• Envoyer
  • Imprimer

Le CICR après 1945 : Cuba, la révolution et la période immédiatement postérieure

19-07-2005

Aperçu des circonstances dans lesquelles le CICR est entré en contact avec les forces révolutionnaires cubaines, a supervisé le transfert des prisonniers blessés et effectué une série de visites dans les prisons cubaines d’après la révolution.

Fin 1957, le mouvement rebelle dirigé par Fidel Castro tient certaines régions de l’île jusque là sous contrôle des forces gouvernementales de Batista. Préoccupé par les conséquences du conflit sur le plan humanitaire, le CICR adresse un message à la Croix-Rouge cubaine en avril 1958, lui demandant ce qu’il peut faire pour venir en aide aux victimes.

L’institution ne recevra pas de réponse directe, mais, dans un télégramme expédié début juillet, Fidel Castro sollicite les services du CICR et le prie de l’aider à organiser la libération et l’évacuation de prisonniers blessés des forces gouvernementales, que le manque de médicaments ne lui permet pas de soigner. Il insiste sur le fait que l’état des soldats blessés réclame une aide urgente.

Suit un échange de messages, relayés via la capitale vénézuélienne, Caracas, sur les ondes courtes de la radio suisse. Le CICR en informe la Croix-Rouge cubaine et, le 9 juillet, envoie un délégué, Pierre Jequier, sur l’île. Ce dernier a pour mission d’apporter une assistance pratique à la Société nationale pour faire respecter l’article 3 commun aux Conventions de Genève, relatif aux conflits internes, ainsi que d’évaluer les besoins humanitaires dans les rangs des rebelles et de trouver les moyens de distribuer des secours.

  La radio émettrice des rebelles  

Au terme d’une rencontre avec le chef de l’État, le président Batista, Jequier obtient l’autorisation d’organiser le transfert des blessés. Les autorités proposent qu’il ait lieu à proximité de la ville de Bayamo, dans le sud de l’île, aux abords de la région tenue par les rebelles. La propos ition est transmise aux forces de Castro, via le siège du CICR, et relayée par une station de radio établie à Caracas, sur la fréquence de la radio émettrice des rebelles située dans la Sierra Maestra. Les rebelles refusent l’endroit proposé pour la remise des blessés, en raison des jours de marche dans les montagnes que cela supposerait de les y conduire, et font une autre proposition.

 
"...ils voient arriver une femme à cheval, porteuse d’un drapeau blanc. Elle leur annonce que cinquante prisonniers blessés se trouvent à proximité...elle est rejointe par Che Guevara..."
 
 

Les parties mettent plusieurs jours à s’accorder sur un nouveau lieu, mais finalement, une trêve est conclue les 23 et 24 juillet. Accompagné d’un délégué récemment arrivé de Genève, Jequier se rend à l’endroit suggéré par Castro, un poste avancé de l’armée cubaine. « Là, ils voient arriver une femme à cheval, porteuse d’un drapeau blanc. Elle leur annonce que cinquante prisonniers blessés se trouvent à proximité. Mais elle est rejointe par Che Guevara qui déclare aux délégués que deux cents autres prisonniers se trouvent un peu plus loin, à l’arrière… ».*

Tous les prisonniers sont remis à l’armée cubaine, sous la supervision du CICR et de la Croix-Rouge cubaine, dont les médecins donnent les premiers soins à ceux qui en ont besoin. Avant d’achever leur mission et de quitter l’île pour retourner à Genève, les délégués remettent de l’argent à la Croix-Rouge cubaine afin qu’elle achète des médicaments pour les faire parvenir à l’armée révolutionnaire.

Deux semaines plus tard, un représentant du mouvement révolutionnaire cubain (Frente Cívico Revolucionario) de passage à Genève demande que le CICR visite les rebelles détenus par le gouvernement, d’une part, et le s soldats des forces régulières aux mains de Fidel Castro, d’autre part. Un délégué est envoyé à la Havane en septembre. Il effectue des démarches auprès des autorités afin d’obtenir l’autorisation de réaliser des visites et de mener d’autres activités, mais se heurte à une fin de non-recevoir et rentre à Genève. Le CICR poursuit néanmoins ses tentatives de persuader les représentants du gouvernement cubain à l’autoriser à entreprendre une nouvelle action, mais en vain.

  L’appel du CICR  

Le 30 décembre 1958, à la veille de l’effondrement du régime Batista, le CICR lance un appel aux deux parties. Il leur demande de respecter l’esprit des Conventions de Genève de 1949 et d’appliquer les dispositions de l’article 3. Deux jours plus tard, les nouveaux dirigeants de la Croix-Rouge cubaine prennent contact avec le CICR, qui décide d’envoyer Pierre Jequier une nouvelle fois à la Havane.

Jequier est reçu par le nouveau président, le docteur Manuel Urrutia, qui s’engage à respecter les dispositions des Conventions de Genève relatives au traitement des « prisonniers militaires ». Le lendemain, le délégué visite un camp d’internement où sont détenus quelque 400 prisonniers, militaires et civiles.

Malgré un départ prometteur, le nouveau ministre des Affaires étrangères lui fait part de sa déception d’avoir constaté que le CICR n’a pas pu intervenir pour protéger les civils tombés aux mains de la police avant l’effondrement du régime antérieur. Jequier lui explique les restrictions auxquelles le CICR est soumis en situation de conflit interne, relevant le fait qu’en l’occurrence, les autorités auraient dû donner leur accord pour que le CICR puisse entreprendre une action, ce qui n’a pas été le cas sous le régime déchu. S’ensuit une suspension des visites, qui reprennent le 9 mars, date à laquelle le CICR peut visiter la principale prison du pays, La Cabaña , où sont détenus un millier de prisonniers.

  Amélioration des conditions de détention  

     

Plus tard, Jequier, qui a été rejoint par un autre délégué envoyé de Genève, établit un plan complet de visites des lieux de détention qu’ils réaliseront dans l’ensemble du pays, sans avis préalable. Lorsqu’ils se rendent à La Cabaña pour la deuxième fois, ils constatent que les conditions de détention se sont améliorées depuis leur dernière visite. Leur tournée terminée, ils rentrent à Genève en juillet 1959.

Au début de l’année suivante, dans un climat de détérioration des relations entre Cuba et les États-Unis, le CICR reçoit des appels à l’aide de la part de Cubains en exil aux États-Unis, qui dénoncent l’aggravation des conditions de détention dans les prisons cubaines et lui demandent d’intervenir. Les tentatives répétées du CICR d’obtenir l’autorisation d’effectuer une nouvelle série de visites se heurtent cependant à un refus systématique.

La situation se durcit à la suite de l’opération de la Baie des Cochons, au cours de laquelle des exilés cubains, soutenus par les États-Unis, tentent vainement de débarquer sur l’île : les envahisseurs sont défaits et l’essentiel des troupes capturé. Le CICR entreprend de nouvelles démarches auprès des autorités en vue d’obtenir l’accès aux prisonniers, mais une fois de plus sans succès.

En mars 1962, alors que les combattants capturés sont sur le point d’être jugés, le président du CICR s’adresse à Fidel Castro, lui demandant que les dispositions de l’article 3 des Conventions de Genève soient pleinement appliquées et, une nouvelle fois, que l’institution soit autorisée à visiter les prisonniers. Les contacts se multiplieront, mais les portes des prisons cubaines resteront obstinément closes au CICR.

  Pour plus de détails, lire l'article de Françoise Perret dans la Revue internationale de la Croix-Rouge