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Srebrenica a changé ma vie

08-07-2005 Éclairage

Les terribles évènements qui se sont déroulés à Srebrenica il y a dix ans ont fait des milliers de victimes innocentes qui n'oublieront jamais. D'autres personnes présentes dans la ville pendant les jours qui ont suivi sa chute, comme Dragoslav Blazevic, du CICR, ne pourront pas oublier, elles non plus. Sanela Bajrambasic, de la délégation du CICR à Sarajevo, raconte.

Bien qu'il n'ait pas pu accéder à Srebrenica tout de suite après la chute de la ville, le 11 juillet 1995, le CICR a réussi à venir en aide à des milliers de femmes, d'enfants et de personnes âgées déplacés, obligés de chercher refuge dans la ville de Tuzla et les villages environnants.
 
Travaillant avec d'autres organisations humanitaires et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge, les collaborateurs de l'institution ont distribué des colis de denrées alimentaires et des articles d'hygiène et fourni des installations d'approvisionnement en eau et d'assainissement.
 
Le CICR, seule organisation humanitaire autorisée à pénétrer dans le no man's land situé entre les forces serbes de Bosnie et les forces bosniaques, a transporté beaucoup de ceux qui étaient trop faibles pour traverser la ligne de démarcation. Dragoslav Blazevic était un des chauffeurs du CICR.
 
Ancien officier de l'armée de la Croatie voisine, Dragoslav Blazevic – connu de tous sous le simple nom de Ciro – a rejoint le bureau du CICR à Tuzla comme chauffeur en 1994. Malgré les immenses souffrances dont il a été témoin en tant que tel, Ciro n'a jamais regretté sa décision de travailler pour le CICR. Il considère que cela l'a aidé à devenir celui qu'il est aujourd'hui, un homme avec une conception différente de la vie.
 
Le 11 juillet 1995, il avait été demandé à Ciro et à ses camarades chauffeurs du CICR stationnés à Tuzla de se rendre dans le no man’s land – une bande de terre de plusieurs kilomètres de large. Il leur avait été signalé que des milliers de femmes, d'enfants et de personnes âgées de Srebrenica avaient été conduits en bus jusqu'à la ligne de front serbe bosniaque et obligés de continuer à pied e n traversant le no man's land.
 
Outre qu'elles avaient très peur, nombre de ces personnes déplacées cherchaient désespérément à savoir ce qu'il était advenu de leurs proches. Des milliers d'hommes et de garçons musulmans avaient tenté de fuir en marchant à travers bois, de Potocari, près de Srebrenica, à Tuzla. En proie à un sentiment de détresse mêlé de crainte, de faim et de fatigue, beaucoup étaient trop épuisés pour traverser le no man's land.
 
« Le 12 juillet, nous avons attendu toute la journée mais il n'y a pas eu le moindre signe de survivants de Srebrenica, se souvient Ciro. Mais le 13 juillet, à trois ou quatre heures du matin, nous avons été réveillés par des gens qui affluaient vers nous. Nous avons commencé à les aider et n'avons pas arrêté pendant cinq jours. Les survivants arrivaient par vagues, jour et nuit. Ils étaient si nombreux que nous ne pouvions pas tous les transporter et ne faisions donc monter que les plus faibles dans nos voitures. »
 
Seule aide que le CICR était alors en mesure d'offrir, Ciro et ses collègues écoutaient les survivants de Srebrenica parler de leurs frayeurs et les réconfortaient comme ils pouvaient.
 
« Nous étions en train de conduire un groupe de survivants au camp improvisé de Kladanj, près de Tuzla, quand une femme s'est mise à crier. Elle était prise de panique parce qu'elle avait perdu son beau-père quelque part dans le no man’s land. Il lui avait dit qu'il voulait aller chercher de l'eau à une rivière située à proximité. Je suis retourné en arrière pour tenter de le trouver. Alors que je conduisais, j'ai repéré une petite route menant à la rivière. Je m'y suis engagé et, peu après, j'ai vu un homme étendu sur le ventre, la tête dans l'eau. Je me suis approché pour l'en sortir. Il était trempé, épuisé et pleurait. Il voulait se noyer. Il était si désespéré qu'il voulait mourir.»
 
Ciro et ses collègues s'étaient préparés au pire, mais ils ont été choqués par la tragédie à laquelle ils étaient confrontés. Ils ont fait de leur mieux pour aider les victimes, de façon purement spontanée, allant parfois jusqu'à décider d'ignorer les règles de sécurité du CICR.
 
« Au cours de la nuit, des agents des Nations Unies ont reçu par radio des informations selon lesquelles des personnes déplacées étaient bloquées au niveau de la ligne de front serbe bosniaque. Nous avons décidé d'y aller, au péril de nos vies.
 
Arrivés sur place, nous sommes descendus de voiture, avons pris avec nous les drapeaux du CICR et nos gilets pare-balles et parcouru les quelques derniers mètres restants. Dieu veillait sur nous pour qu'il ne nous arrive rien malgré les soldats qui nous insultaient parce que nous sauvions les survivants d'une mort certaine. »
 
Après avoir passé les cinq jours les plus dangereux de leur vie, Ciro et les autres membres de l'équipe du CICR ont pu rentrer chez eux. Il leur a été difficile d'expliquer, même aux proches parents et amis, ce qu'ils avaient enduré. Certains de ces hommes se souviendront en silence pour le restant de leurs jours. Cependant, Ciro a décidé de faire part de ses émotions et de chercher une aide psychologique.
 
Aujourd'hui, dix ans après ces terribles évènements, beaucoup de choses ont changé pour Ciro.
 
« Je ne suis plus du tout le même homme. Durant de nombreuses années auprès du CICR, j'ai beaucoup donné de moi-même. J'ai partagé les émotions, la souffrance et les tragédies d'un nombre considérable de personnes rencontrées dans le cadre de mon travail. Mais cela n'est rien en comparaison de ce que j'ai vécu dans les jours qui ont suivi la chute de Srebrenica. »