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Le piège indochinois

17-08-2005 Article, Le Temps, de Bernard Bridel

Dans les deux conflits qui ont ensanglanté le Vietnam de 1946 à 1975, le CICR s'est sans cesse cassé les dents sur le refus des communistes de le laisser accéder à leurs prisonniers - article paru le 17 août 2005 dans le quotidien suisse « le Temps ».

En ce début mai 1954, le premier conflit de la décolonisation atteint son paroxysme. Dans la cuvette de Diên Biên Phu – décrite par l'envoyé spécial du Monde, Robert Guillain, comme ce «stade dont le fond est à nous et les gradins des montagnes au Vietminh» – la France coloniale s'apprête à subir sa plus terrible défaite en Indochine et à perdre bien des illusions.

     
    ©ICRC/indo-n-00020-02      
   
    Charles Aeschlimann (à droite), de retour d'Hanoi. Ses bonnes connaissances de l'Asie n'ont pas suffi pour convaincre le Vietminh d'accepter le CICR comme interlocuteur. 
         

Pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la fin annoncée du premier conflit indochinois s'accompagne d'un amer constat: en près de huit ans d'hostilités, mis à part la visite d'un camp de civils français dont quelques-uns ont été libérés en février 1947, ses délégués n'auront jamais eu accès aux prisonniers en mains du Vietminh. D'autre part, si le CICR a pu, en se servant de l'ambassade de la République démocratique du Vietnam (RDV) à Pékin, transmettre des messages aux captifs des deux bords, il n'a pas été autorisé à contrôler la distribution des secours qu'il remettait à la Croix-Rouge de la RDV. En d'autres termes, le Comité n'a jamais réussi à s'implanter en territoire communiste.
 

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. Dès 1947, alors que la situation se dégrade, le CICR envoie un de ses meilleurs délégués au Vietnam, Charles Aeschlimann. Bon connaisseur de l'Asie, l'homme a ses réseaux. En peu de temps, il rencontre les représentants des autorités françaises (qui considéreront longtemps le conflit comme une affaire interne) et de la RDV, et réussit à faire libérer 29 personnes. Bref, tout se présente sous les meilleurs auspices.

  Le silence du Vietminh  

     
    ©ICRC/indo-n-00001-02      
   
    Une rencontre sur le fleuve Rouge avec un représentant de la RDV en présence des consuls indien et britannique n'a pas donné plus de résultat 
        Toutefois, avec l'évolution stratégique de la situation (implication de plus en plus massive des grandes puissances dans cette guerre froide qui porte si mal son nom), les difficultés vont rapidement augmenter pour le CICR, le ton se durcir. Du côté français, Aeschlimann est toléré, et, à force d'insister, parvient à visiter les prisonniers vietminh en mains françaises. En revanche, avec le Vietminh, les ponts sont rompus: aux innombrables lettres, appels radio et autres démarches entreprises pour rétablir le contact, la RDV d'Hô Chi Minh répondra par le silence.
 

«Le fait que le CICR ait été perçu (ndlr: par le Vietminh) comme un acteur occidental trop proche des autorités françaises, dont il n'a pu se détacher suffisamment et dont il dépendait largement sur le plan logistique, n'est pas étranger à cet échec», écrira l'historienne de l'insti tution Florianne Truninger.
 

Mais revenons à ce printemps 1954, période cruciale, tant pour les combattants que pour ce CICR, garant du droit humanitaire, mais que certains accusent de n'avoir rien compris aux enjeux de cette guerre d'un nouveau genre. A l'horreur des combats en cours à Diên Biên Phu s'ajoute une furieuse polémique entre les belligérants qui tentent chacun d'instrumentaliser le CICR, en le sommant de dénoncer tel ou tel acte de l'adversaire. Depuis des semaines, Français et Vietnamiens s'accusent mutuellement de violer les dispositions des conventions de Genève sur l'évacuation des blessés. Les premiers assurent que les seconds tirent sur les avions et hélicoptères frappés du sigle de la Croix-Rouge, alors que les seconds affirment que ces mêmes aéronefs sont utilisés pour transporter des munitions.
 

Dans une réponse du 27 mars à une protestation française, le CICR, après avoir redit sa disponibilité pour l'organisation d'une trêve, a dû rappeler que selon les termes de l'article 36 de la première convention de Genève de 1949, «la protection des avions sanitaires est subordonnée à un accord entre les belligérants». Or, le général Giap qui commande le siège de Diên Biên Phu n'a jamais donné cet accord. En droit, et contrairement à ce que prétendent la presse et l'opinion publique françaises chauffées à blanc, les tirs vietnamiens sur les ambulances volantes ne violent pas les Conventions de Genève.

  L'espoir de Genève      
     
   
    Deux guerres en quelques dates    
  •    
  • 1946 – 8 février: débarquement des troupes françaises au Tonkin.

    23 novembre: bombardement de Haiphong par l'artillerie de marine française.

    19 décembre: insurrection du Vietminh à Hanoi. Hô Chi Minh est ses partisans prennent le maquis.

  • 1947 – octobre: offensive française dans la Haute-Région limitrophe de la Chine.

  • 1949 – 8 mars: le Vietnam devient un Etat associé de l'Union française.

  • 1950 – 15-30 janvier: reconnaissance de la RDV par la Chine et l'URSS.

    25 juin: début de la guerre de Corée

  • 1951 – 1er janvier: la France ratifie les Conventions de Genève de 1949.

  • 1952 – octobre: offensive vietminh en pays Thaï, au nord-ouest du Tonkin.

  • 1953 – 27 juillet: armistice en Corée.

    Octobre: les troupes du Vietminh contrôlent les trois quarts du delta du Tonkin.

    20 novembre: début de l'occupation de Diên Biên Phu par les troupes françaises.

  • 1954 – 13 mars: début de l'assaut du Vietminh contre Diên Biên Phu.

    25 avril: ouverture à Genève de la Conférence sur la Corée et l'Indochine.

    7 mai: chute de Diên Biên Phu.

    20 juillet: signature à Genève des accords d'armistice en Indochine.

  • 1956: Ngô Dinh Diêm, président à Saigon, refuse les élections prévues par les accords de Genève de 1954. Les premiers conseillers militaires américains débarquent. La guerre du Vietnam commence.

  • 1968: l'intervention américaine atteint le chiffre de 500 000 GI sur place.

    L'Offensive de tête a lieue. La conférence de Paris s'ouvre.

  • 1973: signature des accords de Paris. Début du retrait des troupes américaines.

  • 1975: offensive du printemps. Fin du régime de Saigon le 30 avril 1975.

  • 1976: le Vietnam est officiellement unifié et prend le nom de République socialiste du Vietnam. Saigon devient Hô Chi Minh-Ville.
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A Genève, justement, parallèlement aux combats acharnés précédant toute négociation finale, la Conférence sur l'Indochine s'est ouverte le 25 avril. Conscient du caractère dramatique du moment, le président du CICR, Paul Ruegger, convoque pour le mercredi 5 mai une séance extraordinaire du conseil de la présidence de l'institution. Fixée à 9 heures du matin, la réunion de ce «conseil exécutif» du CICR doit «examiner les mesures à prendre éventuellement en relation avec le conflit du Vietnam et l'assistance aux blessés».
 

Comme tous les observateurs, le CICR sent bien que la fin est proche pour la garnison française assiégée. Le moment est d'importance: après des années d'échec, de frustration et de difficultés sans fin rencontrées dans cette guerre qui préfigure les conflits à venir de la décolonisation, il lui faut reprendre la main.
 

C'est en tout cas l'avis d'une partie de son comité, qui le pousse à profiter de la présence de nombreux diplomates à Genève pour faire pression sur les belligérants, affirme l'historien et futur délégué du CICR, Jean-François Berger (cf. bibliographie). L'idée de ces audacieux, inspirée par Jacques De Reynier (qui fut délégué en Indochine en 1951 et qui est prêt à se rendre par tous les moyens à Diên Biên Phu, même à s'y faire parachuter, dit-on), consiste à négocier sur place avec le commandement de l'armée de la RDV l'évacuation des blessés du camp retranché vers une zone neutralisée.
 

Afin de parer au refus attendu d'accès au territoire sous contrôle du Vietminh (obstacle contre lequel le CICR butte depuis le début du conflit), il est recommandé de donner à l'offre le plus de publicité possible, pour contraindre les parties «à prendre la responsabilité de l'échec d'une action d'évacuation des blessés».
 

Le jeudi 6 mai, réuni en séance plénière, le Comité approuve la mission de De Reynier qui a obtenu au préalable l'accord de principe d'un des membres les plus éminents, le général Henri Guisan. Mais le délégué baroudeur ne sautera jamais sur Diên Biên Phu: le lendemain, vendredi 7 mai 1954, les troupes du général de Castries, assiégées depuis le 13 mars capitulent.
 

Si on estime à près de 10 000 le nombre de Vietnamiens tués lors des combats, côté français, on compte 1750 morts. Mais, des 10 863 prisonniers faits par le Vietminh dans le «stade maudit», seuls 3290 reviendront de captivité, quatre mois plus tard. Entre temps, le 20 juillet 1954, les Accords de Genève entérinant la division du Vietnam en deux à la hauteur du 17e parallèle ont été signés. Nouvelle frustration: le CICR ne prendra pas part aux opérations de rapatriement des prisonniers, qui sont confiées à une commission internationale canado-polono-indienne.

  Un retrait lourd de conséquences
 

Paradoxalement, la fin du conflit avec le flot de réfugiés qu'elle engendre entre le nord et le sud du Vietnam va accroître les tâches du CICR en Indochine et lui permettra même d'envoyer un délégué à Hanoï. Toutefois, en 1957, considérant que sa tâche est accomplie, le Comité rappelle à Genève son délégué en RDV. «Décision lourde de conséquences, puisqu'il ne put plus jamais, p ar la suite, envoyer de représentant à Hanoï», souligne le futur patron des patrons genevois et ancien délégué, Michel Barde, dans un mémoire de fin d'études à l'analyse si perspicace que le CICR en exigea le séquestre durant vingt ans! En d'autres termes, et même s'il n'en porte évidemment pas l'entière responsabilité, le CICR devra attendre jusqu'en mai 1974, soit plus d'un an après les accords de Paris mettant fin à la deuxième guerre du Vietnam, pour qu'un de ses délégués puisse à nouveau se rendre à Hanoï.
 

«On le voit, relève Michel Barde, tout comme dans le conflit coréen, l'action du CICR dans la première guerre du Vietnam fut déséquilibrée parce que limitée à une seule des parties en présence», en l'occurrence la partie française qui joua plus ou moins sincèrement le jeu. Le drame, pour le CICR, c'est que cette attitude de non-réciprocité des communistes se répétera durant le second conflit vietnamien qui verra l'intervention massive des Etats-Unis.

  Le mur de l'idéologie
 

«Le refus du Vietminh, et plus tard celui du Vietcong et du Nord Vietnam de laisser venir le CICR dans les zones sous leur contrôle s'explique avant tout par des raisons idéologiques, explique de son côté Jean-François Berger. Dans ce système où l'individu doit s'effacer devant le collectif, où l'isolationnisme est volontaire et considéré comme le prix à payer pour remporter la victoire, les prisonniers ennemis n'étaient pas simplement des combattants plus capables de se battre, mais des réactionnaires qu'il fallait rééduquer. Quand ils n'étaient pas, comme les pilotes de bombardiers américains, simplement considérés comme des criminels de guerre. Cette attitude excluait toute possibilité pour des acteurs extérieurs, tels que le CICR, dont la neutralité elle-même était suspecte, de jouer un rôle.»
 

Pas de doute, les guerres d'Indochine mirent sérieusement en crise le CICR qui ne sut pas (ou ne put tout simplement pas) trouver la bonne attitude face aux tenants de l'idéologie communiste qu'il avait en face de lui. Depuis, «les choses ont bien changé, conclut en souriant Jean-François Berger, rappelant que les excellentes relations qu'entretiennent les délégués du CICR avec les rebelles maoïstes népalais ont permis tout récemment encore la libération de plusieurs de leurs captifs».

 


    Bibliographie
   
  •    
  • «Le Comité international de la Croix-Rouge et la guerre d'Indochine. De la défaite japonaise aux Accords de Genève (1945-1954)», Florianne Truninger in «Numéro commémoratif du 125e anniversaire de la Revue Internationale de la Croix-Rouge».
  •    
  • «L'Action du Comité international de la Croix-Rouge en Indochine, 1946-1954», Jean-François Berger. Editions Corbaz Montreux, 1982.
  •    
  • «La Croix-Rouge et la Révolution indochinoise. Histoire du Comité international de la Croix-Rouge dans la guerre du Vietnam», Michel Barde. Genève 1975.
  •    
  • «Guerres, révolutions, Croix-Rouge. Réflexions sur le rôle du Comité international de la Croix-Rouge», Jacques Freymond. Institut universitaire des Hautes Etudes internationales. Genève 1976.
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