Travailler entre les lignes qui divisent Sri Lanka
05-06-2008 Éclairage
À Sri Lanka, il n'existe qu'un seul point de passage entre les zones contrôlées par le gouvernement et celles aux mains des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), à Omanthai. Le CICR y joue un rôle particulier en faisant passer sans encombre la population et les marchandises « à travers les lignes ». Claudia McGoldrick s'est rendue à Omanthai pour rencontrer un délégué du CICR chargé des activités de protection, dont le travail est pour le moins inhabituel.
En tant que délégué chargé des activités de protection du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Olav a essentiellement pour tâche de faire traverser sans encombre la population et les marchandises au seul point de passage entre les territoires contrôlés par le gouvernement et ceux qui sont aux mains des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), à Sri Lanka.
Assis dans une hutte au toit de chaume dans un no man's land qui s'étend sur 600 mètres et sépare les positions des deux parties au conflit, Olav décrit une journée de travail ordinaire « sur les lignes ». « Certains jours, jusqu'à 700 personnes franchissent les lignes – plus de la moitié sont des commerçants qui viennent de part et d'autre des lignes pour échanger leurs marchandises dans le no man's land et qui retournent ensuite chacun de leur côté, explique Olav. Les gens ici appellent ce type d'échanges un kiss movement*. »
Omanthai est un point de passage vital entre le nord et le sud du pays. Il permet la circulation de la population dans les deux sens et, avant tout, l'acheminement de médicaments et d'autres marchandises destinées à la population vivant dans les zones du nord du pays contrôlées par les LTTE, une région aussi connue sous le nom de Vanni.
Dans la chaleur oppressante de l'après-midi et sous un ciel chargé de nuages menaçants, Olav observe les longues files de commerçants qui passent à la queue leu leu devant sa hutte, beaucoup ployant sous le poids de sacs de riz et d'autres produits. Ils retournent dans le sud, après avoir échangé des vêtements, des articles en plastique et d'autres marchandises de l'autre côté. À l'entrée et à la sortie du no man's land, ils doivent se soumettre à des contrôles de sécurité d'un côté comme de l'autre. Au mê me moment, un petit groupe de commerçants attendent patiemment de pouvoir à leur tour échanger leurs marchandises.
Kamala, 32 ans, est l'une d'entre eux. Comme beaucoup d'autres qui s'adonnent à ce type de travail, elle vit dans un camp de personnes déplacées près de la ville de Vavuniya. « Je n'aime pas ce que je fais, mais je n'ai pas le choix, explique-t-elle. Mon mari est sans emploi et nous avons cinq enfants. » Nadrajah, un autre commerçant, ajoute : « Nous avons le courage de faire ce travail uniquement parce que le CICR est présent. On se sent davantage en sécurité. »
À cet instant, une ambulance passe devant le poste d'Olav, roulant en direction du sud. Elle transporte six patients à l'hôpital de Vavuniya. Des volontaires de la Croix-Rouge de Sri Lanka, qui collabore étroitement avec le CICR « entre les lignes », se tiennent prêts à donner les premiers secours en cas de besoin. Olav regarde un officier de l'armée sri-lankaise fouiller l'ambulance lorsqu'elle arrive sur les lignes de l'armée. Après avoir reçu l'autorisation de passer, l'ambulance en rejoint une autre venant du sud, et les patients sont transférés d'un véhicule à l'autre.
« Le kiss movement s'applique aussi bien aux véhicules qu'aux personnes », explique Olav avec un sourire. Toutefois, dans la plupart des cas, notamment s'il s'agit d'une urgence, les ambulances sont autorisées à traverser librement les lignes, sans avoir à transférer les patients.
« On se sent parfois isolé quand on passe huit heures par jour dans ce no man's land, admet Olav. Mais j'essaie de penser à ce que mon travail représente pour les personnes qui traversent les lignes. Il est très gratifiant de se dire, par exemple, qu'à travers ce point de passage, nous facilitons l'accès à des soins spécialisés pour ceux qui en ont besoin. »
Un autre aspect essentiel du travail d'Olav consiste à transporter les dépouilles des combattants à travers les lignes de front. « Nous avons transféré quatre corps la semaine passée et vingt la semaine précédente, précise-t-il. Cela peut arriver n'importe quand. » Et d'ajouter : « Ce travail peut paraître macabre, mais il est important, car il permet de clarifier le sort des combattants qui, sans cela, resteraient portés disparus. Il est aussi essentiel pour les familles de retrouver le corps de leurs proches, pour qu'elles faire leur deuil. »
Le risque que des incidents de sécurité se pro duisent est permanent. « À plusieurs reprises en 2007, des affrontements entre les deux parties au conflit se sont approchés dangereusement des lignes, rappelle Olav, et des obus sont tombés à une centaine de mètres à peine du point de passage. » Dans de tels cas, l'équipe du CICR se réfugiait dans un abri fortifié et le point de passage était immédiatement fermé, parfois pour plusieurs jours.
« Plus récemment, une vache qui broutait aux abords du no man's land a marché sur une mine terrestre. C'était horrible. En théorie, la zone est exempte de mines, mais on ne peut jamais en être vraiment sûr », explique-t-il.
Olav quittera bientôt son poste pour rentrer chez lui, aux Philippines. Son départ lui inspire des sentiments mitigés. « Mes amis aux Philippines ont été surpris que j'accepte ce travail, admet-il en riant. C'est vrai que c'est assez inhabituel, mais si je peux partir d'ici en me disant que j'ai contribué, d'une certaine manière, à atténuer les souffrances de quelques personnes, alors le jeu en aura valu la chandelle. Après tout, c'est précisément l'objectif de notre travail. »
* Échange de marchandises entre commerçants ou transfert de passagers ou de marchandises d'un véhicule à un autre à un point de passage ou à un poste de contrôle.
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