjointe du droit international et de la communication