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Application des principes humanitaires au lendemain d'un conflit armé

13-07-2005 Déclaration de Jacques Foster, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR)

Déclaration faite devant le Conseil économique et social des Nations Unies lors d'une table ronde sur la transition d’après-conflit – New York, 13 juillet 2005.

J’ai le grand plaisir d’être ici aujourd’hui pour échanger avec vous quelques points de vue sur la portée de l’action humanitaire indépendante, impartiale et neutre dans des contextes de transition. Mon intervention s’articulera autour des trois volets suivants :

  • dans un premier temps, je préciserai ce que j’entends par transition d'après-conflit et action humanitaire dans de tels contextes ;

  • puis, je rappellerai pourquoi, dans des contextes de transition, des stratégies d’aide peuvent continuer à se révéler nécessaires pour faire face à certains problèmes persistant bien au-delà de la période de crise qui suit immédiatement la fin d'un conflit ;

  • enfin, je réaffirmerai les avantages, en période de transition, de l’action humanitaire neutre et indépendante telle que la pratique le CICR.

Pour la clarté de mon intervention, je préciserai que j’entends par période de transition une période de durée indéterminée qui suit un conflit armé ou une situation de conflit interne, où la violence armée a cessé ou est entrée, du moins, dans une phase de rémission. À ce stade, et malgré un cessez-le-feu ou un accord de paix, il arrive parfois que les combats n’aient pas complètement cessé. Ce qui n’exclut pas qu’un processus de stabilisation ait été amorcé, que des forces de maintien de la paix aient commencé à se déployer et que les communications soient en passe d’être rétablies.

L’action humanitaire peut se révéler nécessaire même en période de transition, dans la mesure où, au-delà de la simple fourniture de secours, elle consiste aussi à protéger les personnes qui souffrent des conséquences des conflits armés – tâche qui se poursuit après la fin des hostilités. Le but ultime de l’action humanitaire étant de s'assurer que la dignité des personnes est respectée, cette tâche implique le respect de la santé physique et mentale de tout individu, la protection contre les abus de pouvoir et contre la discrimination, et la reconnaissance que les gens peuvent et doivent prendre une part active dans la recherche de solutions durables à leurs propres problèmes.

Le droit international humanitaire doit rester la pierre angulaire de l’action humanitaire, et ce, en période de conflit comme en période de transition. En effet, lorsque les hostilités actives prennent fin, les États restent liés par les nombreuses obligations qui découlent du droit de la guerre, notamment le devoir de prendre soin des malades et des blessés et de faire en sorte que les personnes toujours détenues soient traitées conformément au droit international humanitaire. Qui plus est, la cessation des hostilités assujettit les États à de nouvelles obligations : celle notamment de faire la lumière sur le sort des personnes dont la disparition leur a été notifiée par la partie adverse et, dans le cadre de conflits armés internationaux, le devoir de libérer et de rapatrier les prisonniers de guerre. Les autorités politiques et militaires engagées dans un processus de stabilisation devraient par conséquent être parfaitement conscientes des obligations spécifiques qui sont les leurs, et avoir comme objectif de s’en acquitter.

 
"L’aide n’est parfois pas à attendre des autorités locales, qui ne sont soit pas disposées, soit pas en mesure de la fournir" 
 

Pour en venir maintenant au deuxième volet de mon intervention, je tiens à insist er sur le fait que les besoins en termes d’assistance persistent fréquemment après la fin des hostilités actives. Durant la période qui vient juste après un conflit, une assistance d’urgence est en effet nécessaire, par exemple en cas de pénurie alimentaire, ou lorsque des groupes de personnes, pour des raisons de sécurité, sont restés hors d’atteinte des organisations humanitaires pendant les combats, ou encore parce que les parties au conflit n’ont pas pu soutenir l’action humanitaire, voire l’ont entravée.

Dans ces différents cas de figure, la situation des populations est à tel point précaire qu’elle requiert le déploiement immédiat d’activités de secours. L’aide n’est parfois pas à attendre des autorités locales, qui ne sont soit pas disposées, soit pas en mesure de la fournir. De la part des organisations humanitaires, par contre, se désintéresser du sort de ces gens serait bien sûr inacceptable : si elles le faisaient, elles mépriseraient non seulement les principes d’humanité et d’impartialité, mais perdraient également toute crédibilité.

Il se peut que les organisations humanitaires soient obligées de prolonger leur action de secours au-delà de la période qui suit immédiatement un conflit, afin d’éviter qu’il y ait un vide entre le retrait progressif de l’assistance humanitaire et la mise en place graduelle de l’aide au développement. Cette aide, de surcroît, peut être retardée pour des raisons de sécurité ou parce que les ressources financières nécessaires n’ont pas encore été engagées ou ne peuvent être libérées, ou encore à cause des conditions auxquelles est soumis l’octroi des fonds alloués au développement.

Par ailleurs, lorsque ces fonds sont finalement libérés, les conditions de vie des populations (les plus nécessiteuses surtout), qui attendent des bienfaits tangibles du processus de paix, ne s’en trouvent pas forcément améliorées sur le champ. Enfin, il n’est pas rare qu’une catastrophe naturelle – séche resse, séisme ou inondation – vienne rajouter aux problèmes que rencontrent les personnes déplacées, les réfugiés, les personnes rentrées chez elles ou d’autres catégories de victimes des conflits armés.

Par conséquent, les pressions exercées sur les organisations humanitaires pour qu’elles mettent un terme à leurs activités peuvent s’avérer néfastes pour les victimes d’un conflit, que ce soit pendant ou après les hostilités. Le CICR est toutefois d’avis que les organisations humanitaires ne devraient pas se lancer à tout prix dans des activités de développement qui ne cadrent pas avec leur horizon prévisionnel ou qui requièrent des compétences et une expérience spécifiques qu’elles ne possèdent peut-être pas. Des activités qui, en outre, peuvent avoir des implications politiques inconciliables avec leur mandat. Cependant, ces organisations ne devraient pas pour autant subir des pressions pour qu'elles cessent leurs activités, lorsqu’il n’existe pas d’autres moyens pour les gens de vivre dans la dignité.

 
"... le CICR s'emploie à mettre en œuvre des stratégies d’aide pouvant servir de bases solides pour un développement futur" 
 

En d’autres mots, si certaines organisations ont parfois le devoir de poursuivre leurs activités dans des situations de transition, ce n’est pas que leurs principes ou leurs méthodes de travail soient plus adéquats pour résoudre des problèmes donnés, mais parce qu’il n’existe pas d’organisme international de développement capable de les remplacer au pied levé et parce que les organes locaux et nationaux n’ont encore pas les moyens de le faire de manière autonome. Dans ces cas-là, le CICR serait certes tenté de redéployer ses ressources humaines et matérielles ailleurs, vers des situations de conflit d’intensité supérieure. Il n’est toutefois pas prêt à abandonner à leur sort des patients nécessitant des soins, des amputés qu’il a dotés de prothèses ou des personnes déplacées incapables de se suffire à elles-mêmes.

Dans des situations de transition, il met tout en œuvre pour trouver des moyens qui permettent, d’une part, aux personnes concernées de parvenir à une sécurité économique, puis de la maintenir et, d’autre part, aux partenaires nationaux et locaux de renforcer leurs capacités. Des moyens qui supposent le soutien à des structures et à des systèmes, et non la simple distribution de secours. Autrement dit, le CICR s'emploie à mettre en œuvre des stratégies d’aide pouvant servir de bases solides pour un développement futur.

Il y a en outre des contextes d’après-conflit où l’action humanitaire neutre et indépendante reste la manière la plus appropriée de porter secours. Et cela m’amène au troisième volet de mon intervention, à savoir : Quels sont les avantages de l’action humanitaire indépendante, impartiale et neutre dans les situations de transition ? Pour répondre à cette question, je me limiterai aux trois remarques suivantes :

Tout d’abord, la présence d’un intermédiaire neutre demeure indispensable dans une société chargée de tensions et où les personnes qui souffrent de maux physiques et de détresse psychologique sont légion. D'anciens ennemis éprouveront peut-être des difficultés à coexister pacifiquement, alors que le sort de personnes portées disparues n’a pas été éclairci, que tous les prisonniers n’ont pas été libérés et que les réfugiés et les déplacés internes rentrant chez eux trouvent leur foyer détruit.

Les travailleurs humanitaires, qui n’auront pas pris parti pendant le conflit et qui se seront montrés constants dans leur détermination à rester sur place pour aider et protéger les victimes, se verront récompensés par d’innombrables manifestations de confiance de la part des communautés adverses. Ils disposeront peut-être aussi d’un réseau de contacts mis en place à l’époque du conflit, qui pourra servir pour les projets impliquant les anciens ennemis et contribuant ainsi à la réconciliation.

 
"... les anciens détenus, les personnes rentrées chez elles ou les membres de groupes minoritaires ne bénéficient souvent pas de la protection minimale que les forces de l’ordre sont censées leur garantir" 
 

Deuxièmement, une organisation humanitaire neutre et indépendante telle que le CICR est mieux placée que quiconque pour alléger les souffrances de beaucoup d'individus parmi ceux vivant dans un environnement hostile, exposés à des actes de représailles de la part de leurs ennemis d’hier – que ces actes soient dirigés contre leur personne ou contre la communauté à laquelle ils appartiennent. Les catégories à risque comme les anciens détenus, les personnes rentrées chez elles ou les membres de groupes minoritaires ne bénéficient souvent pas de la protection minimale que les forces de l’ordre sont censées leur garantir, du fait que les instances compétentes n’ont encore pas totalement été mises en place.

Certains prisonniers se retrouvent ainsi à la merci d’une autorité qu’ils ont combattue ou aux yeux de laquelle ils constituent toujours une menace. Une fois encore, la présence de travailleurs humanitaires impartiaux qui apportent assistance et, le cas échéant, entreprennent des démarches auprès des autorités a pour effet de faire baisser la tension. En outre, les efforts qu’ils déploient pour faire la lumière sur le sort des personnes portées disparues, associés à d’autres activités similaires, contribuent sans aucun doute à la réconciliation.

Troisièmement, le fait que, dans un contexte donné, les tensions puissent avoir diminué n’exempte pas les organisations humanitaires de leur devoir de rester fidèles à leurs principes lorsqu'elles exercent des ac tivités au cours d’une période de transition telle que nous l'avons décrite précédemment. Les principes de neutralité et d’indépendance doivent être défendus en toutes circonstances. Pour être digne de confiance et rester crédible, une organisation doit se montrer cohérente dans ses attitudes et son comportement.

En guise de conclusion, j’attirerai votre attention sur le fait que les survivants d’un conflit armé ont besoin de sécurité. Vivant dans la crainte de subir des violences encore plus extrêmes et dans la hantise du pillage, du viol et des dangers que font peser sur eux les mines, ils ont besoin qu’on les aide. Qu’on les aide à panser petit à petit leurs plaies, tant sur le plan physique que sur le plan psychologique et, dans certains cas, à surmonter aussi le sentiment d’humiliation et de perte d’estime personnelle qui les habite. Or, aussi ténu soit-il, un espoir se profile pour eux à l’horizon et le perdre serait pour eux extrêmement douloureux.

Reconnaissons donc les besoins et les attentes des personnes touchées par un conflit en essayant de nous mettre à leur place, et assurons-nous d’y répondre sans plus tarder. Car en agissant au plus près des populations, nous nous rendrons peut-être compte que les réponses à certaines des questions que nous sommes occupés à débattre viennent du terrain, des personnes mêmes qui souffrent des conséquences de la guerre.

Merci.