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Rwanda 1994 : « On peut tuer autant de gens qu’on veut, on ne peut pas tuer leur mémoire »

29-03-2004

Discours de Philippe Gaillard, chef de la délégation du CICR au Rwanda en 1993-1994, prononcé à l'occasion du Genocide Prevention Conference, organisé par le « Aegis Trust » et le Ministère britannique des Affaires Etrangères, Londres, janvier 2002

  "Die Sprache spricht als das Geläute der Stille"  

(Martin Heidegger, Unterwegs zur Sprache)

En 1994, avant, pendant et après le génocide qui a fait environ un million de morts, pour la plupart des civils, j’ai donné des centaines d’interviews, de comptes rendus et de conférences à toutes sortes d’auditoires, aux journaux, aux télévisions, aux radios et au grand public. Avec du recul, je pense que ce n’était pas seulement la chose à faire, mais aussi la bonne thérapie. 

 
    Kigali. Enfants non accompagnés pris en charge par le CICR.© L'ILLUSTRÉ /Claude Glunz/ref. rw-d-00020-16 
Ensuite, fin 1994, j’ai décidé de ne plus parler du génocide rwandais et j’ai refusé toutes les demandes qui m’étaient faites à ce sujet. Je voulais juste retrouver une situation de silence et d’invisibilité, comme il sied à un délégué du CICR mais aussi parce j’ai une personnalité plutôt timide et discrète.
 
Près de huit ans se sont écoulés depuis le génocide et, par ma présence ici, je me retr ouve à en parler. Ce n’est pas que je sois moins timide aujourd’hui qu’il y a huit ans, ni que j’aie besoin de redevenir visible – j’aimerais ne plus jamais l’être – mais j’ai encore un genre de dette ou plutôt un certain devoir envers tous ceux qui sont morts au Rwanda en 1994 et auxquels on a accordé si peu d’attention par la suite que certains d’entre nous pensent que le génocide rwandais peut être considéré comme une « étude de cas ».
 
Pour ceux qui sont morts et surtout pour ceux qui ont survécu, ce n’est certes pas et ce ne sera jamais une « étude de cas ».
 
C’est pour eux que je suis ici aujourd’hui. On peut tuer autant de gens qu’on veut ou qu’on peut, mais on ne peut pas tuer leur mémoire. La mémoire est la matière la plus invisible et la plus résistante que l’on trouve sur terre. On ne peut pas la couper comme du diamant, on ne peut pas lui tirer dessus parce qu’on ne la voit pas, et pourtant elle est partout, tout autour de nous, dans énormément de silence, de souffrances tues, de murmures, de regards absents. Parfois on peut la sentir et, alors, cette mémoire parle clairement comme le murmure du silence. Parfois, l’odeur est encore insoutenable, même lorsque les choses sont oubliées depuis des décennies.

  Prévention, neutralité et information médiatique  

En juillet 1993, deux semaines avant la signature de l’accord de paix d’Arusha par le président Habyarimana et Alexis Kanyarengwe, nous avions rencontré le président Habyarimana. Lorsque nous avions parlé du danger des mines antipersonnel sur la ligne de front, il nous avait dit qu’il en était tout à fait conscient mais il avait ajouté que le principal danger était en réalité le fait que les cœurs et les esprits du peuple rwandais étaient minés. C’était un message « préventif ».

Un mois plus tard, après la signature de l’accord de paix d’Arusha, je rencontrais Matthieu Ngirumpatse, le président du MRND, le parti gouvernemental, et je lui demandais ce qu’il pensait de cet accord tout récent. Il me répondait qu’il n’y croyait pas trop et que, trop souvent, en Afrique, les accords de paix n’étaient que des bouts de papier . Autre message de « prévention ».

Environ deux semaines plus tard, une cinquantaine de civils étaient tués dans la zone démilitarisée surveillée par les troupes des Nations Unies sous le commandement du général Romeo Dallaire. Immédiatement, la Radio-Télévision libre des mille collines lançait une campagne très agressive contre le général Dallaire , l’accusant avec le plus grand cynisme de ne pas être capable d’identifier et de punir les responsables du massacre. Un autre message de « prévention », consistant à dresser la population contre les forces de maintien de la paix de l’ONU. 

En janvier 1994, la situation était très tendue à Kigali. Elle l’était également en février lorsqu’un ministre, Félicien Katawasi, et le président du parti extrémiste CDR, Martin Bouchiana, furent tués.

  Des combats sporadiques au nord  

Ce fut la fin du dialogue entre le gouvernement et le Front patriotique rwandais (FPR). Des combats sporadiques eurent lieu dans le nord du pays.

Juste avant Pâques, le doyen du corps diplomatique me convoquait. Il me conseillait d’être en alerte parce que quelque chose de grave pourrait se produire sous peu. Prévention. Je demandai à mes équipes de ne pas quitter la ville.

Comme l’écrivait Christoph Plate: « Ce n’est que lorsque la guerre éclate ou que la famine sévit que les gens commencent à se demander quelle en a été la cause. La période antérieure à la catastrophe devient alors un sujet d’actualité dans la presse ou fait l’objet d’articles retraçant l’historique de la situation. Si la couverture médiatique peut bel et bien influer sur les conflits, elle ne peut presque jamais les empêcher » (« Journalists’ reports cannot prevent conflict », Revue internationale de la Croix-Rouge , n° 839, pp. 617-624, 30 septembre 2000 – Extrait traduit par le CICR ) .

Le génocide rwandais a été si bien couvert par les médias, surtout occidentaux, que tout le monde pouvait le suivre chaque jour à la télévision, à la radio ou dans les journaux. On pourrait dire qu’il a été transmis en direct, du moins suffisamment pour informer les gouvernements et le public de ce qui se passait vraiment dans le pays.

  Le CICR parle d'un "carnage systématique"  

     

Le CICR a contribué à cette couverture médiatique et à cette information comme il ne l’avait peut-être jamais fait pendant ses quelque 130 années d’existence à l’époque. Le 28 avril 1994, environ trois semaines après le début du génocide, il appelait les gouvernements concernés, y compris tous les membres du Conseil de sécurité, à prendre toutes les mesures possibles pour faire cesser les massacres. Les mots qu’il utilisait – « carnage systématique » , « l’extermination d’une partie importante de la population civile » – ne laissaient aucun doute sur ce qui se passait.

À la même époque, la BBC de Londres nous appelait à Kigali et nous demandait notre estimation du nombre de morts. Nous avons dit : au moins 250 000. Une semaine plus tard, la BBC rappelait. Nous avons dit : au moins 500 000. Même question la sem aine suivante. Là, nous avons répondu : « Au-dessus d’un million, Monsieur, nous avons cessé de compter. » Après cela, on ne nous a plus jamais posé cette question.

Au début du mois de mai, le général Romeo Dallaire m’invitait à rencontrer le Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, l’ambassadeur José Ayala-Lasso. Quand nous en sommes venus aux chiffres, je me suis entendu dire que j’exagérais. J’aimerais profiter de cette occasion pour rendre hommage au général Dallaire pour son courage, ses actes et ses conseils toujours utiles. Il a sauvé de nombreuses vies, dont celle de notre coordinateur médical qui, le 19 mai, avait été touché par un éclat d’une roquette lancée par le FPR sur un convoi du CICR en route entre Kigali et Gitarama. 

  Massacre dans une ambulance de la Croix-Rouge  

Prévention: zéro. Couverture médiatique : inefficace. À une exception près, peut-être : le 14 avril, en la présence des forces armées rwandaises, des miliciens tuaient six civils blessés qu’une ambulance de la Croix-Rouge transportait vers notre hôpital. La Radio-télévision libre des mille collines   avait annoncé que la Croix-Rouge transportait des ennemis de la République déguisés en blessés .

Explications, protestations ; à notre demande, le siège du CICR émettait un communiqué de presse vigoureux qui était immédiatement diffusé partout, notamment par la BBC et Radio France internationale. Effet boomerang sur le terrain, nouvelles explications. Le gouvernement rwandais et les médias se sont rendu compte de l’atteinte considérable que cela portait à leur image. Corrections, campagne de sensibilisation sur le droit des blessés à recevoir des soins et sur le rôle de la Croix-Rouge… Cela a été en q uelque sorte un test : nous aurions pu être tués à cause de cette déclaration mais nous ne l’avons pas été, et les ambulances de la Croix-Rouge ont pu reprendre leur travail sans problème.

Le meurtre de six blessés nous a permis d’en sauver des milliers d’autres – 9 000 en tout entre avril et juillet selon les statistiques de notre hôpital de fortune. Il est toujours dangereux de s’exprimer dans de telles situations mais, dans des cas exceptionnels, cela peut être efficace.

  Comment rester neutre devant le génocide?  

Neutralité: LE point essentiel. Nombre d’entre vous demanderez : comment peut-on être neutre face à un génocide ? Bien sûr qu’on ne peut pas être neutre face à un génocide. Mais le génocide se déroule sous vos yeux tous les jours. C’est un fait. En tant que personnel de la Croix-Rouge, vous n’avez vraiment pas les moyens politiques – sans parler des moyens militaires – de le faire cesser. Tout ce que vous pouvez essayer de faire est de sauver ce qui peut l’être, ceux qui restent, les blessés – et quand je dis « blessés », ce n’est sans doute pas le bon terme, je devrais dire les gens qui n’ont pas été achevés à la machette ou au tournevis. Car cela a réellement été le cas pendant les premières semaines, lorsque nous évacuions les blessés – tous des Tutsis– sur notre hôpital.

Et c’est là que commencent les problèmes. La neutralité humanitaire signifie d’abords être du côté des victimes, de TOUTES les victimes. Mais quand les victimes appartiennent toutes à la même catégorie, leurs bourreaux commencent à vous regarder d’un air soupçonneux. C’est sans doute pour cette raison que, après avoir que j’eus donné une interview très difficile à la Radio nationale rwandaise, la Radio-Télévision libre des mille collines a commencé à diffuser que j’étais certainement belge, ce qui était tout simplement une condamnation à mort.    

     

J’étais en train de discuter avec les autorités gouvernementales à Gitarama lorsque j’ai été informé de ce qui se passait. Je leur ai demandé d’appeler immédiatement la Radio-Télévision libre des mille collines pour lui demander de corriger sa déclaration. Ce qu’elle a fait d’une façon très efficace sinon très élégante en diffusant que j’étais trop courageux et trop intelligent pour être belge .

  Une population mixte à l'hôpital  

Quelques jours plus tard, elle était prise pour cible par le FPR. L’un de ses speakers les plus connus, Noël, grièvement blessé à un pied, a été amené à notre hôpital… J’ai senti que nous étions plus en sécurité : notre hôpital commençait juste à recevoir une population mélangée et cette tendance n’a fait que s’accentuer au cours des semaines suivantes, lorsque les miliciens et les membres des forces armées blessés n’ont pas eu d’autre lieu où aller se faire soigner que notre modeste hôpital de fortune – qui est devenu en quelque sorte un lieu sacré, un puissant symbole et témoignage de neutralité.

Au milieu du mois d’avril, le nouveau premier ministre, Jean Kambanda, nous a demandé d’enlever les corps dans les rues de Kigali. J’ai refusé, en demandant qu’on arrête d’abord les massacres. Les autorités ont alors décidé d’utiliser leurs prisonniers de droit commun pour cette tâche, mais elles n’avaient pas de carburant pour les camions. Nous leur avons donné le carburant. J’ai appris quelques jours plus tard qu’ils avaient enlevé 67 000 corps des rues de Kigali, ville qui comptait 200 000 habitants avant le 6 avril.

Plus tard, parce qu’il n’y avait pas de chlore ni de sulfate d’aluminium, Kigali s’est ret rouvée sans eau. Nous avons fourni les produits nécessaires et avons ainsi pu retarder l’agonie de la station centrale de pompage. Et ainsi de suite. Ces gestes humanitaires ont été dûment appréciés.

  Ce "petit millimètre d'humanité..."  

Cela explique peut-être pourquoi – à notre demande – le ministre du Travail et des Affaires sociales, Jean de Dieu Habimeza, s’est rendu en personne dans un orphelinat proche de Gisenyi et, avec l’appui total des forces armées rwandaises, a sauvé 300 enfants d’un massacre certain par les miliciens. Cela explique peut-être aussi comment 35 000 personnes ont réussi à survivre à Kabgayi, 8 000 autres dans le camp de Nyarushishi, les seuls survivants de la préfecture de Cyangugu ; et comment 600 autres orphelins ont survécu à Butare. Et il y a d’autres exemples. Probablement 70 000 personnes en tout, un petit millimètre d’humanité sur des kilomètres d’horreur et de souffrances indicibles.

L’événement le plus incroyable auquel j’aie assisté personnellement s’est produit au début de juillet, juste avant la prise de Kigali par le FPR : six miliciens lourdement armés sont arrivés dans notre hôpital. Ils étaient ivres mais, ce qui était surprenant, pas du tout agressifs. Ils avaient une prisonnière, une jeune femme tutsi. Ils m’ont dit : « Cette femmes est avec nous depuis trois mois, elle est infirmière; nous allons quitter la ville, et nous avons décidé de ne pas la tuer bien qu’elle soit tutsi. En tant qu’infirmière, elle sera plus utile dans votre hôpital que morte … »

Jamais je n’ai reçu de meilleure preuve de la valeur de la neutralité.

Guerre signifie destruction, négation de la vie. L’action humanitaire s’inscrit dans cette soustraction. Elle s’efforce de la réduire. Dans le cas d’un génocide, cela peut sembler un p ari stupide, car on sait bien que la logique génocidaire est la négation complète de l’esprit humanitaire et du droit humanitaire.

Chaque fois qu’on arrive à réduire cette négation, c’est un miracle. Et la mémoire n’oublie jamais les miracles.