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Les ambulances à Croix-Rouge du CICR sous les gaz en Ethiopie

13-08-2003 Article, Le Temps, de Bernard Bridel, Le Temps

« Ce soir-là [...], j'eus l'occasion de constater de mes propres yeux un avion italien arrosant la contrée d'un liquide huileux, partant comme une pluie fine et recouvrant un vaste espace de milliers de petites gouttes dont chacune, atteignant les téguments, y faisait une petite brûlure se traduisant quelques heures plus tard par une cloque. » Article paru le 13 août 2003 dans le quotidien suisse « le Temps ».

C'est le gaz vésicant que les Anglais appellent «mustard gaz». Des milliers de soldats sont atteints de lésions graves dues à ce gaz [...]. Si j'ai le temps, je joindrai à mon rapport des photos caractéristiques. » En ce mercredi 18 mars 1936, moins de dix-huit ans après la fin de la Première Guerre mondiale et ses dizaines de milliers de soldats gazés à l'ypérite, le chirurgien neuchâtelois Marcel Junod, délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ethiopie, assiste, pour la première fois, dans la plaine de Kworan, à un bombardement au gaz moutarde par l'aviation mussolinienne. Une arme de destruction massive, dirait-on aujourd'hui, dont l'usage est strictement interdit par le «Protocole du 17 juin 1925 concernant la prohibition d'emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques». Un texte auquel, par ailleurs, l'agresseur italien comme l'agressé éthiopien ont tous deux adhéré.

Brûlures causées par des gaz de combat.  

Brûlures causées par des gaz de combat.
© ICRC / hist-03503-19

S'il n'est pas le premier à constater l'usage massif d'une arme interdite dans cette guerre qui dure maintenant depuis près de six mois, le docteur Junod, en sa qualité d'observateur neutre, va avoir un rôle primordial dans la suite des événements. S'ajoutant aux dénonciations du gouvernement éthiopien et de la presse internationale, le rapport qu'il transmettra le 24 mars 1936 au CICR à Genève sera en effet au coeur d'un conflit politico-diplomatique entre l'institution humanitaire, la Société des Nations (SdN), l'Italie fasciste et l'Ethiopie. Le tout dans une atmosphère surchauffée par les médias et une opinion publique qui sent bien que cette guerre lointaine et exotique entre une armée d'invasion moderne et un pays sous-développé en annonce une autre bien plus terrible encore.
 
En cette année 1935, l'Europe est en plein réarmement. Mais, si le chancelier Hitler décrète, le 16 mars, le rétablissement du service militaire obligatoire, l'Italie fasciste n'est pas encore son alliée. Tant s'en faut: la question de l'Autriche préoccupe Mussolini, qui masse des troupes sur le Brenner, sous l'oeil bienveillant de Londres et Paris. Pour les deux grandes puissances coloniales que sont la France et la Grande-Bretagne, le Duce n'est pas encore un ennemi, au contraire. Du coup, quand après un nouvel incident frontalier entre l'Ethiopie et la Somalie italienne, le 5 décembre 1934 à Oual-Oual, Rome hausse le ton à l'égard d'Addis-Abeba, Français et Britanniques ne réagissent que mollement. Si Mussolini veut agrandir son empire d'Afrique orientale en s'emparant de l'un des rares territoires africains à n'avoir jamais été conquis, grand bien lui fasse, laisse-t-on entendre à Londres et à Paris.  

Bombardement au gaz de combat dans un village, sur la rive droite du Tacazze, en 1936.  

Bombardement au gaz de combat dans un village, sur la rive droite du Tacazze, en 1936.
© ICRC / hist-01943

C'est ainsi que lorsque dans la nuit du 2 au 3 octobre 1935, le Duce lance, depuis ses possessions de Somalie, au sud-est, et d'Erythrée, au nord, 400 000 soldats - italiens et supplétifs coloniaux - à l'assaut de ce « pays africain universellement reconnu comme barbare et indigne de figurer parmi les peuples civilisés » (1), la vieille Europe coloniale laisse faire. Certes, dès le 7 octobre, la SdN - où l'Ethiopie siège depuis 1923 aux côtés d'une Italie membre fondateur - reconnaît Rome comme l'agresseur. Mais les sanctions qu'elle vote resteront quasiment inopérantes, les puissances ne voulant pas d'une guerre avec un pays européen encore opposé à l'Allemagne hitlérienne. La Grande-Bretagne, par exemple, refuse d'imposer un embargo sur le pétrole et la fonte qu'elle fournit à Mussolini et laisse le canal de Suez ouvert aux navires italiens.
 
Bien avant le début des hostilités, le CICR, présidé alors par l'ancien président de la Cour permanente de justice internationale Max Huber, prend ses dispositions. S'il sait que l'armée italienne dispose d'un service de santé parfaitement équipé pouvant s'appuyer sur une société de Croix-Rouge nationale très bien organisée, il sait aussi que du côté éthiopien, il n'en est rien. Le royaume du négus n'a pas de Croix-Rouge et encore moins de troupes sanitaires, il n'est pas partie aux Conventions de Genève. Afin de remédier à cet état de fait, l'institution s'adresse directement à Hailé Sélassié. La démarche porte ses fruits, puisqu'en juillet 1935, l'Ethiopie adhère à la Convention de Genève de 1929 pour la protection des blessés et des malades dans les armées en campagne, ainsi qu'au Protocole de Genève de 1925 prohibant l'usage des gaz, mais refuse d'adopter la Convention de 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre. Et le 25 juillet, le négus crée sa propre Croix-Rouge nationale. Dans un pays qui ne compte pas un seul médecin indigène, la décision n'est que symbolique.

 

Le 4 octobre 1935, deux jours à peine après le début des combats, le CICR adresse un télégramme aux Croix-Rouges des belligérants: « Vu ouverture hostilités sommes à votre disposition conformément décisions Conférences internationales pour faire appel le cas échéant aide Sociétés soeurs - stop - prière spécifier nature du concours éventuellement désiré personnel matériel argent. » Les réponses sont contrastées. La Croix-Rouge éthiopienne demande des avions sanitaires, des ambulances (hôpitaux de campagne), des véhicules, du matériel, du personnel et de l'argent. La Croix-Rouge italienne répond qu'elle n'a besoin de rien et qu'elle dispose de «moyens suffisants pour toute éventualité en Afrique orientale». Ce «non» italien aura pour conséquence que l'action du CICR et des sociétés de Croix-Rouges de pays neutres au conflit ne s'exercera qu'au profit de l'Ethiopie. Un «déséquilibre» dont on peut se demander s'il ne servira pas de justification aux agresseurs italiens quand il s n'hésiteront pas à bombarder les ambulances éthiopiennes et étrangères frappées de la croix rouge, au prétexte qu'elles l'étaient de manière abusive.Car répondant à l'appel au secours éthiopien, six pays (Grande-Bretagne, Finlande, Pays-Bas, Norvège, Suède et Egypte) ont dépêché personnel et matériel de leur Croix-Rouge et Croissant-Rouge respectif. Leur objectif est d'épauler les six ambulances que la Croix-Rouge éthiopienne a réussi à réunir, grâce aux efforts et conseils des deux délégués du CICR sur place, Sydney H. Brown et Marcel Junod. A elles seules, ces ambulances vont devoir non seulement palier l'absence de service de santé de l'armée éthiopienne, mais encore tenter de venir en aide aux milliers de civils entraînés dans la guerre totale qui s'est abattue sur eux. Une tâche surhumaine, quand, en plus des armes conventionnelles, le maréchal Pietro Badoglio, commandant en chef des troupes d'invasion italiennes, fera pleuvoir les gaz de combat, souvent sur ordre direct d'un Duce impatient. Pour venir à bout de la résistance aussi tenace qu'inattendue des combattants éthiopiens, entre 300 et 500 tonnes d'ypérite seront utilisées durant les sept mois de conflit.

 Dans cette guerre inégale, qui voit le docteur Junod rendre visite au négus replié dans une grotte devant laquelle trône un canon de DCA Oerlikon, le CICR reçoit de part et d'autre plaintes et protestations relatives aux violations des Conventions de Genève dont il est le gardien. Du côté italien, elles ont essentiellement trait à l'usage jugé abusif de l'emblème de la croix rouge par l'adversaire, à l'emploi de balles dum-dum et aux mutilations subies par les prisonniers de guerre italiens tombés en mains éthiopiennes. Cette dernière accusation servira notamment à l'Italie pour justifier l'emploi de gaz de combat utilisé, selon elle, à titre de représailles contre les atrocités infligées à ses soldats capturés... Côté éthiopien, les protestat ions concernent l'utilisation des gaz et le bombardement des ambulances ou des formations sanitaires protégées par l'emblème de la croix rouge.

En avril 1936, alors que la pression des médias internationaux et de l'opinion publique, horrifiée par l'usage des gaz, est à son comble, la SdN est, elle aussi, saisie de plusieurs protestations, dont une plainte officielle de l'Ethiopie. Pour établir les responsabilités de chacun dans cette affaire qui la met elle aussi en cause, puisqu'elle s'est montrée incapable d'éviter un conflit entre deux de ses membres, la SdN demande au CICR de lui communiquer les informations en sa possession, dont les fameux rapports du Dr Junod. Arguant de sa position de neutralité et d'impartialité, le CICR refuse. La polémique est immédiate.
 

L'ambulance anglaise après le bombardement italien du 4 mars 1936 près de Kworam.  

L'ambulance anglaise après le bombardement italien du 4 mars 1936 près de Kworam.
© ICRC / hist-00688-29

Il faut dire qu'après avoir lu le rapport sur la pluie de gaz moutarde et celui du même Dr Junod, daté du 13 janvier 1936, sur sa visite à l'hôpital de campagne suédois bombardé, on comprend rétrospectivement les réticences de l'institution à diffuser des informations aussi graves. « L'aviation italienne, écrit le délégué, a survolé l'ambulance suédoise durant huit jours avant d'en effectuer le bombardement [...] Il me semble difficile de ne pas admettre que ces aviateurs aient reconnu les signes de la Croix-Rouge. » Et de poursuivre: « De toute la partie du front que j'ai pu reconnaître de mes propres yeux, aucun endroit n'a été bombardé avec la même intensité que le camp de l'ambulance suédoise [...] qui était placé par rapport aux troupes éthiopiennes dans une situation parfaitement régulière à 25 km en arrière du front. » [... ] « Elle travaillait tout à fait ouvertement, ayant arboré les signes conventionnels réglementaires. » Pris entre son devoir de réserve et les pressions de toutes sortes, le CICR fera le gros dos. Il faudra attendre le mois de mai 1936, une fois la guerre finie, pour que son président Max Huber réponde aux critiques sur la discrétion de l'institution. Dans un long article publié dans la Revue internationale de la Croix-Rouge, sous le titre «Croix-Rouge et neutralité», le juriste rappellera longuement les principes généraux qui doivent guider l'action du CICR. Le 3 juillet, au cours d'une séance plénière du Comité, Mme Frick-Cramer déclarera: « Le CICR devrait prendre un peu plus en considération l'opinion publique [...] Les Croix-Rouges se recrutent dans le grand public; aussi conviendrait-il de faire quelques concessions à l'état de l'opinion populaire. » Le débat reste d'actualité. 
 

Mais le plus terrible aveu de faiblesse du CICR dans un conflit qui préfigurait toute la férocité de ceux qui allaient suivre, c'est sans doute qu'en dépit de nombreuses démarches, l'institution humanitaire n'obtiendra ni d'un côté ni de l'autre l'accès aux prisonniers de guerre, pas plus que des informations à leur sujet. A l'exception de cinq soldats italiens captifs que ses délégués pourront visiter. 
 

1) Discours radiodiffusé de Mussolini déclarant la guerre à l'Ethiopie daté du 2 octobre 1935.  
    
     Bibliographie  

Cet article a été reproduit avec l'aimable autorisation du journal "Le Temps". Toute utilisation ou publication est strictement interdite sans son autorisation préalable.Le contenu de cet article ne reflète pas nécessairement le point de vue du CICR et n'engage que son auteur.  
 



 


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