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Entre histoire et mémoire, le CICR et les camps de concentration et d'extermination nazis

05-11-2002 de François Bugnion

François Bugnion, directeur du Droit international et de la coopération au sein du Mouvement au CICR, s'exprime* sur l'incapacité de l'organisation humanitaire à s'opposer fermement aux persécutions subies par les juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Il est des moments où il faut savoir parler, il en est d'autres où l'on souhaiterait pouvoir garder le silence.
 
Les mots nous manquent devant les photographies qui sont actuellement exposées au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui témoignent à la fois de l'infini de la souffrance et des abîmes de l'horreur et de la cruauté. Les mots nous manquent, comme nous laisse sans voix la visite des mémoriaux où est conservée la mémoire des persécutions et du génocide : Theresienstadt, Mauthausen, Bergen-Belsen, Ravensbrück, Buchenwald, Auschwitz...
 
Ce que l'on ressent tout d'abord, c'est la souffrance infinie des persécutés, l'itinéraire tragique qui part des lois raciales et de la mise en ghettos pour aboutir aux camps d'extermination : l'exclusion, la spoliation, la faim, le froid, l'humiliation, la déportation, la souffrance et la mort.
 
C'est aussi le raffinement dans la cruauté des bourreaux, le mépris absolu pour la vie d'autrui, la mise à mort organisée comme on organise une production industrielle, dans la plus totale perversion des valeurs morales.
 
Enfin, comme collaborateur du Comité international de la Croix-Rouge, c'est l'échec d'une institution qui a pour mandat d'apporter protection et assistance aux victimes de la guerre.
 
Échec évitable ? Échec inévitable ? C'est la question qui vient immédiatement à l'esprit dans ce difficile dialogue avec le passé.
 
En vérité, cette question débouche sur une multitude d'interrogations :
 
Que savait le CICR du génocide ? Qu'a-t-il fait ? Qu'a-t-il tenté ? Qu'aurait-il pu et dû faire pour essayer d'en arrêter le cours? Comment, enfin, la guerre terminée, a-t-il fait face à son passé?
 
Les documents sont malheureusement lacunaires et laissent de grandes incertitudes. Il est cependant possible, notamment en s'appuyant sur les travaux des historiens, et tout particulièrement sur l'ouvrage du professeur Jean-Claude Favez, de dégager certaines conclusions.
 
Tout d'abord sur ce que le CICR savait : Nous ignorons presque tout du cheminement par lequel l'information lui parvenait. Toutefois, à partir de l'été 1942, il n'y a pas de doute que les dirigeants du CICR ont pris conscience du génocide. Lorsqu'il est interrogé par le consul des États-Unis, Paul Squire, le 7 novembre 1942, Carl Burckhardt, membre éminent du CICR, confirme l'existence d'un ordre émanant de Hitler et visant à rendre le Reich "Judenfrei" , c'est à dire "libre de Juifs" , puisque c'est la terminologie dont se servait l'Allemagne hitlérienne.
 
Et, ajoute Burckhardt, comme il n'y a aucun endroit où ces gens peuvent être relogés, la conclusion est inévitable.
 
Face à ces perspectives, qu'est-ce que le CICR a fait ou tenté de faire ?
 
C'est tout d'abord par le biais de recherches familiales, de demandes adressées à la Croix-Rouge allemande afin d'obtenir des nouvelles des déportés, que le CICR a tenté de suivre le sort des persécutés. Toutefois, en avril 1942, la Croix-Rouge allemande a fait savoir qu'elle ne donnerait plus d'information concernant les détenus non aryens.
 
Des démarches générales ont également été entreprises au sujet du sort des otages et des déportés, s oit par le biais de la délégation du CICR à Berlin, soit par des lettres adressées au président en exercice de la Croix-Rouge allemande. Mais l'on sait que cette Société était contrôlée par les nazis et que ses principaux dirigeants participaient aux persécutions et au génocide.
 
Le CICR s'est également efforcé de faire parvenir des secours aux victimes des persécutions nazies et aux concentrationnaires. Au prix de mille difficultés, des colis de vivres ont été acheminés vers certains ghettos et certains camps de concentration.
 
Plusieurs de ses délégués comme Friedrich Born en Hongrie, Georges Dunand en Slovaquie, Vladimir de Steiger et Robert Kolb en Roumanie, René Henry en Bulgarie ont su profiter de la petite marge de tolérance que laissaient subsister les satellites du Reich pour apporter un minimum de protection à des persécutés et pour épargner à certains d'entre eux l'horreur de la déportation.
 
Enfin, durant la dernière phase de la guerre, le CICR, profitant de la dislocation de l'appareil du pouvoir nazi, a pu établir des délégués dans certains des camps de concentration et participer, dans une mesure certes limitée, au sauvetage des survivants.

Ces actions ne sont pas négligeables, car une vie sauvée n'a pas de prix, mais elles n'enlèvent rien au bilan global, qui est celui d'un échec.
 
Échec indiscutable, car jamais les principes qui guident l'action du CICR n'ont été aussi outrageusement bafoués.
 
Échec tragique car des millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été exterminés au terme d'un drame atroce sans que le CICR ait rien pu faire pour les sauver.
 
Échec douloureux, car le CICR est resté prisonnier de ses modes de fonctionnement traditionnels; il n'a pas pris – ou n'a pas voulu prendre - toute la mesure du drame qui se déroulait, et n'a pas su y faire face en renvers ant l'ordre de ses priorités et en prenant les initiatives et les risques que la situation commandait.
 
Dans quelle mesure cet échec est-il imputable au CICR lui-même ? Les critiques dont il a fait l'objet après la guerre se sont très largement focalisées sur la question d'une dénonciation publique. Le CICR aurait-il dû dénoncer publiquement le génocide ? Sous quelle forme ? Et en s'adressant à qui ?
 
C'est une question que le CICR s'est posée. En effet, alarmé par la dérive vers la guerre totale, le CICR a envisagé, au cours de l'été 1942, de lancer un appel relatif à la conduite des hostilités.Le projet mis en discussion visait quatre violations qui paraissaient particulièrement graves :
 

  • l'extension des bombardements aériens dirigés contre des populations civiles;

  • le resserrement du blocus;

  • les déportations, les prises d'otages et les massacres de civils;

  • le sort réservé aux prisonniers de guerre qui n'étaient pas protégés par la Convention de 1929.
     

Ce projet a fait l'objet d'une consultation écrite puis d'un examen lors de la séance plénière du 14 octobre 1942 du Comité. Comme on le sait, au terme de cet examen, le CICR a renoncé à lancer cet appel.
 
Pourquoi ? La première impression qui se dégage de la correspondance relative à la consultation écrite, comme du procès-verbal de la séance du 14 octobre 1942, est un sentiment d'impuissance : même les membres qui se sont le plus nettement exprimés en faveur d'un appel reconnaissaient que celui-ci ne changerait rien, que le CICR était impuissant à enrayer la marche vers l'abîme.
 
La crainte de compromettre les activités dont le CICR pouvait effectivement s'acquitter en faveur des prisonniers d e guerre a certainement joué un rôle, ainsi que des motifs moins avouables, comme la crainte de mettre les autorités suisses dans l'embarras. L'intervention du Conseiller fédéral Philip Etter, qui était également membre du CICR, a certainement contribué à faire pencher la balance dans le sens souhaité par le Conseil fédéral : celui de l'abstention.
 
Le CICR a donc choisi la voie des démarches confidentielles auprès des autorités allemandes et des satellites du Reich. Mais ces démarches, il les a essentiellement conduites par le biais de ses délégations. Ce n'est qu'à partir de l'été et de l'automne 1944 que les principaux dirigeants du CICR s'engagent par des démarches à haut niveau, auprès des autorités politiques, en faveur des victimes des persécutions nazies. On doit donc accepter la critique du professeur Favez qui constate que le CICR "n'a pas pris le risque suprême de jeter en faveur de ces victimes tout le poids de son autorité morale"  (p. 374) :
 
  "On peut dès lors se demander pourquoi, entre l'action de secours matériel, dérisoire au regard du sort des victimes, [...] et l'appel public, arme ultime que le CICR [...] a estimé ne pouvoir employer, il n'y eut pas de tentative diplomatique à la fois digne du drame qui se jouait et calculée dans ses risques, comme une lettre de protestation à Hitler ou à Himmler ou mieux encore une mission Huber ou Burckhardt à Berlin ou à Berchtesgaden" écrit encore le professeur Favez (p. 372).
 
Plus encore que l'absence de dénonciation publique, c'est, à mon avis, la timidité des démarches confidentielles qui pèse dans ce bilan.
 
Un mot encore : quelles leçons le CICR a-t-il tirées de cet échec ?
 
On peut en mentionner cinq :
 

  • sur le pla n du droit, le CICR entreprit dès la fin de la guerre les consultations qui devaient conduire à l'adoption d'une Convention protégeant les personnes civiles en temps de guerre;

  • sur le plan de l'éthique, le CICR a contribué à l'adoption de la Déclaration des Principes fondamentaux de la Croix-Rouge, fondée sur les travaux éminents du professeur Max Huber et du regretté Jean Pictet, afin de prévenir le retour des dérives qui étaient apparues au sein du Mouvement dès l'accession de Hitler au pouvoir, en 1933;

  • sur le plan politique, le CICR a redéfini ses rapports avec la Suisse, de façon à mieux assurer son indépendance;

  • sur le plan de la mémoire, le CICR a accepté, en 1955, d'assumer la direction du Centre international de recherches, où sont conservées les archives des camps de concentration; c'est une responsabilité qu'il assume encore aujourd'hui;

  • sur le plan de l'histoire, enfin, le CICR a mandaté le professeur Jean-Claude Favez pour mener une enquête indépendante sur son action en faveur des victimes des persécutions nazies et lui a donné libre accès à ses archives relatives à cette période; dans un souci de transparence, le CICR a également décidé d'ouvrir aux historiens ses dossiers d'archives de plus de 50 ans; ayant pris connaissance des conclusions de l'ouvrage du professeur Favez, le CICR a reconnu ses manquements passés et exprimé ses regrets à ce propos.
     

Mais les photos qui sont exposées ici au Musée témoignent d'une réalité au regard de laquelle les mots – même les plus forts - demeurent impuissants.
 
  *Exposé donné lors de la présentation de l'exposition Mémoire des camps au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, en novembre 2002