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Le CICR depuis 1945 : Indochine, 1947-1954

05-07-2005

Comment, dans un conflit anticolonial historique mené par un mouvement révolutionnaire moderne, le CICR se heurta à des difficultés majeures dans la conduite de son action humanitaire indépendante.

Selon les accords conclus entre les Alliés en 1945, les forces d'occupation japonaises installées au Viet Nam devaient être désarmées par les Chinois dans le Nord et par les Britanniques dans le Sud. Cependant, la France, qui administrait la colonie, négocia avec les deux parties afin de reprendre sa position de contrôle et fit débarquer des troupes en février 1946.

Initialement, cela eut lieu avec l'approbation du Viet-minh , mouvement indépendantiste, dont le chef, Ho Chi Minh, avait proclamé la République démocratique du Viet Nam (RDV) le 2 septembre 1945. La France était prête à accorder le statut d'autonomie à la République et, le 6 mars 1946, un accord était signé à cette fin.

Pourtant, à peine trois mois plus tard, l'administration française dans le Sud du Viet Nam (appelé la Cochinchine) institua une république autonome, dont le but premier était de sauvegarder les intérêts français dans la zone. Cela augmenta les tensions entre la RDV et la France et déboucha, en novembre, sur un affrontement entre les forces des deux camps, dans le port d'Haiphong, au nord.

 
   
    ©CICR/indo-n-00001-02      
   
    Juin 1947 : bateau utilisé par les représentants de la RDV pour une réunion avec le CICR.      
         

  Le bombardement français  

La marine française bombarda alors la ville, tuant des milliers de personnes. Quelques semaines après, le 19 décembre, des scènes de violence éclatèrent à Hanoi, et plusieurs Européens furent tués ou faits prisonniers. Le Viet-minh se retira des villes et entama une longue guérilla, durant laquelle ses forces prirent le contrôle de larges bandes de terre dans la campagne, du nord au sud du pays.

En janvier 1947, alarmé par l'aggravation soudaine de la situation, le CICR envoya au Viet Nam un délégué du nom de Charles Aeschlimann. Celui-ci entreprit de rencontrer les autorités françaises ainsi que des représentants de la RDV – grâce à l'intervention, dans le second cas, de diplomates du Royaume-Uni et de la Chine.

Les représentants de la RDV l'autorisèrent à visiter les prisonniers détenus sur tout le territoire contrôlé par la République. En dix jours, il avait visité le camp de Hoa Binh, au sud d'Hanoi, où se trouvaient 171 prisonniers français. Il leur apporta des vivres et des médicaments. Peu après, à la demande du délégué de libérer les femmes, les enfants et les personnes âgées, les autorités de la RDV relâchèrent 29 personnes.

  Traverser les lignes de front  

Par la suite, le délégué du CICR rencontra plusieurs fois les représentants de la RDV et ceux de la Croix-Rouge du Viet Nam, traversant les lignes de front avec l'aide des militaires français. Il apporta aussi davantage de médicaments ainsi que des messages de la part des familles de prisonniers. Cependant, il ne lui fut plus permis de visiter des Européens capturés.

Parallèlement, Aeschlimann visitait des prisonniers vietnamiens détenus par les Français dans le Nord et le Sud du pays. Il poursuivit cette activité malgré la réticence, dans un premier temps, des autorités françaises, pour lesquelles les affrontements au Viet Nam n'étaient que des troubles intérieurs, qui tombaient sous le coup de la législation française – aucun acteur extérieur n'était donc nécessaire. Toutefois, le CICR insista, puis fut autorisé à reprendre ses visites.

Après août 1947, le CICR fut présent dans tout le Viet Nam et le pays couvert par sa délégation régionale à Singapour. Aeschlimann essaya également de reprendre contact avec la RDV, qui avait une représentation à Bangkok, capitale de la Thaïlande. Précédemment, on lui avait dit qu'il pourrait de nouveau visiter les prisonniers « lorsque les conditions le permettraient » , mais en décembre 1948, on l'avertit qu'une offensive française dans le nord du pays avait rendu les voyages trop dangereux.

 
   
    ©CICR/indo-n-00009-07      
   
    Délégué du CICR parlant avec un prisonnier vietnamien détenu par les Français.      
         

  La situation stratégique change  

À la fin de l'année 1949, la situation stratégique dans la région était en train de changer : l'Union soviétique et la République populaire de Chine, nouvellement proclamée, soutenaient la RDV, alors que les États-Unis et le Royaume-Uni appuyaient un gouvernement vietnamien profrançais placé sous la direction de l'ancien empereur, Bao Dai. Comme les affrontements s'intensifiaient, les Américains commencèrent à fournir un soutien militaire aux Français.

Étant donné le nombre croissant de prisonniers dans chaque camp, le CICR estima qu'il était urgent d'établir des relations plus productives avec la RDV. Après avoir renforcé ses liens avec la République à travers l'antenne que cette dernière a vait en Birmanie (aujourd'hui le Myanmar), il fit en sorte que la station de radio de la RDV commence à diffuser des messages des prisonniers français pour leurs familles – un point sur lequel le CICR insistait depuis longtemps.

Le CICR proposa ensuite une distribution générale de secours médicaux à toutes les victimes des combats se trouvant sur le territoire de la RDV. Lors d'une visite à Hanoi au début de l'année 1951, le président du CICR, Paul Ruegger, lança un appel radio à Ho Chi Minh, lui demandant de prendre les dispositions nécessaires pour que les secours soient distribués. Le message fut diffusé plusieurs fois et, en juin, le nouveau délégué du CICR, Paul Kuhne, apprit que la Croix-Rouge de la RDV avait accepté l'offre d'aide.

  Assistance médicale  

Une réunion fut organisée à Hung Hoa, au nord-ouest de Hanoi, le 26 juillet. La préoccupation première des représentants de la RDV était d'organiser la distribution des secours médicaux, mais ils prirent note de la demande du CICR d'avoir une présence physique sur le territoire de la RDV et de son souci d'établir des contacts réguliers entre les prisonniers et leurs familles. Ils refusèrent cependant que le CICR prenne part de quelque façon que ce soit à la distribution des secours.

Une autre réunion eut lieu en octobre 1951, qui se solda par un échec. Le CICR lança alors des appels radio pour fixer d'autres réunions mais n'obtint pas de réponse.

 
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Conflit d'idéologies
En Indochine, le CICR s'est retrouvé pris dans un conflit d'idéologies, relève Jean-François Berger, rédacteur en chef du Magazine Croix-Rouge Croissant-Rouge, au CICR, et auteur d'un ouvrage* sur le sujet.    
« Pour la RDV, les prisonniers ennemis n'étaient pas simplement des combattants qui n'étaient plus capables de se battre, mais des réactionnaires qu'il fallait rééduquer. Cette attitude excluait toute possibilité pour des acteurs extérieurs, tels que le CICR, de jouer un rôle », explique Berger.    
« Même la neutralité était perçue comme quelque chose d'hostile, de suspect… »    
*L'action du Comité international de la Croix-Rouge en Indochine, ed. Corbaz (Montreux)
 




 

L'institution commençait à craindre que ses démarches auprès de la RDV – effectuées pour la plupart à partir du « camp ennemi », à savoir le territoire contrôlé par les Français – ne compromettent son indépendance et ne ternissent l'image de son impartialité.

Pour renforcer sa position, le CICR mit un terme à ses tentatives visant à entrer en contact avec la RDV depuis le territoire sous contrôle français, et cessa par conséquent de lancer des appels radiodiffusés. Il poursuivit ses visites aux prisonniers vietnamiens détenus par les Français – une trentaine par an durant les années 1952-1953.

  Dien Bien Phu  

À cette époque, le CICR se servait de l'ambassade de la RDV à Pékin (aujourd'hui Beijing) comme principal moyen de communication, notamment pour transmettre des messages aux prisonniers français et des lettres de prisonniers vietnamiens à leurs familles. Mais jamais un délégué du CICR ne put obtenir la permission d'effectuer des visites sur le territoire de la RDV.

Dans le dernier acte du conflit – l'attaque de la RDV lancée dès mars 1954 sur les positions françaises établies à Dien Bien Phu –, le CICR appela les deux parties à conclure un accord sur le respect de l'emblème de la croix rouge afin de pouvoir évacuer les blessés en toute sécurité. Il proposa aussi de créer des zones sanitaires, conformément aux Conventions de Genève, mais en vain.

Finalement, après la victoire vietnamienne en mai, les grands blessés furent échangés sans intermédiaire, et quand vint l'heure de libérer les prisonniers, l'opération eut lieu sous les auspices d'une commission internationale, sans que l'intervention du CICR soit nécessaire.

Les accords de Genève de juillet 1954 ouvrirent la voie au retrait des troupes françaises et au partage du Viet Nam en deux, de part et d'autre du 17e parallèle, avec un référendum prévu sur la réunification du pays. Durant les deux années qui suivirent, le CICR aida à l'organisation des secours en faveur des centaines de milliers de réfugiés qui avaient fui vers le sud, et il continua de fournir une assistance médicale à la Croix-Rouge de la RDV.