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Manuel Duce Marques, nutritionniste du CICR en République démocratique du Congo
1) Quelle est la situation humanitaire au Nord-Kivu ?
La situation des populations civiles à l'est de la République démocratique du Congo évoque souvent des images de personnes déplacées, vulnérables, vivant dans des camps. Mais la réalité est bien plus complexe, beaucoup de personnes trouvant en fait un abri temporaire dans des familles d'accueil. Avec chaque nouveau déplacement ou retour vers le lieu d’origine, la population tout entière devient de plus en plus vulnérable
Dans les zones où nous avons mené notre évaluation nutritionnelle, la majorité des déplacés rencontrés ne possèdent presque rien. Ils logent dans des familles d'accueil ou des bâtiments publics et repartent chaque jour à la recherche d'une activité rémunératrice, dans un environnement où le marché est saturé et la rémunération très faible. Leur préoccupation quotidienne est de trouver de la nourriture.
2) Comment la population locale est-elle touchée par cette situation ?
Les habitants ne vivent pas beaucoup mieux que les déplacés. Eux aussi ont dû quitter leurs maisons à plusieurs reprises depuis le mois de septembre, pour fuir les combats. Un exemple : dans les environs de Kamandi (Sud-Lubero), la population a été contrainte de s’en aller trois fois depuis avril 2008, pour des périodes allant d'une semaine à deux mois. Or, dans cette région, les mois de novembre et décembre marquent la période de la récolte, qui, cette année, a en plus été plutôt maigre en raison du manque de pluies. Tout cela fait que les habitants n’ont pas eu de récoltes suffisantes pour assurer leur subsistance.
À cause de l'insécurité régnante, l'accès aux marchés reste lui aussi difficile, et les gens ne peuvent donc pas vendre les produits de leur récolte ni acheter la nourriture dont ils auraient besoin. À cela s'ajoutent les pillages que subit la population civile ainsi que les taxes imposées par certains groupes armés sur les principaux axes commerciaux.
Malgré toutes ces difficultés, les habitants partagent le peu de nourriture qu'ils ont avec les familles déplacées.
3) Quelles sont les conséquences de cette situation ?
Pour vous citer un autre exemple, au lieu de manger trois fois par jour, comme d'habitude, les familles vivant dans ces zones mangent désormais en moyenne un seul repas par jour. La qualité nutritionnelle des repas n'est pas la même non plus, car il est devenu difficile d'acheter certains aliments de consommation courante.
En même temps, nous avons constaté un appauvrissement général de la population de ces zones. Au moment de leur déplacement initial, certaines familles ont été obligées de trouver des solutions de remplacement pour assurer leur subsistance. Plusieurs ont ainsi dû vendre des vêtements, réduire le nombre d'enfants envoyés à l'école ou, en cas de maladie, choisir entre manger ou consulter un médecin.
Les récoltes étant insuffisantes à cause des conditions de sécurité, il n'a pas été possible aux habitants de conserver assez de semences pour relancer des activités agricoles. À long terme, si une aide externe n’arrive pas et si la sécurité n’est pas rétablie dans la région, la situation économique et nutritionnelle de la population de cette région continuera malheureusement à se détériorer.
4) Qu'est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre évaluation dans les zones touchées par le conflit ?
Au début de l’évaluation, j'ai rencontré une jeune femme brûlante de fièvre, accompagnée de trois enfants en bas âge. Quelques mois auparavant, son mari avait été tué par des hommes armés. Seule avec ses petits, elle avait dû prendre la route vers des contrées plus sûres. Arrivée au Sud-Lubero, elle s'est mise à travailler chez un agriculteur pour très peu d'argent. Épuisée, elle est tombée malade, mais compte tenu de ses faibles revenus, elle a préféré ne pas aller voir un médecin, afin de pouvoir acheter de la nourriture pour ses enfants.
Au cours de ma mission, je me suis rendu compte que les cas comme celui-ci étaient très fréquents. Ces hommes et ces femmes sont tous confrontés à des choix douloureux. J'admire sincèrement le courage des femmes congolaises, qui travaillent dur et font d'énormes sacrifices pour assurer la subsistance de leur famille.