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4-12-1995  Déclaration  par Mario Villarroel Lander
Déclaration de Monsieur Mario Villarroel Lander, président de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
Déclaration du Président de Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à la première séance plénière de la XXVIe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

Madame la Présidente,
Excellences,
Mesdames et Messieurs les Représentants des gouvernements, chers Collègues de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Mesdames et Messieurs les Observateurs,
Mesdames et Messieurs,
chers Amis,

Je voudrais évoquer aujourd'hui devant vous les perspectives prometteuses qui s'offrent à notre monde, et dont il dépend de nous - de notre conviction et de notre collaboration qu'elles deviennent réalité.

Je formule cet espoir dans le même esprit que celui qui a prévalu lors de la Première Conférence internationale, qui s'est tenue voici 132 ans, et au cours de laquelle les doutes exprimés par les sceptiques furent écartés et où la Ière Convention de Genève fut signée. Ce traité apporta protection aux soldats blessés et malades en temps de guerre, ainsi qu'aux personnes qui les soignaient. Depuis cette date, la même protection a été étendue, en droit international, aux blessés et aux malades des forces armées sur mer, aux prisonniers de guerre, aux civils en temps de guerre et - sans doute en raison, dans une certaine mesure, de l'évolution de la nature des conflits au cours des dernières décennies - aux groupes vulnérables lors de troubles civils.

Avant l'adoption des Conventions de Genève, rares sans doute étaient ceux qui auraient cru cet événement possible. Pourtant, à l'époque où nous vivons, nombre de personnes méconnaissent ces instruments, voire ignorent leur existence, tandis que d'autres les appliquent de façon inadéquate.

Dans l'intervalle, cet esprit d'abnégation qui vit le jour en 1863 s'est propagé et incarné dans un réseau de 169 Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, auxquelles s'ajoutent une vingtaine d'autres en cours de formation, deux organismes internationaux qui, chacun dans son domaine d'action, viennent chaque année en aide à des millions de personnes vulnérables, et 186 Etats signataires des Conventions de Genève de 1949, dont un grand nombre ont signé les Protocoles additionnels à ces Conventions.

C'est pourquoi, grâce à l'élan humanitaire des Etats ici présents et au réseau international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, il existe une gigantesque force d'abnégation et de dévouement à l'égard des personnes les plus vulnérables dans le monde. C'est parce que cette force existe et agit que j'ose évoquer des visions d'espoir, convaincu qu'elles pourront se matérialiser.

J'entrevois un monde dans lequel le nombre de morts et de blessés découlant des catastrophes naturelles ou causées par l'homme diminuerait, au lieu de continuer à croître comme c'est actuellement le cas, au rythme de quelque dix millions de victimes chaque année, et qui pourrait atteindre les cinq cents millions au début du siècle prochain.

Comment, me direz-vous, concrétiser cet espoir ? Peut-on empêcher les séismes et les typhons, les éruptions volcaniques et les inondations? Non. Mais oublions un instant les manchettes des journaux: le fait est qu'année après année le nombre de catastrophes naturelles varie à peine. Les victimes de catastrophes sont toujours plus nombreuses, étant donné qu'un nombre croissant de personnes construisent leur maison dans des endroits qui sont parfois les seuls disponibles, comme les terrains traversés par des failles sismiques, les terres basses exposées aux tempêtes et aux inondations, les montagnes menacées par les torrents de lave, les glissements de terrain et les avalanches. De même, de nombreuses personnes ne disposent pas des ressources nécessaires pour faire face aux catastrophes et mener à bien des activités de reconstruction.

Les organes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge peuvent plaider pour les constructions en zones sûres et les techniques de construction offrant une résistance aux catastrophes, et les Etats peuvent encourager ces initiatives. Il est possible d'aider la population à mieux se préparer à d'éventuelles catastrophes. Les opérations de secours d'urgence peuvent dans ce cas être entreprises de sorte que, dès la première évaluation des besoins des victimes, des programmes de reconstruction et de développement durable puissent être intégrés. Les Etats, en apportant leurs généreuses contributions aux organisations de secours d'urgence, peuvent insister pour que des mesures de secours soient conçues et appliquées, afin de renforcer l'autonomie de la population, au lieu d'accroître sa dépendance.

Si cette perspective optimiste devenait réalité, on verrait disparaître cette distinction préoccupante que l'on constate aujourd'hui entre le financement des secours d'urgence, qui tend à augmenter, et le financement du développement, qui à l'inverse tend à la baisse. De fait, tous les fonds destinés aux personnes vulnérables doivent servir à deux fins: panser les blessures et renforcer la capacité des personnes à se prendre en charge et à s'occuper des autres. Sans doute sera-t-il nécessaire, pour appliquer ce principe dans toutes les situations, de conduire une réflexion approfondie, mais nous disposons déjà d'exemples concrets convaincants.

Je fonde aussi des espérances, pour les années à venir, dans l'élan que nous cherchons à susciter au sein de la population pour qu'elle agisse dans un esprit de dévouement et de volontariat. Cet élan devrait permettre de créer dans chaque nation un noyau de volontaires prêts à porter secours en cas d'urgence ou à trouver des solutions pour améliorer la condition des personnes vulnérables.

Dans certains pays, cette préparation des volontaires est déjà une tradition de longue date. Ailleurs, elle est plus récente. Quoi qu'il en soit, il suffit d'un instant de réflexion, à l'échelon de l'individu ou de l'Etat, pour comprendre que lorsqu'on dispose de volontaires formés et préparés pour intervenir dans des situations d'urgence, le coût de l'assistance est moindre et le service rendu est meilleur. Une telle assistance constitue en outre un excellent exemple de ce que chacun peut faire pour son prochain, et renforce davantage encore la capacité de réaction de la collectivité, en rassemblant ses membres autour de l'objectif commun de l'entraide.

Les Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui oeuvrent en s'inspirant des Principes fondamentaux du Mouvement, peuvent sans aucun doute donner un sens véritable et concret à leur mission, notamment en tant qu'«auxiliaires des pouvoirs publics». Chaque Société nationale peut apporter une contribution essentielle, même si ses ressources matérielles sont limitées. Chaque Etat qui se préoccupe de sa population doit considérer sa Société nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge comme un partenaire utile au développement de la capacité d'autonomie de toutes les couches de la population, de façon à ce qu'elles puissent prendre elles-mêmes des initiatives lorsque l'accident, la maladie ou la catastrophe viennent à frapper.

La population en général doit voir dans le volontariat une véritable carrière, parallèle à la carrière professionnelle, un engagement à long terme. Cela aussi, c'est possible.

Je vois encore un autre rôle pour la Fédération internationale et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge: un rôle directeur en matière de réflexion et de sensibilisation dans le domaine humanitaire. Les dirigeants de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont parfois conçu quelque inquiétude à l'égard d'un tel rôle, craignant qu'il soit par trop politique.

Or, qui est mieux placé que nous pour observer et évaluer les effets nuisibles des troubles ethniques, de la discrimination à l'égard des minorités, des catastrophes naturelles ou des conséquences des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU, qui - sans que ce soit leur but - affectent les innocents ?

Henry Dunant a-t-il joué un rôle trop politique en plaidant la cause des enseignements qu'il entendait tirer de son expérience vécue à Solférino devant tous les tribunaux européens? Henry Davison s'est-il trop engagé sur le plan politique en demandant l'appui des gouvernements en faveur de l'action de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge avant que l'Europe soit dévastée à l'issue de la Première Guerre mondiale? Ce sont ces exemples qu'il nous faut suivre avec courage; nous devons faire tout notre possible pour définir une action humanitaire raisonnable et pertinente et pour exercer notre influence afin qu'elle soit mise en oeuvre. Je veux dire par là que la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge doivent être le porte-parole des personnes les plus vulnérables dans le monde et se faire entendre par les peuples et les Etats.

Qu'il me soit permis à présent, de proposer quelques idées afin d'améliorer notre action commune et de renforcer ainsi notre collaboration à l'avenir.

Tout d'abord, pour ce qui est de la Conférence proprement dite, il s'agit d'un effort trop sporadique. Neuf années se sont écoulées depuis la dernière Conférence. C'est beaucoup trop. A défaut d'un dialogue avec le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, les Etats ont commencé à chercher d'autres enceintes pour débattre de la protection à apporter aux vulnérables ainsi que du maintien et du rétablissement de la paix.

Ne pourrions-nous pas imaginer une procédure aux termes de laquelle un groupe de travail constitué de représentants des Etats et des diverses composantes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge se réunirait dans l'intervalle entre deux Conférences, avec pour mission d'élaborer des propositions en vue de leur adoption à la Conférence suivante ? Je pense qu'il serait possible de mettre en place et de financer une procédure de ce type, à condition que nous soyons tous déterminés à atteindre cet objectif.

Le monde connaît des bouleversements d'une grande ampleur, et nous sommes disposés, au sein de la Fédération internationale des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, à écouter d'autres avis sur ces questions, en espérant que les représentants des Etats et nos collègues de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge seront disposés, à leur tour, à écouter les nôtres.

Le nombre des problèmes non résolus dans le domaine humanitaire est sans doute plus élevé que jamais. Nous devrions être davantage sensibles à la souffrance des victimes dans le monde entier à l'instant même où nous débattons des divers sujets et résolutions inscrits à notre ordre du jour; nous devons nous engager encore plus à trouver des solutions durables.

Il est nécessaire que nous étudions de manière plus régulière et avec plus de soin, par exemple, les conséquences humanitaires des sanctions et des interventions de rétablissement de la paix.

Ce n'est pas à la Croix-Rouge ni au Croissant-Rouge qu'il appartient de décider si une opération de rétablissement de la paix, ou l'imposition de sanctions, sont justifiées, mais il est de notre ressort de résoudre, avec les Etats, le problème des conséquences humanitaires de telles mesures.

A ce propos, il serait peut-être nécessaire de disposer d'un code de conduite qui recevrait l'approbation de la communauté internationale et qui s'appliquerait à toute situation de ce genre. Les organes internationaux de notre Mouvement ont élaboré, en collaboration avec diverses organisations, un Code de conduite applicable aux opérations de secours en cas de catastrophe et auquel adhèrent un nombre croissant d'organisations internationales de secours d'urgence. Ne pourrions-nous concevoir quelque chose de semblable à propos des conséquences imprévues des sanctions et des opérations de rétablissement de la paix ?

Il nous faut poursuivre notre oeuvre commune, compte tenu de nos mandats complémentaires qui nous enjoignent de répondre aux besoins des victimes de catastrophes, que celles-ci soient naturelles ou causées par l'homme. Nous devons également envisager d'autres moyens possibles de limiter les risques d'éventuels conflits.

Ce ne sont là que quelques exemples de questions humanitaires encore en suspens qui se posent à nous, que nous soyons membres du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ou d'organisations humanitaires à l'oeuvre dans les Etats.

Il en est d'autres. Par exemple, posons-nous un instant la question de savoir si toutes les organisations internationales qui interviennent dans le domaine de l'humanitaire et dont les activités se recoupent toutes plus ou moins sont véritablement indispensables. Ne devrions-nous pas revenir aux origines mêmes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, avec des Sociétés nationales agissant en tant qu'auxiliaires des pouvoirs publics, comme l'exige la procédure de reconnaissance applicable à chaque Société nationale, mettre en place des structures d'appui plus fiables, et conférer une plus grande responsabilité à la Croix-Rouge et au Croissant-Rouge ?

Au sein de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous avons appris, tout au long de nos 76 ans d'existence, que les plus grandes réussites de l'humanité ont été le fait de personnes responsables et diligentes oeuvrant de concert, chacune apportant ses compétences propres dans un esprit de coopération et de respect. C'est en nous unissant tous - Etats, Comité international de la Croix-Rouge, Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge - que nous trouverons les réponses humanitaires nécessaires. Je ne me fais aucune illusion : je sais bien que mes propositions ne seront pas faciles à appliquer.

Je ne prétends pas non plus détenir les réponses aux nombreuses questions qui se posent à nous tous qui nous efforçons de trouver des solutions aux problèmes humanitaires. En revanche, je sais que la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge ont l'obligation de poser ces questions difficiles aux Etats, et d'user de bon sens pour leur trouver des réponses et proposer des solutions. C'est dans cet esprit que je formule mes suggestions.

Aujourd'hui, la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge soignent chaque jour les victimes innocentes des mines terrestres, victimes dont le seul voeu était de reprendre leurs activités normales.

Les millions de personnes auxquelles nous apportons assistance chaque année sont pour la plupart des réfugiés ou des personnes déplacées. L'aide à ces personnes représente 70% de nos opérations sur le terrain. Pour beaucoup, il ne suffit pas de leur fournir un abri et des vivres. Nombre d'entre elles sont traumatisées d'avoir été expulsées de chez elles, agressées, violées, privées de leurs droits et de leur dignité. Lorsque nous aidons ces personnes, nous devons essentiellement leur rendre la capacité de poursuivre la lutte chaque jour et de garder l'espoir.

Il est nécessaire que nous aidions le monde à redécouvrir les valeurs de la société civile, et l'utilité d'oeuvrer de concert pour le bien-être de tous. Nous nous efforçons d'atteindre cet objectif par des actions qui peuvent paraître bien modestes. Pourtant, l'enseignement des premiers secours et les soins aux malades, l'aide fournie pour enrayer les épidémies, l'enseignement des soins aux personnes âgées et handicapées, aux victimes du SIDA, aux invalides constituent réellement un appui important. Une société où le devoir d'assistance à l'égard d'autrui se perpétue est une société très peu encline à déclarer la guerre de sa propre initiative.

D'où notre intérêt et notre devoir, tant dans les situations d'urgence que dans les périodes de stabilité, à renforcer la capacité des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans leur propre pays, pour qu'elles assument plus efficacement l'ensemble de leurs fonctions, qu'il s'agisse de satisfaire les besoins humanitaires, de servir d'auxiliaires des pouvoirs publics, d'apaiser les tensions et les divergences qui, dans leurs pays respectifs, risquent d'être source de conflit, d'organiser le regroupement des familles dispersées, et pour qu'elles jouent ainsi un rôle prépondérant dans la recherche de solutions aux problèmes humanitaires.

De toute évidence, nous ne saurions fermer les yeux devant ces problèmes, même si tel était notre désir. Ne croyez pas que nous cherchions à tout prix, nous les membres du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, à nous trouver des activités supplémentaires; les tâches qui nous incombent sont déjà gigantesques. C'est bien plutôt l'évolution du monde qui nous place devant ces nécessités et ces préoccupations, et qui en quelque sorte nous interpelle en nous disant : faites donc quelque chose pour ces personnes, aidez-les, soignez leurs blessures, trouvez le moyen de rendre à leur existence davantage de sens et de dignité.

Quant à ceux qui penseraient que la responsabilité est trop grande, je leur dirai ceci : reprenez les sept Principes fondamentaux du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Lisez-les et interrogez-vous sur leur signification dans le monde tourmenté qui est le nôtre, au sein duquel nous cherchons à faire preuve d'une réelle compassion, au nom de l'humanité toute entière. Nous devons redoubler d'efforts pour donner tout leur sens à ces principes et aux valeurs qui les inspirent, et ce dans tous les pays, et les appliquer à la reconstruction des pays qui ont été ravagés par le conflit.

C'est là une tâche que nul ne saurait entreprendre seul. Ce n'est qu'en conjuguant les efforts déployés au niveau international, comme le font la Conférence des Etats et le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, que nous pourrons chercher et trouver l'assistance dont le monde d'aujourd'hui a tant besoin.

Tel est donc l'appel que je lance aux Etats et aux organisations que vous représentez. Je demande aux Etats de participer à la recherche de véritables solutions aux problèmes humanitaires qui accablent le monde actuel, et d'aider en outre leur Société nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge à renforcer sa capacité de planification et d'organisation. Je demande à tous les organes internationaux et nationaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de s'unir pour secourir les personnes vulnérables partout dans le monde et prendre leur défense.

Enfin, j'exhorte les Etats et toutes les composantes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à unir leurs efforts au sein d'un réseau international, nouveau et puissant, dont l'objectif serait de trouver des solutions concrètes aux problèmes et aux conséquences qu'engendrent les conflits, et de vaincre les privations et la vulnérabilité des populations, afin que nos efforts conjoints, dans cette enceinte et lors des prochaines Conférences internationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, conduisent à une ère de paix et de solidarité authentiques.

Je vous remercie.

(T:\CICG\FRENCH\CICG239.SAM
05.12.95/JT/JL)

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