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Regard sur Hiroshima, un mois après la bombe

14-08-2003 Article, Le Temps, de Richard Werly, Le Temps

Lorsque la tragédie d'Hiroshima survient le 6 août 1945, le docteur Marcel Junod, chef de la délégation du CICR, consacre son énergie à obtenir l'accès aux prisonniers de guerre alliés. Un mois plus tard, il est le premier médecin étranger à découvrir l'horreur nucléaire.

Il est un plus de midi heure locale, ce 6 août 1945. Quelques heures plus tôt, la forteresse volante «Enola Gay» a largué sur Hiroshima la première bombe atomique de l'histoire, provoquant instantanément la mort de près de 100 000 personnes. Mais à ce moment précis, le tout nouveau chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge au Japon est affairé à dénouer dans les confins de la Mandchourie un tout autre drame: celui des prisonniers de guerre alliés auxquels les militaires nippons l'autorisent enfin à accéder. Le nom du chirurgien neuchâtelois Marcel Junod, vétéran de la guerre italo-ethiopienne durant laquelle il dénonça l'horreur des gaz employés par Mussolini, reste associé pour toujours à l'explosion de «Little Boy», la première bombe A. Le témoignage de celui qui fut le premier médecin étranger à visiter le site d'Hiroshima demeure un morceau d'anthologie dans les archives du siège genevois de la Croix-Rouge.

Mais ce 6 août 1945, Marcel Junod et sa collaboratrice Marguerite Straehler - une Suissesse élevée au Japon dont elle parle la langue - sont encore loin, très loin, de l'épicentre de la déflagration nucléaire. Tous deux sont à Seihan, en Mandchourie occupée par les Japonais. Junod, têtu, a fini par obtenir des Nippons l'accord de rendre visite aux officiers supérieurs alliés internés dans l'isolement total depuis plus de trois ans. Il vient même d'obtenir, concession inédite et d'extrême importance pour le Comité, l'autorisation de parler au général américain Wainwright, le héros de la résistance de Corregidor, aux Philippines. Trois phrases: « pour dire qu'un message a bien été transmis par radio; pour demander des nouvelles de sa santé; pour s'enquérir d'une éventuelle requête ». L'homme qui sera l'un des premiers à raconter l'horreur d'Hiroshima savoure, à l'heure du martyre de la ville, la victoire arrachée aux intraitables geôliers nippons.

Les archives du CICR attestent de ce fascinant décalage. En date de ce funeste 6 août et des jours suivants, aucun document, aucun télégramme, aucun télex n'alerte Genève sur la tragédie survenue à Hiroshima, puis sur celle de Nagasaki, le 9 août. Le monde entier, il faut le rappeler, est alors tenu dans la même ignorance. Le président américain Truman a certes déclaré, après la conférence de Potsdam le 21 juillet, qu'il exigeait désormais du Japon «une reddition sans condition». Mais nul ne sait qu'en secret, le 25 juillet, l'hôte de la Maison-Blanche a autorisé le largage sur l'archipel des bombes à l'uranium et au plutonium concoctées dans les laboratoires du projet Manhattan, au Nouveau-Mexique. Les scénarios de son état-major sur un débarquement classique de 700 000 hommes, assuré d'être l'une des opérations les plus meurtrières de l'histoire, ne lui ont pas paru acceptab les. Les plus basses estimations prévoyaient 500 000 soldats tués des deux côtés, et l'acharnement des Japonais promettait des batailles apocalyptiques le long des côtes nipponnes.

Autre fait tout aussi important: Truman sait depuis la mi-juillet que l'arme nucléaire «fonctionne». Ses commandants veulent la tester après les essais concluants effectués dans le désert américain. L'explosion de l'engin de mort le plus effroyable jamais conçu prend donc, le 6 à Hiroshima, la planète entière par surprise et au premier rang le CICR. Le fait que le docteur Junod soit alors en Mandchourie, obsédé par le sort des prisonniers, est logique dans le contexte de l'époque. Plusieurs raids aériens américains très meurtriers ont dévasté les villes nipponnes. Le calvaire d'Hiroshima paraît être du même ordre. La Croix-Rouge internationale mettra trois semaines à saisir l'ampleur de l'horreur atomique. Comme la presse internationale. Le premier journaliste occidental à arriver sur place en violation de la censure, l'Australien Wilfred Burchett, ne foulera le sol de la ville que le 3 septembre.

Marcel Junod est parti de Suisse pour Tokyo le 11 juin 1945, via Paris, Le Caire, Moscou, puis le Transsibérien. Son but: parvenir enfin à accéder aux militaires alliés emprisonnés et quasiment privés d'assistance humanitaire par le Japon depuis le début des hostilités. Celui-ci a bien signé les deux Conventions de Genève du 27 juillet 1929 sur l'amélioration du sort des blessés et des malades dans les armées et les prisonniers de guerre. Mais il n'a ratifié que le premier. Pire: pour la majorité des officiers et soldats nippons pétris de la culture du sacrifice et habitués à subir des sanctions disciplinaires incompréhensibles pour un esprit occidental, être capturé vivant avec son uniforme demeure une honte. Seuls les vainqueurs ont, pour eux, le droit de revenir vivants.

La mission de Junod est a priori presque impossible. Le délégué du CICR à Tokyo depuis le début des hostilités, le docteur Paravicini - un médecin suisse établi dans l'archipel -, est mort en janvier 1944 après s'être usé à demander l'autorisation de visiter les camps de prisonniers de l'archipel, de loin les moins peuplés. De rares permissions lui ont été accordées, racontent les mémos internes du CICR, « après des délais extrêmement longs et dans des conditions défiant le droit humanitaire ». A chaque démarche du CICR, le Ministère des affaires étrangères japonais opposait un refus catégorique et répondait que « le moment n'était pas encore venu », peut-on lire. Atroce ironie, l'horreur d'Hiroshima survient donc tandis que Junod est, en Mandchourie, satisfait d'avoir enfin brisé la glace. L'objectif du Neuchâtelois est de pouvoir, un jour, accéder aux camps de prisonniers alliés d'Asie du Sud-Est. Des dizaines de milliers de détenus anglais, américains, australiens et hollandais y sont entassés sans aucune humanité: « Les camps des territoires du sud (ceux de Malaisie, des Indes néerlandaises - l'Indonésie d'aujourd'hui -, de Bornéo, des Philippines) étaient les pires, écrira plus tard Junod. Aucun de nos délégués dans la région ne fut jamais reconnu. Le taux de mortalité des prisonniers de guerre y a peut-être atteint les 50%. A Bornéo, dans un des groupes, seuls 6 détenus survécurent parmi les 1800 de départ .» Coïncidence: le chef de la délégation du CICR au Japon arrive à Tokyo le 9 août, le jour de l'explosion de Nagasaki. Aucune information concrète, hors les communiqués respectifs des états-majors, ne lui est parvenue sur Hiroshima en ruine. Junod ne sait pas que 62 000 des 90 000 bâtiments de la ville sont détruits. Il ignore que plus de 100 000 personnes sont mortes presque instantanément. Il ne sait pas, surtout, que la guerre du Pacifiqu e va s'achever dans moins d'une semaine et que l'empereur Hirohito s'est résolu à capituler. Il ne se doute pas que, dans moins de vingt jours, les généraux alliés prisonniers en Mandchourie, Wainwright et Percival, l'étreindront à bras le corps dans la capitale nipponne où Douglas MacArthur, le commandant en chef américain, s'apprête à régner en maître incontesté.

Aussitôt emmené à Karuizawa - une station d'altitude proche de la capitale nipponne où le CICR, pour échapper aux raids aériens sur Tokyo, a installé ses bureaux dans la demeure d'un diplomate italien fort mécontent de cette réquisition - les priorités de Junod sont toujours de porter assistance aux prisonniers de guerre. L'imminence d'un dénouement perce tout juste: « Le 11 août, les premiers bruits d'armistice commencent à circuler », témoigne un de ses rapports ultérieurs. «Il fallait agir vite et établir un plan pour l'évacuation des prisonniers. Il fallait à tout prix avoir un délégué dans chaque camp principal.» Les actes suivent. Des télégrammes sont envoyés à Genève et au général MacArthur à Manille. L'accès aux prisonniers est l'obsession du Comité. L'état de délabrement de la capitale nipponne, l'étendue des dégâts des bombardements de mars 1945, l'extrême pauvreté de cette ville toujours assommée par le grand tremblement de terre de 1923 sont à peine mentionnés par Junod. « Dans Tokyo, les longues distances doivent être parcourues à pied, précise-t-il. L'acquisition d'un vélo a été vécue comme un miracle et a permis d'améliorer considérablement nos communications. » Le spectre d'Hiroshima et de ses horreurs va pourtant très vite le rattraper. Le 23 août 1945, Junod envoie dans le sud de l'île Honshu ravagé par la bombe son adjoint Fritz Bilfinger. Il s'agit d'y recenser les camps de prisonniers. Le Japon a capitulé le 15 août par la voix de l'empereur. « 24 août: départ à 8h30 de la station de train de Tokyo par la ligne du Tokaido pour Kobe », relate Bilfinger dans son rapport rédigé le 17 septembre suivant. Quatre jours plus tard, ce dernier rédige lui-même, avec le représentant de la légation suédoise K. F. Wallden, une déclaration aux détenus: « Votre heure de libération est venue. Les représentants des puissances protectrices, la Suède et le Comité international de la Croix-Rouge vous assisteront dans votre rapatriement... »

«Vers douze heures, nous survolons Hiroshima. Moi et mes collègues regardons avec anxiété par les hublots et découvrons une vision que personne n'a jamais vue auparavant. Le centre-ville a été aplati comme le creux de la main. Plus rien. C'est une vision d'effroi.» Dr Marcel Junod, chef de délégation du CICR, 8 septembre 1945.


Rien ne prépare Bilfinger à l'indescriptible, qui survient le lendemain. A 7 heures du matin, l'émissaire du CICR part pour Hiroshima. Il est frappé de stupeur, visite deux hôpitaux, exprime son incompréhension aux médecins japonais eux-mêmes désemparés. Vingt jours se sont écoulés depuis l'explosion fatale. La ville détruite n'est que mort, brûlures, épouvante, souffrance. A Tokyo, Junod reçoit le 30 la gifle de sa vie en lisant le premier télégramme envoyé par son adjoint. « Avons visité Hiroshima, télexe Bilfinger. Conditions effarantes. Stop. Ville balayée. 80% des hôpitaux détruits ou sérieusement endommagés. Stop. Les conditions dans les services d'urgence dépassent toute description. Stop. Les effets de cette bombe sont mystérieux. Besoin de dépêcher sur place une commission médicale d'enquête. » [ Télégramme de Bilfinger(original, en anglais) format pdf (67 kb)

Le chef de la délégation du CICR est sous le choc. Il comprend que la question des prisonniers n'est plus la seule priorité. « J'avais maintenant les évidences documentaires, racontera-t-il plus tard. Je réussis enfin, le 3 septembre, à contacter le commandement suprême allié pour requérir, au nom du CICR, une aide immédiate en nourriture et en matériel médical. J'offrais aussitôt de me rendre moi-même sur place. » Junod est le seul médecin du Comité international de la Croix-Rouge au Japon. Il sera le premier médecin étranger de l'histoire à visiter Hiroshima où il atterrit, vers midi, le 8 septembre 1945, plus d'un mois après la funeste explosion, avec une poignée de spécialistes américains chargés d'enquêter sur l'impact de la bombe: « Nous quittons Tokyo par l'aéroport d'Atsugi, peut-on lire dans son rapport de mission. Nous survolons bientôt le Mont Fuji, puis les grandes métropoles d'Osaka et de Kobe. Déjà là, la dévastation est incroyable. Sur plus de 12 miles, il n'y a plus rien que désolation. Les bombardements aériens ont tout dévoré [...]. » 

L'insupportable est à venir: « Vers douze heures, nous survolons Hiroshima. Moi et mes collègues regardons avec anxiété par les hublots et découvrons une vision que personne n'a jamais vue auparavant. Le centre-ville a été aplati comme le creux de la main. Plus rien. C'est une vision d'effroi. » Le silence est brisé. Marcel Junod, et à travers lui le CICR, porte à ce moment précis le premier regard du monde extérieur sur la tragédie. Il visite l'hôpital de la Croix-Rouge, grand bâtiment de pierre situé à 1600 mètres du point zéro: « Les patients qui en ont encore la force se blottissent dans des coins. Les autres, allongés par terre, meurent. Il y a quatre-vingt-quatre patients dans cet hôpital, avec dix infirmières et une vingtaine d'écolières. Il n'y a ni eau, ni sanitaire, ni cuisine. Des milliers de mouches volent au-dessus des blessures et des brûlures. Tout est incroyablement sale. Les patients ont besoin de transfusions. Ils souffrent de multiples hémorragies provoquées par la radioactivité. Mais il n'y a pas de donneurs, pas de traitement. » Un semblant de vie normale reprend pourtant le soir même. Les Japo nais, très dignes, logent Junod et ses compagnons de vol sur l'île de Miyajima, dans une petite auberge. Le chef de la délégation du CICR, qui vient d'envoyer un télégramme pour requérir « dix tonnes de médicaments et de bandages », racontera plus tard comment il dut, à quelques kilomètres d'un des outrages les plus terribles qu'ait connus l'humanité, se déchausser « avant de pénétrer dans les pièces de l'auberge recouvertes de tatamis ». Mais sa conscience de médecin est atteinte. Celui qui deviendra vice-président du Comité international de la Croix-Rouge est anéanti: « Après ce que je viens de voir comme témoin de cette nouvelle arme, je n'ai aucun doute: le monde, aujourd'hui, est confronté avec le choix de continuer à exister ou d'être annihilé si cette bombe est à nouveau utilisée. »  

 

Ce que l'on peut voir et lire à propos de l'événement    

 A voir:

  •   "Pluie noire" , film de Shoei Imamura (1989)  

A lire:

  •   "Le troisième combattant", Dr Marcel Junod, CICR. 371 pages    
  •   "Hiroshima maintenant", Wilfred Curchett, éditions Messidor  

  •   "L'enfant d'Hiroshima", Hatano Isako, éditions Hachette, 1987  

  •   "L'insensé", Morgan Sportes, éditions Grasset, 2002  

  •   "Le peuple japonais et la guerre", éditions Juillard, 1947  

  •   "J'ai vu brûler Tokyo", Robert Guillain, éditions Arléa, 1980  

Cet article a été reproduit avec l'aimable autorisation du journal "Le Temps". Toute utilisation ou publication est strictement interdite sans son autorisation préalable.
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