Afghanistan : la population civile court de plus en plus de risques
04-03-2009 Conférence de presse
À la suite d'une visite de six jours en Afghanistan, Pierre Krähenbühl, directeur des opérations du CICR, a déclaré qu'il craignait que les civils ne soient touchés de plein fouet en cas d'intensification du conflit. Il a formulé les remarques suivantes en guise d'introduction à une conférence de presse à Kaboul.
Je ferai plus particulièrement le point sur la situation des civils touchés par les hostilités persistantes qui s'intensifient, les questions de détention et les activités du CICR dans le pays.
Avant de traiter de ces points spécifiques, permettez-moi de faire quelques remarques d'ordre général :
J'ai travaillé en Afghanistan au milieu des années 90, notamment lors de la bataille de Kaboul en 1994, qui a vu les différentes factions de moudjahidin s'affronter pour le contrôle de la capitale. Je me souviens avoir pensé alors aux répercussions que 14 ans de guerre pourraient avoir sur le peuple afghan. Aujourd'hui, nous parlons d'une guerre qui perdure depuis 30 ans.
Trente ans de violence, d'insécurité et de pertes quasi permanentes. Au-delà des statistiques, ce sont des destins et des tragédies individuels qui se jouent. Chaque blessé dont nous parlons après un attentat-suicide ou des bombardements aériens a un nom, une famille, une histoire.
Je ne soulignerai jamais assez les souffrances individuelles et collectives effroyables que les Afghans – hommes, femmes et enfants confondus – ont enduré durant trois décennies et continuent d'endurer, aujourd'hui encore, d'une façon qui dépasse l'entendement.
Évolution du conflit et menaces pour les civils
Cela nous amène à la question cruciale des civils qui sont menacés par le conflit actuel. Ces trois dernières années, le CICR a signalé à maintes reprises que le conflit avait des répercussions toujours plus dramatiques sur la population civile.
Aujourd'hui, nous sommes plus inquiets que jamais. Le conflit s'intensifie et s'étend à d'autres régions du territoire afghan, tandis que le nombre de victimes civiles est nettement plus élevé qu'il y a un an.
Le quotidien des personnes vivant dans les zones de combat est constamment bouleversé, que ce soit par de s frappes aériennes, des raids nocturnes, des attentats-suicide ou par l'utilisation d'engins explosifs improvisés. De surcroît, les différentes parties aux conflits usent de mesures d'intimidation à l'encontre de la population, qui subit des pressions ou est prise à partie.
Des vies sont également menacées, car l'accès à des soins médicaux dans les zones où les postes de santé ont été fermés ou détruits est souvent difficile.
Cette question a occupé une place centrale durant ma visite. J'ai fait état des profondes préoccupations du CICR au sujet de la protection des civils aux généraux McKiernan et Schloesser, respectivement à la tête des forces armées américaines et des Forces internationales d’assistance à la sécurité (ISAF). Je leur ai rappelé en particulier l'obligation de faire en toutes circonstances une distinction entre les personnes qui participent aux hostilités et celles qui n'y participent pas ou plus directement (comme les blessés ou les combattants capturés).
J'ai eu le sentiment que mes deux interlocuteurs étaient réceptifs aux observations et aux préoccupations du CICR.
J'attends avec intérêt de pouvoir discuter plus avant de ces questions d’ici quelques semaines, dans le cadre du dialogue régulier que j'entretiens avec le Commandement central des forces américaines (CENTCOM). Il s'agit là d'un aspect important de notre travail.
J'ai également fait part de la préoccupation du CICR quant aux effets du conflit sur les civils, lors d'une réunion avec des représentants de l'opposition armée, en particulier les Talibans. J'ai insisté sur la gravité des conséquences des attentats-suicide perpétrés dans des lieux bondés, de l'utilisation d'engins explosifs improvisés et des tirs de roquettes, qui frappent les civils et les objectifs militaires sans distinction. J'ai souligné la nécessité de prendre des mesures pour éviter d'exposer des civils aux effets des attaques armées.
Il m'a semblé qu’une discussion sur ces différents points pouvait être engagée avec les Talibans.
Ces derniers mois, le CICR a régulièrement intensifié ses opérations dans les zones touchées par le conflit, notamment :
en apportant un soutien accru à des hôpitaux chirurgicaux de premier plan tels que l’hôpital Mirwais à Kandahar ;
en intensifiant le programme d’assistance aux blessés de guerre ;
en renforçant les postes de premiers secours dans les zones de conflit, comme récemment à Wardak ;
en apportant son soutien aux secouristes communautaires volontaires du Croissant-Rouge afghan ;
en facilitant les campagnes de vaccination contre la polio dans les zones de conflit ;
en effectuant des distributions d’urgence de vivres et d’articles ménagers de première nécessité à des familles déplacées en raison des affrontements, comme dernièrement à partir d'Herat ;
en intensifiant les efforts déployés pour améliorer sa présence dans certaines zones comme à Kunduz, à Maimana, à Farah et, dès que possible, à Helmand.
Dans de nombreuses réunions ces derniers jours – ainsi que dans les médias – j’ai entendu parler à plusieurs reprises du déploiement imminent de nouvelles troupes internationales, essentiellement américaines, et du risque réel de voir le conflit s'intensifier davantage encore.
Les parties aux conflits, que ce soient les forces nationales afghanes, les contingents militaires internationaux ou l’opposition armée, doivent faire beaucoup plus à plusieurs égards pour respecter les obligations qui leur incombent en vertu du droit international humanitaire. Faute de quoi, le CICR craint que la population afghane ne soit durement touchée par l'escalade de la violence redoutée, qui risque de plonger de nombreuses personnes dans une détresse extrême.
Personnes privées de liberté
Je souhaiterais à présent aborder les questions de détention. Depuis le début de cette nouvelle phase du conflit afghan, le CICR visite des personnes internées tant à Guantanamo qu’à Bagram. Depuis 2002, il a effectué 127 visites d’une semaine dans le centre d’internement de Bagram.
Au fil des ans, le CICR a très régulièrement soulevé des questions relatives aux conditions de détention des personnes privées de liberté et au traitement qui leur est réservé. Des progrès ont été accomplis à cet égard. Le sentiment général est que les forces armées américaines se sont montrées plus réceptives à l'égard de plusieurs recommandations importantes du CICR et qu’elles les ont prises en considération.
Par exemple, après plusieurs années de discussions, les autorités américaines ont accepté de permettre aux personnes internées d’avoir des contacts avec leur famille par le biais d'un système de visioconférence et de visites « face à face ».
Plus de 2 000 appels par visioconférence ont été effectués et plus de 100 visites « face à face » ont été organisées en 2008. Ces contacts se sont avérés très positifs. Plusieurs internés avec lesquels j’ai parlé il y a trois jours à Bagram me l’ont confirmé.
Je tiens également à signaler que le CICR a effectué des visites dans les centres de détention situés dans des bases d’opérations avancées.
La question la plus pressante reste l'incertitude qui règne quant au sort des détenus et les souffrances qu'elle engendre tant pour eux que pour leur famille. Au cours des réunions que j'ai tenues au centre d'internement de Bagram et avec le g énéral Schloesser, j'ai insisté sur le fait qu'il restait nécessaire de clarifier le statut des personnes internées à Bagram et de déterminer ce qu'il adviendra d'elles. Il faut pour cela mettre en place des garanties de procédure, qui assurent la transparence et l’impartialité du processus d’examen des cas d’internement.
En d'autres termes, les personnes internées sont en droit de connaître les motifs de leur internement, de les contester et de les faire réexaminer périodiquement.
J'ai exprimé ma gratitude au général Schloesser pour l'ouverture dont il a fait preuve durant cette réunion et son engagement dans le dialogue suivi qu'il entretient avec le CICR sur ces questions.
L'action humanitaire neutre et indépendante du CICR
Permettez-moi de conclure par quelques observations sur l'approche opérationnelle du CICR. En 2003, le CICR a perdu des collaborateurs en Afghanistan et en Irak. L'institution a alors dû faire face à de nombreuses questions quant à la valeur ajoutée que sa neutralité et son indépendance pouvaient encore apporter dans les zones de conflit critiques du début du XXIe siècle.
Sa neutralité a permis au CICR d'avoir accès à toutes les parties engagées dans une zone de conflit en vue de veiller à ce que nos activités de protection et d'assistance en faveur des populations touchées soient respectées.
Au terme de cette visite, je suis plus convaincu que jamais de l'importance de cette approche. Elle permet en effet au CICR de résoudre des problèmes humanitaires délicats notamment :
en jouant un rôle dans l'évacuation des blessés : le CICR soutient le réseau de secouristes volontaires du Croissant-Rouge afghan et met en place des postes de premiers secours, don t les effectifs sont composés de collaborateurs du CICR ;
en aidant le Croissant-Rouge afghan à récupérer des restes humains ;
en agissant en qualité d'intermédiaire neutre lors de prises d'otages ;
en maintenant un dialogue sur les allégations de mauvais traitements à l'encontre de civils.
Le CICR reste fermement résolu à mener des opérations pour répondre aux besoins les plus urgents de la population afghane.
Je vous remercie de votre attention.
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