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Secours en temps de paix - la famine en Russie

12-08-2003 Article, Le Temps, de Francis Haller, Le Temps

En 1921, le CICR et la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge prennent l'initiative de mobiliser la communauté internationale pour tenter de sauver 32 millions de personnes affamées en Russie, en Ukraine et en Géorgie. Article paru le 12 août 2003 dans le quotidien suisse le Temps.

Un homme dirige cette première action de secours en temps de paix: le Norvégien Fridtjof Nansen.

« En route pour la cuisine de la Croix-Rouge ukrainienne, j'ai pu voir plusieurs cadavres gisant sur les trottoirs. Le peuple n'ayant pas de moyen de faire enterrer ses morts les dépose souvent pendant la nuit sur les trottoirs et, comme le service communal est très mal organisé, les cadavres restent ainsi trois à quatre jours. Tout près de la cuisine de la CRU [Croix-Rouge ukrainienne], j'ai pu voir le corps d'une fillette à moitié dévoré par les chiens. La foule absolument indifférente passait à côté... » La scène a lieu à Odessa en avril 1922. Elle est décrite dans un compte rendu par le délégué du CICR Georges Dessonnaz en mission en Ukraine depuis deux mois. La république, fédérée de force à l'Union soviétique après trois ans et demi d'une guerre civile qui a suivi la révolution bolchevique et la Première Guerre mondiale, est sur les genoux. Ses paysans, menacés par les réquisitions de l'Armée rouge et les impôts en nature, ne labourent que le strict nécessaire.

A cela s'est ajoutée une année 1921 de sécheresse sans précédent. La disette qui sévit depuis la fin de la guerre dans certaines régions se transforme en famine totale qui ravage, outre l'Ukraine, le fertile bassin de la Volga, en Russie, la Crimée et la Géorgie: quelque 32 millions de personnes sont condamnées à mourir de faim*. La région subit une famine comme on n'en a plus connu depuis le XVIe siècle. Des milliers de villages sont abandonnés par leurs habitants errant sur les routes et les voies de chemins de fer à la recherche de pain.

Cette calamité survient de plus dans un contexte de chaos politique où toute initiative privée est étouffée. Au sein de la Société de la Croix-Rouge russe, c'est la scission entre une ancienne, celle des «Russes blancs» exilés en Europe occidentale, qui crient à l'incompétence et à l'arbitraire de la nouvelle, la bolchevique, en quête de reconnaissance - ce qui sera entériné dans le courant de cette terrible année 1921. Conséquence: un système sanitaire et hospitalier totalement désorganisé. Les épidémies - choléra, typhus - et le scorbut se répandent. L'Europe a peur de la contagion.
 
     
©ICRC/réf. hist-03111-05, 1922 
   
Parmi les 32 millions de personnes affamées, beaucoup d'enfants. 
        Dans ces campagnes décimées, les pires scènes deviennent quotidiennes. Les témoignages décrivent une population consommant de l'argile et de l'herbe, se livrant parfois à l'anthropophagie et au trafic de chair humaine. « Les gens mangeaient surtout leurs proches à mesure qu'ils mouraient; on nourrissait les aînés des enfants, mais les nourrissons qui n'avaient pas encore appris à vivre n'étaient pas épargnés, si maigre que fut le profit. Chacun dévorait dans son coin, personne n'en parlait», raconte l'écrivain Mikhaïl Ossorguine. Les autorités des Soviets ne peuvent nier l'évidence. Leur police politique, la toute jeune Tcheka, note dans un rapport daté du 22 janvier 1922: «Les paysans ont mangé tout ce qui pouvait servir de nourriture, chats, chiens. A l'heure actuelle, ils sont en train de déterrer les morts pour les manger. Dans les districts de Pougatchev et de Bouzoulouk, de nombreux cas de cannibalisme ont été notés. » Au printemps 1921, les bolcheviques refusent pourtant toute aide internationale. Il faut attendre le 20 juin pour que Lénine en personne lance un premier avertissement lors d'une conférence pan-russe à Moscou. Trois semaines plus tard, l'appel désespéré de l'écrivain Maxime Gorki reproduit par la presse du monde entier sera enfin entendu. Sollicitant l'appui de la Société des Nations (SdN), il « rappelle que le peuple russe est épuisé par la guerre et la révolution » et « ose croire que les hommes civilisés de l'Europe et de l'Amérique, comprenant la situation tragique du peuple russe, viendront sans tarder à son secours avec du pain et des médicaments ».

A partir de là, tout s'enchaîne. Le CICR va jouer un rôle crucial dans cette mobilisation au sein de la Commission mixte créée le 1er avril 1921 avec la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge. Le gouvernement tchécoslovaque est le premier à interpeller l'organisation humanitaire genevoise. Le 3 août, le président du CICR, l'ancien conseiller féd éral Gustave Ador, reçoit le ministre de Tchécoslovaquie en Suisse, Cyrill Dusek. Prague s'adresse au CICR pour lui demander « de se charger de l'organisation de secours en collaboration avec un Comité à créer par les Etats qui prendraient part à cette oeuvre ». Le lendemain, la Commission mixte, convaincue que seul un puissant organisme international reconnu par tous les gouvernements peut organiser et coordonner l'action de secours, décide de convoquer pour le 15 août une conférence internationale. Entre-temps, le CICR reçoit un pressant appel du président du Comité central de la Croix-Rouge soviétique soulignant la gravité de la situation.

Malgré le court délai de convocation, la conférence se tient les 15 et 16 août à Genève dans la Salle centrale de la Madeleine. Présidée par Gustave Ador, elle rassemble les représentants de 12 gouvernements, 21 sociétés nationales et 27 associations diverses, dont la SdN. La conférence vote une série de résolutions et décide de constituer une Commission internationale de secours à la Russie qui aura tous pouvoirs pour recueillir les subsides en nature et en espèces et pour conclure des accords avec le gouvernement russe assurant la totale liberté d'action et de décision, la protection du personnel envoyé sur place et la libre circulation des convois de vivres.
 
 
    "Les plaintes et les pleurs des affamés n'arrivent pas jusqu'aux oreilles européennes et pourtant les voix suppliantes existent. Je les ai entendues moi-même, elles sonnent encore à mes oreilles" 
 

Cette opération internationale de secours n'aurait pas vu le jour sans la participation et l'action inestimable d'un homme: le Norvégien Fridtjof Nansen, qui sera réco mpensé en 1922 du Prix Nobel de la paix. L'aventurier et diplomate qui vient de se charger du rapatriement de 500 000 prisonniers de guerre allemands, autrichiens et hongrois est désigné par la conférence de Genève haut-commissaire muni des pleins pouvoirs pour la direction de l'action de secours. Le futur président des Etats-Unis Herbert Hoover est aussi choisi comme haut-commissaire. Il décline toutefois l'offre du fait de ses fonctions à la tête de l'American Relief Administration (ARA), mais assure la Commission de sa collaboration. D'autres organisations comme l'Union internationale de secours aux enfants se sont mobilisées pour secourir le peuple russe.

Fridtjof Nansen accepte la mission qui lui est confiée et se rend immédiatement à Moscou pour prendre contact avec les autorités soviétiques. Le 27 août, il conclut avec le commissaire du peuple Georges Tchitchérine une convention réglant les conditions de la distribution des secours. Moscou s'engage notamment à autoriser le Dr Nansen à envoyer en Russie le personnel qu'il jugera nécessaire pour son action et lui garantit entière liberté et protection. Notons que l'administration américaine de secours ARA est une des premières à organiser l'assistance à la Russie. Le 20 août, elle signe avec le gouvernement des Soviets un accord visant à nourrir un million d'enfants. Début novembre, un demi-millier de wagons chargés de vivres et de médicaments parviennent au centre de la Russie.

Forts de cette convention signée avec Moscou, Gustave Ador et le Dr Nansen saisissent l'Assemblée de la SdN pour lancer un pressant appel aux gouvernements afin qu'ils accordent les fonds nécessaires. Lors d'une conférence d'Etat convoquée à Bruxelles le 6 octobre 1921, les gouvernements britanniques, français, hollandais, norvégiens et suédois votent immédiatement des crédits. Mais d'autres hésitent. Ils sont réticents à cautionner le régime des Soviets, qui aspire à une forme de reconnaissance, et entendent obtenir de lui davantage de garanties, notamment sur l'acheminement des vivres et des mesures de sécurité. « Si la charité privée et les Croix-Rouges ont répondu dès la première heure à l'appel de M. Nansen, la charité officielle a été plus lente à s'émouvoir », lit-on dans la Revue internationale de la Croix-Rouge (juillet-décembre 1921).

 
© CICR - réf. hist-01683-09 Dr Fridtjof NANSEN, 1922 
   
Tragédie vécue par les paysans russes. 
         

Pour le Dr Nansen, ces considérations politiques ne feront qu'« anéantir par des discussions prolongées les chances de succès » de l'opération. Il décide de se rendre en novembre 1921 dans la vallée de la Volga pour constater de ses propres yeux l'étendue des ravages, notamment dans la région de Saratov. Les photographies qu'il prend sont probablement les plus saisissantes de la tragédie que vivent les paysans russes. Elles font le tour du monde: l'une d'elles montre un amoncellement de 70 à 80 cadavres, dont la plupart sont ceux d'enfants, à l'entrée d'un cimetière (voir ci-contre).

A son retou r, le haut-commissaire dresse un bilan de l'étendue de la famine devant la première assemblée du Comité international de secours à la Russie (CISR) constitué en décembre 1921. Il annonce brutalement: « Le nombre de ceux qui sont certainement condamnés atteindra 19 millions si nous n'apportons aucun secours. Je tiens à déclarer ici que ces hommes auraient pu être sauvés sans exception, si l'on nous avait écoutés en septembre dernier et si l'on avait accordé ce que nous avions demandé. [...] Cependant, si l'on décide immédiatement à organiser une action gouvernementale, nous pourrons sauver plusieurs millions de ces malheureux. » Au cours du printemps 1922, le CICR envoie sur place une demi-douzaine de délégués. Georges Dessonnaz, alors détaché en Yougoslavie, est choisi pour se rendre à Kharkov, en Ukraine. Il a l'avantage de parler le russe, le français et l'allemand, et son épouse, médecin, est d'origine russe. « Elle pourrait lui rendre de bons services », lit-on dans une note du siège. Sa mission essentielle est d'ouvrir des cuisines au profit des enfants affamés. Mais il doit fait face à un imprévu: certains crédits alloués sont uniquement destinés aux enfants juifs. Pour éviter d'amplifier le sentiment antisémite de la population, il prend l'initiative d'intégrer des enfants chrétiens dans les cuisines juives. Avant les fêtes de Pâques, les autorités de Kiev ont même menacé de bloquer un convoi de pain azyme envoyé par la Conférence universelle juive de secours et destiné aux seuls enfants de cette communauté religieuse. Le délégué fait aussi face au problème des vols très fréquents dans les trains et demande à la CRU des gardes pour les surveiller.
 
     
©ICRC/réf. hist-01061-27, 1922 
   
Fridtjof Nansen (à gauche) assiste au transport de ravitaillement par des étudiants. 
        Georges Dessonnaz a vu bien des horreurs. Mais son compte rendu rédigé en mai 1922 après une visite des institutions hospitalières à Odessa fait froid dans le dos. Il est déprimé après son passage dans la Maison des nourrissons: « En réclamant à manger, ils ont tant bougé dans leurs langes rugueux que presque tous ont des plaies purulentes aux talons. » Il constate que ces bébés « périssent surtout d'infections ou se refroidissent lentement. Cette maison est un lieu légal pour détruire les enfants. » Dans un autre mémo, il explique qu'il veut « montrer à l'Europe toute entière la misère qui règne en Ukraine, ces centaines de milliers d'enfants qui ressemblent souvent à des cadavres vivants. » Et conclut presque découragé: « Il me semble que la cause de notre inertie se base sur le fait que toutes ces horreurs se passent quelque part là-bas, bien loin. Les plaintes et les pleurs des affamés n'arrivent pas jusqu'aux oreilles européennes et pourtant les voix suppliantes existent. Je les ai entendues moi-même, elles sonnent encore à mes oreilles. » En marge de cette action, le CICR a organisé l'envoi de 50 000 colis individuels à la Russie. L'opération a été supervisée par le délégué à Moscou, Voldemar Wehrlin. La délégation faisait d'ailleurs office de relais diplomatique après la rupture entre Moscou et Berne depuis 1918 - les relations ne seront rétablies qu'en 1946.

Le 19 septembre 1922, le Dr Nansen dresse devant la deuxième conférence du CISR un bilan satisfaisant. Les secours sont distribués à tout le bassin de la Volga, à l'Ukraine et à la Crimée. « L'existence de plusieurs millions de personnes avait été préservée» , déclare le Norvégien. Cette famine a toutefois tué de mort lente quelque 5 millions de Russes, d'Ukrainiens et de Géorgiens. La République ukrainienne aura un répit d'une décennie avant de connaître une nouvelle catastrophe alimentaire provoquée par le premier plan quinquennal stalinien. On apprendra par la suite que le «petit père des peuples » avait artificiellement créé cette mortelle pénurie pour imposer la collectivisation des terres. Bilan: 4 à 5 millions de morts et un retour à l'anthropophagie...

  * Lors de la famine en Ethiopie en 1984, quelque 8 millions de personnes étaient menacées.  

     

 
Cet article a été reproduit avec l'aimable autorisation du journal "Le Temps". Toute utilisation ou publication est strictement interdite sans son autorisation préalable.
Le contenu de cet article ne reflète pas nécessairement le point de vue du CICR et n'engage que son auteur.
 

  Bibliographie:  

  • " Guerre civile et famine en Russie. Le pouvoir bolchevique et la population face à la catastrophe démographique, 1917-1921 " , Serguei Adamets, Paris, Institut d'études slaves, 2003.

  • " Refaire de ces abandonnés des hommes " , Charlie Dekens, Mémoire de licence du Département d'histoire de la Faculté des lettres de l'Université de Genève, 2002, 146 p.

  • " L'aventure d'une vie: Fridtjof Nansen, le viking intrépide " , Fritz Wartenweiler, Genève, 1962, 189 p.

  • " De Sarajevo à Hiroshima " , André Dunand, Institut Henry Dunant, 1978, 590 p.




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