Article paru dans Côte Magazine Genève et reproduit ici avec l'aimable autorisation de ce journal.
Monique Nanchen
Qu’est-ce qui vous a motivée à devenir déléguée pour le CICR ? MN : J’avais envie de m’engager pour des valeurs humanitaires qui revêtent un certain sens. J’ai choisi le CICR, car j’apprécie son cadre d’action bien précis et sa gestion sérieuse de la sécurité pour les délégués. De plus, il y a une uniformité du mandat qui est appliqué avec une extrême rigueur. Le CICR agit sur la base des Conventions de Genève, en ce sens, il a une grande crédibilité auprès des autorités. C’est un cadre légal auquel j’adhère et je crois. Travailler au CICR me paraissait la suite logique à apporter à mes études en relations internationales, tout en satisfaisant mon envie de voyager, de me mêler à d’autres cultures.
Quelle est la mission qui vous le plus touchée ?
MN : Certainement la mission en Colombie. C’était un contexte qui me semblait très familier. Peut-être était-ce dû en partie à la mentalité des populations dans laquelle je pouvais me reconnaître. Mon travail était exclusivement de terrain et impliquait d’aller à la rencontre des gens qui devaient survivre. Pendant l’année passée en Colombie, j’ai développé beaucoup d’empathie vis-à-vis des populations, plus peut-être que dans d’autres missions.
Quelles ont été vos plus grandes difficultés ?
MN : Les civils, les prisonniers avec lesquels je suis entrée en contact ont des attentes très importantes, notamment sur un plan politique. En Palestine, par exemple, j’ai pu le constater. Malheureusement, si leurs attentes sont politiques, nos réponses restent humanitaires. Certains prisonniers que j’ai visités pensaient que nous étions là pour les libérer, parce qu’ils s’estimaient arbitrairement détenus. Or le cadre de notre mandat se limite à tenter d’améliorer leurs conditions de détention et d’établir le lien entre eux et leurs familles. Parfois, cela ne leur suffit pas.
Que faites-vous concrètement sur place ?
La mise en place de notre mandat d’assistance et de protection peut varier en fonction du pays et des besoins. Dans les pays les plus pauvres et les plus affectés par la guerre, en plus de rappeler aux autorités la nécessité de respecter les droits de la population et des prisonniers, nous délivrons de l’aide concrète aux plus démunis. Nous essayons de développer les infrastructures, notamment médicales, palier aux insuffisances logistiques. Alors que dans des pays plus développés, nous nous concentrons surtout sur le respect des droits de la population et la visite des prisonniers pour juger de leurs bonnes conditions de détention.
Se lâchent-ils avec vous ?
MN : Les conversations que nous avons avec eux sont strictement confidentielles et leur teneur appartient au CICR. Nous les revisitons afin d’être sûrs qu’il n’y a eu aucunes représailles sur eux après notre passage. Les rapports que nous adressons ensuite aux autorités sur nos observations ne sont généralement pas nominatifs. Nous restons vraiment attentifs à ne jamais leur causer de tort. C’est aussi grâce à cette vigilance que les prisonniers nous font confiance, dans leur grande majorité. Pour moi, à chaque fois, entrer dans une prison est une expérience émotionnelle très forte. J’essaye de faire abstraction de ce qu’ils ont fait, de ne pas connaître leur passé afin d’éviter tout jugement. Le lien direct dans les yeux m’aide beaucoup pour les écouter parler. Quelque part, c’est parfois tout ce que l’on peut faire, mais j’ai pu constater que cela leur rendait une certaine dignité.
N’est-ce pas un métier trop dur pour une femme ?
MN : Je n’ai jamais senti qu’être une femme était un handicap par rapport aux missions de terrain. Je n’ai pas, non plus, été confrontée à des contextes discriminatoires comme en Afghanistan. Parfois, certains prisonniers, les plus religieux, préfèrent vous parler par homme interposé. Au début cela surprend un peu, cela peut-être un peu gênant ou vexant. Mais, il y a d’autres contextes où le fait d’être une femme est plutôt un avantage. Je pense aux militaires. Ceux-ci ne considèrent pas la femme en terme de rapport de forces, ce qu’ils auraient automatiquement le réflexe de faire vis-à-vis d’un interlocuteur homme. Le fait d’être une femme les sort du rôle militaire en quelque sorte et permet un meilleur dialogue.
Avez-vous rencontré la peur ?
MN : En ce qui me concerne, non. Ce que je peux dire est que ma conscience du danger augmente avec les années. Je deviens peut être plus prudente encore. Mais c’est tout. De toute façon, le CICR est intraitable sur les questions de sécurité. Je n’ai jamais été placée sous des tirs croisés à part une fois en Colombie à 200 mètres de nous. C’est la seule situation armée réelle que j’ai rencontrée.
Quelles sont, selon vous, les qualités requises pour être déléguée ?
MN : Je pense que la capacité d’adaptation, l’humilité et la flexibilité aident à se sentir bien dans sa mission. En parallèle, il faut démontrer de l’empathie, de l’autonomie et une ouverture d’esprit. Le sens de l’écoute est primordial ainsi que la capacité de faire des tâches très variées. Lorsque l’on s’engage au début, on commence avec beaucoup d’illusions et, très vite, on se rend que notre contribution représente une adition de gestes. C’est un correctif que l’expérience de terrain nous permet de faire.
Avez-vous des problèmes de réintégration lorsque vous revenez ici, entre deux missions ?
MN : De moins en moins. Toutefois, ma situation est un peu atypique car mon mari travaille aussi au CICR et est présent avec moi sur les mêmes missions. Il est clair que cette stabilité affective me permet d’être en permanence dans une vie presque normale et rend moins brutal le retour.
Quelle est la perception qu’ont les populations du CICR ?
MN : Mandela, que le CICR visitait régulièrement dans sa geôle d’Afrique du Sud, avait coutume de dire à propos de l’organisation : «Le mérite du CICR, ce n’est pas seulement le bien qu’il fait, mais le mal qu’il permet d’éviter.». Je trouve que c’est une très bonne définition.
Parfois, la neutralité du CICR est mal perçue. Ce sentiment est encore accru en ce moment où les conflits ont tendance à se polariser de plus en plus. Les gens que nous visitons nous demandent de choisir un camp et c’est l’incompréhension quand nous ne le faisons pas. Mais au final, c’est justement cette absence de position politique qui nous permet d’être tolérés et présents presque partout dans le monde.