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Quand le CICR « sécurisait » Jérusalem

15-08-2003 Article, Le Temps, de Luis Lema, Le Temps

C'est un délégué de la Croix-Rouge internationale, Jacques de Reynier, qui bricole le concept de « zone de sécurité » pour protéger les populations civiles. Ces zones devaient avoir la même immunité que les hôpitaux.

 Ce samedi 10 avril 1948, Jacques de Reynier est plutôt d'humeur confiante. D'abord, parce que le printemps est désormais bien installé sur Jérusalem et les jours se sont enfin mis à s'allonger. Mais, surtout, parce que ce membre du CICR, encore seul sur place dans l'attente de la délégation qui va le rejoindre, a obtenu un succès mémorable: il y a q uelques jours, près de Bethléem, il a réussi à sauver une cinquantaine de blessés juifs, les arrachant tout à la fois des mains des Arabes et de celles des troupes britanniques, pour les conduire en convoi à l'hôpital. Les soldats juifs, les Arabes, les Anglais, tous ont fait confiance à son institution dans le rôle d'intermédiaire neutre. Or, note de Reynier dans le livre qu'il publiera par la suite: « D'une manière générale, la confiance ne préside plus ici aux relations entre habitants. » Le délégué aime les litotes.

Auréolé par ce premier succès, le CICR ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Coup sur coup, aussi bien les autorités arabes que l'Agence juive viennent en effet de s'engager à respecter les principes des Conventions de Genève de 1929. Ce n'est pas rien. Les Conventions sont affaire des Etats et n'ont concerné jusqu'à présent que les conflits internationaux. La grande ambition du CICR est de préparer le terrain pour que le droit international ne laisse pas démunies les populations en cas de conflit interne. Car pour tout Etat, il n'y a encore que la Grande-Bretagne en Palestine mandataire. D'ores et déjà, les combats ont fait près de 2000 morts, de part et d'autre, dans ce qui a pris les allures d'une guerre civile entre Palestiniens et Juifs. Chacun se prépare cependant à une guerre sans merci lorsque le mandat britannique expirera, le mois suivant, et lorsque ne manqueront pas d'intervenir les pays arabes voisins.

  

Mai 1948, Jerusalem. Lors d'une trêve, un délégué du CICR traverse la ligne de feu pour chercher les dépouilles de combattants dans le quartier de Katamon. 
De Reynier n'a pas le temps de savourer sa réussite. Un coup de téléphone affolé du Haut Comité arabe le prévient d'un massacre aux abords de Jérusalem dans un village appelé Deir Yassin. Le délégué n'a pas les moyens de contacter rapidement ses supérieurs, une situation qui n'est d'ailleurs pas vraiment pour lui déplaire comme il le prouvera à de nombreuses reprises par la suite. Cet officier de l'armée suisse est à l'aise lorsqu'il faut faire preuve d'esprit d'initiative. Le CICR est venu le chercher personnellement pour cette mission, pensant qu'il serait le mieux à même de créer un pont entre le monde arabe et cette Croix-Rouge dont se méfient les musulmans. Il a passé dix ans à diriger des exploitations rurales au Maroc et en Tunisie et parle l'arabe. « L'essentiel reste l'action », dit-il lorsque les débats juridiques deviennent trop complexes.
 
Mardi 13 avril, les faits sont encore frais dans sa mémoire quand il envoie son rapport dactylographié à Genève. Décrivant les forces de l'Irgoun, la milice extrémiste juive qui vient d'assassiner 200 villageois, il n'épargne aucun détail. « Je voyais beaucoup de soldats aller et venir, tous armés jusqu'aux dents, la plupart avec un couteau arabe à la ceinture. L'un d'entre eux m'a fièrement montré son couteau, long de soixante centimètres, large de dix, aiguisé des deux côtés et encore plein de sang. » Ou encore: « Environ 150 cadavres n'ont pas pu être conservés dans le village vu le danger représenté par la décomposition des corps. Ils ont été ramassés, transportés à peu de distance et jetés dans un grand trou. » Enfin, plus loin: « Je repose pour la xième fois la question des blessés et froidement le chef me répond: 'Nous n'avons pas encore nettoyé toutes les maisons du village mais je puis vous affirmer qu'il ne reste ou restera aucun Arabe vivant ici. » De Reynier ne parviendra à trouver que trois survivants, deux femmes et une fillette blessée. Revenu à Jérusalem, il ne mâche pas ses mots devant les responsables de l'Agence juive, la rendant responsable du massacre même si celle-ci dit n'avoir aucune prise sur les combattants de l'Irgoun (qui sont dirigés par Menahem Begin).
   
Juin 1948, région de Tulkarem. Sous les auspices du CICR, 1'100 personnes quittent la zone juive pour gagner la zone arabe. 
 Auprès des Juifs comme des Arabes, il force l'admiration par sa hardiesse et sa fermeté. Mais de lui-même, il garde le silence face aux médias, renonçant à rendre publique son action. Et lorsqu'il envoie une note d'information aux autorités arabes, il prend soin de préciser que «deux ambulances, un camion, trois médecins, cinq à six sanitaires juifs s'étaient entièrement dévoués dans notre action de secours». Il s'en explique dans son livre: « Une autre attitude de notre part n'aurait fait qu'envenimer un conflit déjà bien assez cruel ainsi, et d'autres innocents auraient été victimes de représailles. » Très vite, de Reynier comprendra la signification politique du massacre: « Cette affaire de Deir Yassin eut des répercussions immenses. La presse et la radio ont diffusé la nouvelle partout », écrira-t-il un an plus tard. « Ainsi, du côté arabe se créa une terreur généralisée, que les Juifs se sont toujours habilement arrangés à entretenir. On en fit des deux côtés un argument politique et les résultats furent tragiques. Poussés par la peur, les Arabes quittèrent leurs foyers pour se réfugier du côté des leurs. [...] Finalement, quelque sept cent mille Arabes se sont mutés en réfugiés. » Mais il faudra au délégué moins de temps encore pour comprendre ce que cet épisode, malgré son aspect effroyable, relève de positif pour le CICR. « Nous avons prouvé qu'en Palestine nous jouissions d'une confiance et d'une autorité égales des deux côtés de la ligne de feu et que même l'Irgoun n'était pas pour nous inaccessible. » Par la suite, l'organisation extrémiste juive fera plusieurs fois appel au CICR pour retrouver des disparus.
     
    [...] pressentant que la bataille qui s'annonce va préfigurer de futurs conflits, la Croix-Rouge a commencé à concocter un projet inédit: l'établissement de zones de sécurité en Palestine.
    Report by Dr. Marcel Junod 
Comme l'a montré la chercheuse Dominique-Debora Junod, la Croix-Rouge est «en péril» au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Fortement critiqué pour son inaction face aux persécutions nazies, le CICR a vu fondre une bonne partie de son prestige international. Pour faire face à ces critiques, il lancera, dès la fin de la guerre, le projet de révision du droit international humanitaire. Ce chantier débouchera sur les quatre Conventions de 1949, chargées de protéger les populations civiles en cas de guerre et, accessoirement, de donner au CICR un rôle plus important. Ce sont précisément ces populations qui ont le plus souffert pendant la guerre qui vient de s'achever. Du fait de sa visibilité extraordinaire, la Palestine mandataire est un terrain de choix pour tenter de redorer le blason de l'institution. C'est ici, sous le regard du monde entier, que le CICR devra donner la preuve qu'il est toujours nécessaire. C'est ici qu'il dessinera du même coup son nouveau visage. Dans ce but, pressentant que la bataille qui s'annonce va préfigurer de futurs conflits, la Croix-Rouge a commencé à concocter un projet inédit: l'établissement de zones de sécurité en Palestine . Après avoir mené des tractations tous azimuts, de Reynier présente son projet publiquement fin avril. L'objectif est de créer à Jérusalem trois zones protégées qui bénéficieront d'une immunité comparable à celle des hôpitaux. Dans une note confidentielle, celui qui est devenu chef de la délégation de Jérusalem résume les principes de ce plan, destiné à protéger des combats la population civile, « sans distinction de nationalité, de race ou de religion». Sans dissimuler une certaine fierté, de Reynier explique que ces zones représentent «le principal essai pratique réalisé jusqu'ici dans ce domaine». En ce sens, ajoute-t-il, «les expériences et les constatations faites à Jérusalem constitueront certainement un précédent important ».
   
Juin 1948, sud de Jérusalem. Evacuation de blessés d'une zone de sécurité du CICR pendant une trêve.
Près du drapeau, le Dr Lehner. 
Quelle est la part de l'initiative du Siège et celle que prendra le terrain dans cette élaboration? De Reynier n'est pas un juriste et il n'hésite pas à utiliser sa large marge de manoeuvre pour dépasser les dispositions sur lesquelles travaille le CICR à Genève. Oeuvrant dans l'urgence, le délégué placera ces zones sous le drapeau protecteur de la Croix-Rouge tandis que les juristes de Genève préconisent l'adoption d'un autre emblème afin de ne pas semer de confusion avec son travail en faveur des blessés et des malades. De surcroît, l'ampleur et l'emplacement de ces zones seront «bricolés» selon les circonstances. A l'approche du 15 mai, la population est prise de panique. « Or, par le fait même de cette panique, on nous offre une quantité de bâtiments que les propriétaires veulent mettre à la disposition du CICR, un peu par charité, mais surtout dans l'espoir de les voir maintenus en état. » Selon de Reynier, « nous pouvons dire que, pratiquement, les trois quarts des bâtiments de Jérusalem nous furent ainsi proposés, et qu'on nous suppliait de les accepter ». Le délégué caressera même l'idée de convertir l'ensemble de la ville en une zone protégée.      
De la partition à la guerre 

 


Ces zones de sécurité connurent des destinées différentes. L'une d'elles ne tint que quelques heures, avant d'être investie par des combattants juifs. La deuxième, qui comprenait notamment l'Hôtel King David, fut cédée de manière temporaire à l'ONU, lors d'une première trêve en juin 1948. Avec la reprise des combats, « les troupes juives s'en emparèrent, en firent une citadelle d'où ils dirigeaient leur tir sur la ville arabe avec d'autant plus de sécurité que les Arabes ne pouvaient pas riposter sans tirer contre ce qui restait de notre zone de sécurité ». La troisième connut un sort plus ou moins comparable. Dans son rapport de fin de mission, fait à Beyrouth en juillet 1949, de Reynier se félicite de l'efficacité de ce plan grâce auquel « environ deux mille personnes trouvèrent refuge». Ces personnes, pourtant, étaient pratiquement toutes Arabes car l'armée juive interdit aux siens de s'y rendre. Mais surtout, pour ne pas avoir été clairement définies au préalable, les zones possédaient une valeur tactique évidente. Cela explique notamment l'empressement que mirent les forces juives à s'emparer du King David. Malgré les efforts de Reynier pour présenter ces zones comme une solution «au problème du sauvetage de la population civile au front », leur utilisation se révéla donc problématique. Une expérience qui, un demi-siècle plus tard, aurait dû sonner comme un sérieux signal d'alerte. En 1993, l'ONU proclame dans l'espace ex-yougoslave six zones de sécurité sous l'impulsion de la France: Sarajevo, Bihac, Tuzla, Zepa, Srebrenica et Gorazde. Théoriquement placées sous la protection des casques bleus des Nations unies, elles connurent un destin tragique, culminant avec le massacre de Srebrenica en juillet 1995. Depuis lors, le concept même de zone de sécurité a perdu tout ce qui lui restait de crédibilité.
 


      Bibliographie  

  • " La Croix-Rouge en péril, 1945-1952: la stratégie du CICR, de la Seconde guerre mondiale au conflit de Palestine - Eretz-Israël " ,
      Dominique-Debora Junod, Editions Payot, 1997, 269 p.  

  •   "1948 à Jerusalem [A Jérusalem un drapeau flottait sur la ligne de feu]" ,
    Jacques de Reynier, postface de Jean-Claude Favez, Editions Georg, 2002, 175 p.
     
 

Cet article a été reproduit avec l'aimable autorisation du journal "Le Temps". Toute utilisation ou publication est strictement interdite sans son autorisation préalable.
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