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11-05-2004    
Marcel Junod (1904-1961): centenaire d'un "troisième combatant"
Il s'est bagarré à mains nues avec des pillards lors de la prise d'Addis Abeba par les troupes italiennes. Il a négocié la vie des otages pendant la guerre d'Espagne. Pris pour un espion, il fut arrêté par la Gestapo à Berlin. Il fut aussi le premier médécin étranger à aider les victimes de la bombe atomique à Hiroshima. Portrait d'un délégué d'exception...

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(Le texte qui suit est pris du discours de M. Jacques Forster, Vice-Président du CICR, à l'occasion du vernissage de l'exposition "Témoin d'Hiroshima" - à Jussy, près de Genève, 6 mai 2004 - sur la vie et le travail du Dr. Junod.)

©ICRC/réf. hist-00977-27
Ethiopie 1935: Junod (à dr.) avec l'une de ses équipes. Le grand monsieur est son collègue Sidney Brown

Marcel Junod a à peine trente ans lorsque par un beau jour de 1935, le CICR lui propose de partir pour l'Abyssinie... Il est à ce moment-là médecin en stage dans les Vosges et accepte l'offre sur le champ.

-"Soyez prudent et restez objectif en toute occasion" lui recommande le président Max Huber lors d'un briefing-éclair à la Villa Moynier, qui abrite alors le siège du CICR.

Aussitôt sur place, le Dr Junod fait immédiatement connaissance avec le terrain et les horreurs de la guerre où les troupes fascistes italiennes combattent l'armée de l'Empereur d'Ethiopie, Haïlé Selassié : bombardements aériens, exécutions sommaires de prisonniers, brûlures atroces dues à l'hypérite –le gaz moutarde liquide- attaques délibérées contre les ambulances....Les alertes sont très chaudes et le Dr Junod l'échappe belle à plusieurs reprises, y compris le jour où il se bat à mains nues –il vient de perdre son revolver !- contre des pillards lors de la prise d'Addis Abbeba.

"Acceptez, ce ne sera pas long...!"

L'année suivante, en 1936, éclate la guerre civile en Espagne, qui annonce déjà la Deuxième Guerre mondiale. Dans son livre "Le Troisième Combattant", le Dr Junod résume comment se passe sa désignation pour cette mission :

Max Huber, président du CICR : "Il faut trouver quelqu'un qui aille sur place voir ce que l'on peut faire..." Les regards se tournent vers moi. (...) On me dit de tous côtés: "Acceptez...Ce ne sera pas long, trois semaines au plus, juste un petit voyage d'information." Ces trois semaines devaient durer trois ans !

Dès lors, Marcel Junod est partout : dans Barcelone passée aux mains de la Fédération anarchiste ibérique, à Madrid chez les républicains, à Pampelune chez les franquistes.

Dans cette guerre fratricide, les besoins sont pléthoriques, en particulier dans le domaine de la protection. Marcel Junod se démène pour tenter de trouver une solution au lancinant problème des otages –des hommes, des femmes et des enfants pris dans l'engrenage des représailles et des exécutions par chacun des camps en présence.

"Par petits groupes, des vies s'échangent..."

©ICRC/réf. hist-02224-20a
Espagne: Junod et ses collégues ont permis à des prisonniers des deux côtés de rester en contact avec leurs familles
A force d'opiniâtreté, Junod parvient à négocier plusieurs échanges d'otages dans des conditions chaotiques. "Liste par liste, isolément, par petits groupes, des vies s'échangent" note-t-il sobrement dans le Troisième Combattant". Parmi ceux qui échappent ainsi au peloton d'exécution se trouve le journaliste hongrois encore méconnu Arthur Koestler. ...

Il faut rappeler qu'à cette époque, le CICR ne dispose encore d'aucun mandat juridique en faveur des victimes de conflits internes. Mais qu'importe ! Pour Marcel Junod, l'esprit de la Croix-Rouge prime en toute circonstance. Fort de cette conviction, il obtient ici et là l'autorisation de visiter des prisonniers politiques et de rassurer leurs familles grâce à l'envoi de messages Croix-Rouge.

A l'aube de la Deuxième Guerre mondiale, Marcel Junod est un homme d'action accompli. Son sens de l'initiative va lui servir à franchir des obstacles apparemment insurmontables et à ouvrir des brèches d'humanité dans le second conflit mondial qui est ausssi "la première guerre totale".

Appelé d'urgence par le Comité en septembre 1939, Marcel Junod sillonne l'Europe à feu et à sang.....

Prisonniers, familles, famine

©ICRC/réf. hist-01689-16a
2e guerre mondiale: Junod traversait l'Europe pour visiter des prisonniers et organiser des actions de secours
Il se rend à Berlin, puis en Pologne occupée, puis en France en juin 40 –à Bordeaux d'abord puis à Vichy où il rencontre le Maréchal Pétain. Partout il négocie l'accès aux prisonniers de guerre ainsi que l'échange de correspondance avec leurs familles. Plus tard, Junod part pour Lisbonne puis pour Londres et Stockholm afin de mettre sur pied cette "flotte CICR" qui permettra d'acheminer des centaines de milliers de tonnes de vivres à travers la Méditerranée et l'Atlantique. Après cela il se rend dans les Balkans et organise une grande opération de secours en Grèce occupée où sévit une terrible famine durant l'hiver 1941.

Junod est certes conscient des terribles limites d'ordre légal qui entravent la mission du CICR pendant le conflit mondial– en particulier l'absence de protection des civils dans les camps nazis ainsi que le blocage mutuel de l'URSS et de l'Allemagne à propos de leurs prisonniers. Ce qui n'empêche pas Marcel Junod d'essayer d'arracher des concessions humanitaires à tous ses interlocuteurs.

Il slalome avec audace entre les difficultés qui jalonnent le parcours et lorsqu'il faut foncer... Junod fonce en faisant preuve d'un étonnant sang-froid...comme à Berlin lorsqu'il est arrêté par la Gestapo qui le soupçonne d'espionnage au profit de la Résistance française... un malentendu qui fut rapidement corrigé!

La plus lourde des épreuves

Mais sans aucun doute, c'est en 1945, au Japon, que le Dr Marcel Junod va être confronté à la plus lourde des épreuves. A 8 heures 15, le 6 août 1945, la ville d'Hiroshima est anéantie par une bombe atomique.

Marcel Junod est le premier médecin étranger à se rendre sur place le 8 septembre. Il apporte avec lui 15 tonnes de médicaments et de précieux plasma sanguin qu'il a réussi à mobiliser grâce à ses contacts auprès des Alliés. Durant quatre jours, le Dr Junod visite les hôpitaux et s'enquiert de la situation, une situation qui se situe hors de tout repères de l'échelle humaine. Le Dr Matsunaga, gynécologue à Hisroshima l'accompagne.

©ICRC/réf. hist-02761-25a
Nagasaki 1945: "le centre-ville a été aplati comme le creux de la main... une vision d'effroi"
Son témoignage est particulièrement émouvant : "Nous sommes montés sur une colline où se trouvait le Tensyukaku –le donjon du Château d'Hiroshima- parce que le Dr Junod voulait observer l'état de destruction de la ville. (...) De la colline, nous dominions toute la ville ravagée. Hiroshima était partiellement ensoleillée sous des nuages, comme un cadavre presque carbonisé et partiellement en cendres.

Nous restions debout sans mot dire. Après quelques minutes, le Dr Junod nous a dit: "Quelle est la direction de l'Ouest ? Où est l'épicentre ? On va marcher jusque là-bas." Il observait l'état de dévastation très attentivement. Sur la route, il a contourné un arbre brûlé afin de pouvoir avancer. Il a trouvé un os de victime parmi les débris et s'est mis à le caresser tendrement comme si il avait voulu consoler le défunt."

Pour l'UNICEF en Chine

Après la guerre, Marcel Junod écrit son livre "Le Troisième Combattant", qui a depuis été traduit dans une dizaine de langues. Puis il repart sur le terrain, en Chine, comme responsable de l'UNICEF, avant de retourner à la médecine, se spécialisant dans le domaine de l'anesthésiologie.

En 1952, il devient membre du Comité et effectue de fréquentes missions pour le CICR. C'est notamment lui qui organise le rapatriement des Coréens du Japon.

En 1959, Marcel Junod est élu Vice-Président du CICR. Le 16 juin 1961, il décède d'une crise cardiaque alors qu'il est en train de sortir un patient d'une anesthésie...Sa mort est à l'image de sa vie, placée sous le signe de l'action médicale et de l'engagement pour autrui.

"Il ne savait pas que c'était impossible, alors il l'a fait !"

Médecin et délégué du CICR, Marcel Junod nous a laissé un héritage précieux dans lequel domine une philosophie de l'action humanitaire visant en permanence à prendre en compte l'évolution des situations et l'émergence de nouveaux besoins.

Cette priorité de l'action opérationnelle permet non seulement d'atténuer des souffrances dans l'instant mais aussi d'établir des précédents qui font progresser le droit international humanitaire. A sa manière, le Dr Marcel Junod a régulièrement mis en pratique l'axiome de Mark Twain : " Il ne savait pas que c'était impossible, alors il l'a fait !"

Aujourd'hui, l'engagement indéfectible de Marcel Junod pour les victimes de la guerre continue à nous inspirer et à nous motiver.

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11-05-2004