Quatre-vingts ans de prévention de l’emploi d’armes biologiques et chimiques
10-06-2005 Déclaration de Jacques Forster, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge
Déclaration prononcée par Jacques Forster, vice-président du CICR lors du Séminaire international sur la menace biologique et chimique tenu à l’occasion du 80e anniversaire du Protocole de Genève de 1925concernant la prohibition d'emploi, à la guerre, de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques.
Voir aussi :
- 1914-18: l'action du CICR contre la guerre chimique
- Protocole de Genève, 17 juin 1925
- Biotechnologie, armes et humanité, appel du CICR, 2002
La même année, un chimiste du nom de Fritz Haber recevait le prix Nobel de chimie. Inquiet à l’idée que la production aliment aire mondiale ne suffirait bientôt plus à nourrir la population du globe, il avait inventé un procédé qui permettait de transformer le nitrogène atmosphérique en engrais agricole. Aujourd’hui, l’approvisionnement alimentaire de quelque deux milliards de personnes dépend de cette invention.
Haber n’avait cependant pas appliqué son génie à ce seul domaine. Il avait pensé que la chimie pourrait aussi apporter une solution à l’enlisement de la Première Guerre mondiale dans les tranchées. Convaincu des possibilités offertes par une nouvelle forme de combat, il allait être pour beaucoup dans l’utilisation de gaz toxiques, pour la première fois dans l’histoire militaire, le 22 avril 1915. Ce jour-là, près de 150 tonnes de chlore sont déversées sur le front des Flandres, en Belgique. Des centaines de soldats meurent asphyxiés, comme « noyés sur la terre ferme », dira-t-on. Ce n’est pas tout : une fois brisé le tabou interdisant l’utilisation de substances toxiques comme moyen de guerre, les deux parties au conflit ne tardent pas à utiliser le gaz moutarde, qui brûle la peau et rend aveugle.
Si le tabou interdisant l’emploi de substances toxiques dans la guerre a été codifié par le Protocole de 1925, il est antérieur de plus de deux millénaires à cet instrument et repose sur les règles de conduite de la guerre établies par divers systèmes moraux et culturels. Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains avaient pour coutume de respecter l’interdiction d’employer du poison et des armes empoisonnées. En Inde, dès 500 av. J.-C., l’emploi de telles armes était interdit par les lois de Manu relatives à la guerre et, mille ans plus tard, les Sarrasins tiraient du Coran des règles de conduite de la guerre qui prohibaient expressément l’empoisonnement.
En écho à l’horreur de l’opinion publique face à l’emploi des gaz toxiques dans la guerre, l’appel lancé par le CICR en 1918 et celui que l’institution adressera à la Conférence internationale de la Croix-Rouge de 1921 contribueront à l’élan diplomatique qui culminera dans le traité que nous commémorons aujourd’hui, 80 ans après son adoption. Il convient de préciser qu’à part quelques cas bien connus de violation survenus depuis 1925, la règle interdisant l’emploi d’armes toxiques énoncée dans le Protocole de 1925 a été observée dans la quasi-totalité des centaines de conflits armés qui ont éclaté depuis son adoption. Aujourd’hui, alors que nous fêtons ce succès, il nous incombe aussi de nous demander si nous prenons vraiment toutes les mesures nécessaires pour qu’il ne soit plus jamais recouru à l’empoisonnement et la propagation délibérée de maladies comme moyen de guerre ou à toute autre fin hostile. Nous devons en outre nous interroger sérieusement sur la pertinence des dispositions prévues par les conventions relatives aux armes chimiques et biologiques dans une histoire actuelle marquée par les avancées technologiques et l’évolution des contextes politiques.
Le développement que connaît actuellement le domaine de la biotechnologie pourrait rendre les armes chimiques et biologiques plus efficaces, leur fabrication plus facile et leur utilisation plus sûre et plus difficilement détectable, donc plus tentante pour un État, un groupe ou un individu qui aurait l’intention de mener une attaque. Il est probable qu’on peut aussi agir, à distance et sans détection possible, sur le comportement d’une population ou même sur sa fertilité. L’emploi d’agents pharmaceutiques en tant qu’armes est aujourd’hui une réalité aux conséquences tragiques évidentes. Le jour n’est certainement pas loin où l’on pourra prendre pour cible d’une attaque à l’agent biologique un groupe ethnique particulier. Ce genre de scénario n’est pas le fruit de l’imagination du CICR : on l’a vu se réaliser, et il a par ailleurs été évoqué par d’innombrables experts gouvernementaux ou indépendants. Alarmé par une telle perspective, le CICR a lancé, en septembre 2002, un nouvel appel intitulé « Biotechnologie, armes et humanité ». Porteur d’un triple message, cet appel attirait tout d’abord l’attention du public sur les risques potentiels inhérents à certains progrès réalisés dans le domaine des sciences de la vie et de la biotechnologie. Il soulignait ensuite la pertinen ce des normes juridiques et éthiques interdisant l’empoisonnement et la propagation délibérée de maladies. Enfin, il insistait sur la responsabilité qu’ont les gouvernements, la communauté scientifique et l’industrie d’empêcher l’utilisation des progrès de la science à d’autres fins que le bien de l’humanité.
Nous nous félicitons en outre que les États parties à la Convention sur les armes biologiques envisagent un ensemble de mesures visant à prévenir et à punir les violations des dispositions de cet instrument. Nous déplorons toutefois que les démarches en vue de l’adoption d’un protocole établissant un système de surveillance du respect de la Convention n’aient toujours pas abouti, car cela continue d’hypothéquer les chances de s’entendre sur un programme d’action concertée qui s’impose pourtant de toute urgence. Si le spectre d’un terrorisme utilisant des agents biologiques ou chimiques suscite des inquiétudes croissantes, force est de reconnaître qu’il ne s’agit là que de l’un des divers risques d’emploi abusif de telles substances, et que tout système visant à prévenir l’ensemble de ces risques doit inclure les dispositions du Protocole de 1925 et des conventions sur les armes biologiques et chimiques.
Vu la forte augmentation du nombre d’agents potentiellement dangereux, de vecteurs utilisables et d’acteurs pouvant y avoir accès, l’humanité risque de perdre le combat qu’elle a engagé contre l’empoisonnement et la propagation délibérée de maladies. Ce n’est cependant pas une fatalité. Nous pouvons réduire les risques si nous nous employons tous ensemble à réaffirmer les normes juridiques et éthiques existantes, et si nous incitons non seulement des experts gouvernementaux mais également tous les milieux scientifiques et industriels concernés à participer à une action conjointe de prévention.
Les règles contenues dans le Protocole de G enève de 1925 et dans les deux conventions inspirées de cet instrument figurent parmi les éléments les plus anciens et les plus fondamentaux du droit international humanitaire. Nous les avons reçues en héritage des générations précédentes, à charge pour nous de les administrer. Mais pour survivre, elles doivent être plus que des documents juridiques, car elles ne se suffisent pas à elles-mêmes. La vigilance et le sens des responsabilités qu’elles exigent doivent dépasser de loin les limites de cette salle. Il est impératif que les dirigeants politiques, les journalistes et le grand public, chaque scientifique travaillant dans le domaine, les financiers de la recherche scientifique ainsi que les industries et les entreprises concernées soient parties prenantes. Dans les années à venir, le Protocole de 1925 pourrait bien être mis à l’épreuve comme jamais auparavant. Nous ne pouvons nous permettre d’ignorer les risques, de laisser les règles s’affaiblir ou de nous soustraire à nos responsabilités. Certains des effets de la guerre chimique ou biologique ne sont déjà que trop bien connus. Nous ne devons pas attendre d’être témoins d’autres horreurs de ce type ou d’un genre nouveau : il faut que tous les acteurs concernés assument leurs responsabilités sans plus tarder.
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