La journée a été longue et Cyprien a hâte de rentrer à la maison. Avec un sourire entendu, il veut faire croire qu’il a 17 ans. Ce n’est pourtant pas ce qui est écrit sur les documents du CICR. Il n’a en fait que 15 ans.
Il y a six ans, il s’est fait porter volontaire comme enfant soldat après s’être enfui de chez lui, dans la région de Mgunfu-Murambi (territoire de Masisi), située la vaste province du Nord-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
« Ma maman n’arrêtait pas de me gronder. J’en avais assez. Je n’allais pas à l’école et je n’avais presque jamais rien à faire », dit-il. « Un jour, je suis tout simplement parti sans rien dire ».
Cyprien s’est battu pour différents groupes d’opposition armés. Aujourd’hui, Cyprien, alias « Rambo», reconnaît qu’il est heureux de rentrer chez lui, mais il est inquiet aussi, car il ne sait pas comment il va se débrouiller maintenant qu’il n’est plus soldat.
« En tant que combattants, nous pouvons avoir tout ce que nous voulons : nous avons des jeunes filles idéales et nous avons de l’argent. Après toutes ces années, je reviendrai les mains vides. Je ne sais pas de quoi je vais vivre », dit-il.
Un nombre élevé d’enfants séparés
De la taille de l’Europe occidentale, la République démocratique du Congo est en pleine transition précaire vers la paix. Le conflit a fait appel à plusieurs groupes lourdement armés et à des armées des pays avoisinants.
Dans le cadre du processus de paix, des centaines d’enfants soldats comme Cyprien et son collègue Jean de Dieu, qui fait des bonds dans un autre véhicule du CICR sur les routes non carrossables de Masisi, sont démobilisés et envoyés chez eux.
Le CICR ne participe pas directement au processus de démobilisation mais l’institution réunit quelques anciens soldats avec leurs familles, en particulier dans les zones où le CICR bénéficie d’un accès dont les autres agences ne jouissent pas.
Le mandat du CICR consiste notamment à rétablir les liens familiaux dans des situations où, en raison du conflit, les membres des familles ont perdu contact entre eux. Entre janvier et juin 2007, le CICR a réuni 32 enfants avec leurs familles dans la seule province du Nord-Kivu. Parmi eux, 20 enfants avaient été libérés des forces armées et 12 étaient des mineurs non accompagnés.
« Le nombre d’enfants qui attendent d’être réunis reste élevé », dit Yann Bonzon, responsable de la sous-délégation du CICR à Goma. « Selon les estimations, 400 à 500 jeunes se trouveraient encore au Nord-Kivu dans les différents groupes armés », dit-il.
Felix Ndagijimana dirige le Comité d’aide aux jeunes en difficulté (CAJED), le centre de transit à Goma qui, depuis son ouverture en mars 2005, a accueilli plus de 900 anciens enfants soldats. Démobilisés de tous les différents groupes armés et de diverses provinces, ces garçons et ces filles attendent d’être réunis avec leurs familles.
« Ils sont en général violents et agressifs à leur arrivée, mais après avoir passé quelque temps dans le centre, ils se calment et nos conseillers arrivent à travailler avec eux. Ils ne sont pas toujours traumatisés immédiatement mais avec un effet retard lorsqu’ils se remémorent ce qu’ils ont fait », dit Ndagijimana.
Selon le directeur du CAJED, le phénomène des enfants soldats est relativement récent en République démocratique du Congo. « C’est quelque chose que nous ne nous connaissions pas dans le pays, même pas avec les groupes armés qui opéraient dans les année 60. Le phénomène est apparu au moment où la guerre a éclaté en 1996 », dit-il.
« Les enfants sont plus malléables que les adultes. Ils ne savent pas du tout ce qu’est une arme et ils jouent avec comme avec un instrument de musique. Ils n’ont ni conscience ni jugement. Il est donc beaucoup plus facile de les recruter », explique-t-il.
Heureux d’être de retour
Maintenant de retour dans son village, Jean de Dieu est suivi par un groupe d’enfants plus jeunes qui l’accompagnent jusqu’au seuil de sa porte où il est accueilli par sa famille.
« Je suis très heureux d’être à la maison », dit-il, prenant un air de chien battu, tel un petit garçon qu’on gronde parce qu’il a fait des bêtises.
« J’étais enfant soldat pendant moins d’un an mais cela ne me plaisait pas car j’étais loin de ma famille. Je ne croyais plus que j’allais rentrer un jour », confie-t-il.
Son papa aussi est rempli de joie. « Je suis si heureux que mon fils soit de retour. Je ne pensais plus que je le reverrai un jour. Il était parti sans même dire au revoir ».
« Rambo » a moins de chance, il sera accueilli plus tard par un oncle un peu éméché qui s’est engagé à servir d’intermédiaire auprès de la maman de Cyprien pour être sûr qu’elle acceptera de le reprendre à la maison.
« La réintégration est peut-être ce qu’il y a de plus dur pour les enfants », dit Bonzon. « Il est très fréquent qu’ils ne soient plus acceptés par leurs familles. De plus, ceux qui sont partis alors qu’ils étaient encore très jeunes, n’ont jamais connu l’école ».
« Si je ne peux pas travailler, je retournerai à l’armée », dit Cyprien, sur un ton provocateur, dans la voiture qui le ramène à la maison. Les combattants de moins de 18 ans n’ont pas été payés après la démobilisation, contrairement à leurs homologues adultes.
Mais pour l’heure, son oncle l’étreint et « Rambo » est au comble du bonheur.
La réunification des familles n’est pas une tâche aisée pour le CICR. « La principale difficulté est l’insécurité dans la province, explique Bonzon. « Nous nous trouvons en plein conflit avec un certain nombre de groupes armés qui luttent régulièrement les uns contre les autres. Tout voyage ou tout déplacement est donc particulièrement problématique ».
Néanmoins, le responsable de la sous-délégation reconnaît que c’est une des activités les plus gratifiantes au sein du CICR. « D’autres activités sont moins tangibles, ou bien elles apportent des résultats sur le long terme qui ne sont pas toujours visibles. Dans le cas présent, être capable de trouver les familles des enfants est déjà plus que difficile. Ramener les enfants à leurs parents, c’est par contre plus qu’extraordinaire ».
Note : les noms des enfants ont été changés dans cet article pour protéger leur identité. La réunification a eu lieu le 21 août 2007.