Pascal Cuttat
Quelle est la gravité de la situation humanitaire qui prévaut à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, dans l’Agence de Bajaur ?
Nous sommes très préoccupés par le sort des victimes du conflit armé, qui a connu récemment une soudaine recrudescence. Quelque 200 000 personnes ont fui leurs villages situés dans l’Agence de Bajaur, n’emportant guère plus que ce qu’elles avaient sur elles, lorsque le conflit s’est récemment intensifié. Environ 80 % des déplacés sont des femmes et des enfants. Ils sont actuellement hébergés par des familles d’accueil ou dans des camps improvisés dans des lieux publics, principalement des écoles. Ils manquent de tout et ont un besoin urgent d'abris, d’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires, de soins de santé et de nourriture.
Que fait le CICR pour venir en aide aux personnes touchées par les combats ?
Nous avons affaire à une situation très variable. Le conflit armé évolue selon une logique qui lui est propre, et un nombre considérable de personnes sont sur les routes. Pour pouvoir agir de manière véritablement efficace et atténuer les souffrances des personnes touchées, nous avons dû réagir rapidement. Conjointement avec le Croissant-Rouge du Pakistan, nous nous emploierons à répondre aux besoins des déplacés les plus vulnérables. Avec des équipes du Croissant-Rouge du Pakistan, le CICR a distribué des repas chauds aux premières familles arrivées à la gare routière de Peshawar. Certains blessés ont été évacués par un service d’ambulances mis sur pied par la Société nationale ; ils ont été soignés grâce à du matériel médical mis à disposition par le CICR. Nous souhaitons pouvoir continuer à ce rythme. Nous distribuons chaque jour des couvertures, des assortiments d’ustensiles de cuisine, des bâches et d’autres articles ménagers de première nécessité à des centaines de familles. Des points de distribution d’eau potable sont en train d’être aménagés dans cinq camps du district du Dir inférieur (province de la Frontière du Nord-Ouest), dans lesquels sont hébergées près de 25 000 personnes. Sept ingénieurs travaillent sur place à installer des systèmes d’approvisionnement en eau, dont des citernes et des rampes de distribution, qui devraient être opérationnels d’ici la fin de la semaine. De l’eau potable sera amenée par camion. En outre, des soins de santé sont prodigués aux blessés ; les déplacés pourront aussi en bénéficier. Des vivres sont en cours d’acheminement ; ils commenceront à être distribués ces tous prochains jours.
Pensez-vous pouvoir toucher toutes les personnes qui ont besoin d’assistance ?
Nous espérons y parvenir, bien que le contexte soit extrêmement difficile. Des équipes conjointes CICR / Croissant-Rouge du Pakistan sont sur place, là où arrivent les déplacés. Ensemble, nous sommes en mesure de recenser les plus vulnérables et de leur venir en aide. Parallèlement, notre délégation en Afghanistan a commencé à porter assistance à plus de 2 000 familles qui ont fui l’Agence de Bajaur pour se réfugier de l'autre côté de la frontière. Il s'agit d'un conflit qui se déroule sur fond de grande instabilité, et qui met en jeu notre propre sécurité. Cela dit, nous sommes convaincus qu’avec le concours du Croissant-Rouge du Pakistan, nous avons réussi à mettre en place une opération humanitaire propre à une organisation neutre et indépendante, comme ont pu le constater tous les autres acteurs humanitaires présents sur place.
Quelle expérience le CICR a-t-il retirée de ses opérations antérieures dans la région ?
Le CICR est présent de manière permanente au Pakistan depuis 1981. Il mène des activités dans les zones tribales et dans la province de la Frontière du Nord-Ouest, notamment. Certes, la situation s’est modifiée au cours des années, et le conflit actuel suit une logique et une dynamique qui lui sont propres. Nous sommes cependant convaincus que le gouvernement du Pakistan, ses forces armées et de sécurité, de même que l'opposition armée et la population civile, savent bien qui nous sommes et connaissent les principes de neutralité et d'indépendance qui sont les nôtres. C'est d'ailleurs ce qui nous donne la crédibilité dont nous avons besoin pour pouvoir nous mouvoir et œuvrer au cœur de ce conflit armé.
Pensez-vous que les déplacés pourront rapidement rentrer chez eux, ou s’achemine-t-on vers une opération d’assistance à long terme ?
Dans leur intérêt, nous devons espérer que les victimes des récents événements pourront rentrer chez elles dans les meilleurs délais, retrouver leur dignité et recommencer à vivre comme avant. Une situation comme celle-ci, où des femmes, des enfants et des personnes âgées vivent dans des camps ou chez des familles d’accueil, séparés de leurs maris, de leurs frères ou de leurs fils qui sont restés dans les régions en proie aux combats afin de protéger leurs biens, ne devrait pas se prolonger.
Si nous restons optimistes et souhaitons qu’il en soit ainsi, nous devons toutefois être prêts à faire face à toute éventualité. Avant cette récente escalade de la violence, le conflit dans les zones tribales sous administration fédérale du Pakistan durait déjà depuis longtemps. Nous suivons donc de très près l’évolution de la situation sur le terrain, et nous tenons prêts à intervenir le cas échéant.