![]() Document imprimé depuis le site web du CICR URL : http://www.icrc.org/web/fre/sitefre0.nsf/html/violence-interne-240708 Comité international de la Croix-Rouge 24-07-2008 Éclairage Violence armée et action humanitaire en milieu urbain Mogadiscio, Grozny, Kaboul ou Bagdad ont été, à un moment ou à un autre, affectées par la violence d'un conflit armé. Ce sont, pour les organisations humanitaires, souvent davantage actives dans des milieux ruraux, des lieux où se posent des défis particuliers. D'autres villes de pays en paix, en proie à une croissance anarchique, sont-elles le terreau de nouvelles formes de violence entre groupes armés qui interpelleront demain non seulement les acteurs du développement, mais aussi les humanitaires ? L'auteur de ce texte est Conseillère politique du Comité international de la Croix-Rouge. Ces lignes ne reflètent toutefois pas nécessairement les vues du CICR et n'engagent que leur auteur.
Plus de la moitié des habitants de la planète vivent dans une ville. Selon le rapport de UN HABITAT sur l'État des cités du monde en 2006/2007, les prédictions en matière d'urbanisation indiquent que les plus grandes villes seront principalement situées dans les pays en voie de développement. Si des agglomérations de plus de 20 millions d'habitants apparaissent déjà en Asie, en Amérique latine et en Afrique, ce sont des villes plus petites, de moins de un million d'habitants, qui attireront la majorité des migrants urbains. Enfin, les villes du monde en développement absorberont 95% de la croissance urbaine dans les deux décennies à venir.
L'objet des lignes qui suivent est de partager quelques réflexions sur le thème de la violence urbaine sous l'angle spécifique – mais pas exclusif – des conflits armés. J'articulerai ces réflexions autour de sept questions.
Est-il approprié d'analyser la violence à partir du lieu où elle se produit ?
©Reuters/F. Omar
Un jeune garçon crie tandis que des pneus sont brûlés dans une rue de Mogadiscio, octobre 2007.
Certains chercheurs en sciences sociales estiment dangereux de parler de "violence urbaine", de territorialiser la violence. Un tel accent, disent-ils, peut faire sombrer dans l'oubli la situation bien plus dramatique des habitants des campagnes. Enfermer la violence dans une logique sectorielle équivaut à céder à une mode, dictée par l'hyper médiatisation de la violence urbaine. C'est prendre le risque de diaboliser la ville, lieu de concentration de toutes les peurs des sociétés occidentales qui lui attribuent une dangerosité parfois exagérée. Enfin, disent certains, de quoi parle-t-on : de la violence contre les villes (lors d'un siège ou d'un blocus, par exemple) ? De la violence dans la ville ? Ou de la violence de la ville, ou plutôt de ses bidonvilles, qui croissent de façon anarchique en même temps que se multiplient des îlots de sécurité gardés par des compagnies privées ? Ces interpellations sont compréhensibles. Il existe toutefois une spécificité de la violence conflictuelle urbaine par rapport à la violence conflictuelle rurale. En outre, répondre aux besoins de protection et d'assistance des individus et communautés affectés par la violence armée dans des villes pose des problèmes particuliers, comme je m'efforcerai de le démontrer dans les lignes qui suivent.
Peut-on isoler la violence d'un conflit armé des autres formes de violence en milieu urbain ?
Les villes sont le théâtre de multiples formes de violence qui peuvent se produire simultanément : conflit armé; luttes entre gangs pour le contrôle de territoire ou de commerces illicites; violence communautaire endémique dans des villes subdivisées en ghettos; crime organisé; émeutes urbaines liées à la faim; ou encore phénomènes de débordement, lors de rassemblements de masse qui dégénèrent (il ne s'agit là ni d'une typologie, ni d'une liste exhaustive). Il faudrait ajouter à ces formes de violence collective et communautaire, d'autres niveaux de violence décrits par l'Organisation mondiale de la Santé dans son très intéressant Rapport mondial sur la violence et la santé (2002) : violence dans les relations (à l'école, sur le lieu de travail), violence dans la famille (au sein du couple), violence de l'individu.
Peut-on dissocier toutes ces formes de violence ?
Du point de vue analytique, non, dès lors que la violence est le résultat d'une dynamique complexe entre des facteurs individuels, relationnels, communautaires et sociaux. On ne peut pas se contenter de dire à un groupe armé de ne plus recruter d'enfants et se désintéresser de ce qui mène l'enfant à y adhérer (par exemple, lorsque ce groupe est le seul facteur de protection qu'il croit avoir) ou de ce qui mène le groupe à recruter des enfants. Compartimenter l'analyse et ne pas s'interroger sur les causes de certaines pratiques ou les fondements des comportements humains n'a guère de sens. Du point de vue opérationnel, l'organisation humanitaire doit faire un usage optimum de ressources limitées. Le CICR, quant à lui, s'est vu confier un mandat précis dans le droit international humanitaire qui s'applique dans des situations de conflit armé. La communauté internationale lui a également reconnu un droit d'initiative dans des situations de violence de moindre intensité et même en dehors de ces situations, si sa neutralité et son indépendance peuvent être de quelque utilité. C'est donc en priorité les effets de la violence de conflits ou d'autres formes de violence armée collective qui sont au cœur de ses activités. Au vu de l'évolution sociologique de la violence, l'appartenance au Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, est un atout majeur pour le CICR. Les Sociétés nationales, avec l'aide de leur Fédération internationale, répondent souvent à une palette large d'actes de violence (émeutes dans les banlieues, affrontements lors de compétitions sportives ou de réunions politiques, violence conjugale, etc.). Elles ont, de ce fait, une expérience et des compétences que le CICR n'a pas.
©ICRC/B. Heger/ru-e-00278
Grozny. Vue extérieure de bâtiments détruits durant le conflit
Cette complémentarité devrait maintenant être mieux exploitée en termes d'analyse et de pratique opérationnelle. Pour reprendre l'exemple précédemment cité, quel est le lien entre la banalisation de la violence dans les rapports humains et sociaux (femmes et enfants quotidiennement battus, violence à l'école, dans la rue, lors des manifestations sportives) et la conduite des porteurs d'armes lors de combats ? Le recours à l'arme est-il plus naturel lorsque le mode de gestion des différends dans la vie quotidienne est souvent l'agression physique ? Comment un conflit armé affecte-t-il la violence domestique dans le post-conflit ? Il est grand temps d'avoir une compréhension et une approche holistique de la violence qui permette de mieux la prévenir ou d'en freiner les excès à tous les niveaux.
En quoi le milieu urbain est-il spécifique pour les porteurs d'armes ?
Pour les forces armées, la ville pose un défi particulier du fait des risques liés aux combats de rue et des possibilités qu'a l'ennemi de se cacher, en particulier dans des zones "libérées" par lui. Les contraintes logistiques et sécuritaires rendent toute victoire décisive souvent hors de portée. Les compétences requises pour combattre en milieu urbain ou rural diffèrent. Pour les groupes armés, les villes ont un attrait particulier : elles concentrent des richesses que certains convoitent. Elles sont le lieu symbolique du pouvoir, où se trouvent, lorsque c'est une capitale, les ambassades et les médias internationaux, donc les possibilités de contact avec la communauté internationale. Elles constituent le centre de gravité de moyens de communication et de transport, donc la porte ouverte sur le commerce de biens - licites ou illicites – et un atout pour l'approvisionnement en armes. Enfin, c'est là que se trouvent concentrés hôpitaux, écoles, administrations diverses, en d'autres termes la possibilité de vivre mieux et aussi d'avoir accès à des biens de consommation. Depuis la ville, certains groupes armés peuvent entretenir des liens non seulement avec l'insurrection dans les campagnes, mais avec les milieux criminels qui exécutent, contre rémunération, leurs basses œuvres. L'anonymat de la ville permet plus facilement de tels liens que le milieu rural où tout le monde se connaît. Des groupes armés disciplinés et respectueux du droit humanitaire peuvent côtoyer des groupes armés criminalisés et groupes criminels qui se politisent et acquièrent ainsi une respectabilité. Le mélange des buts et des pratiques donne lieu à des entités hybrides, qui entretiennent parfois des contacts et semblent faire un apprentissage mutuel de tactiques et de techniques. Somme toute, l'environnement urbain peut façonner les groupes qui y agissent et s'y développent. La ville a-t-elle dès lors une influence sur le modèle de comportent des groupes armés qui s'y côtoient ? La question reste posée. Respecter le droit humanitaire, lorsque telle est leur intention, est un défi pour tous les porteurs d'armes, étatiques et non étatiques, du fait de la difficulté de distinguer le combattant du civil et les objectifs militaires des biens civils. Ainsi, la localisation d'objectifs militaires au milieu d'un quartier résidentiel, à côté d'une école ou d'une bibliothèque municipale augmente le risque que des civils ne soient atteints, leurs habitations démolies ou des biens culturels détruits.
Comment la violence d'un conflit armé affecte-t-elle les habitants d'une ville ?
©ICRC/M. Kokic/af-e-01050
Kaboul. L'Afghanistan et sa population ont enduré presque trois décennies de conflit.
Pour l'habitant de la ville, la conduite des hostilités en milieu urbain par les parties en lutte a des effets particuliers. D'abord, la densité et la concentration de la population en milieu urbain aggravent les effets des affrontements. Ainsi, l'utilisation combinée d'artillerie lourde, de blindés et de grenades à mains lancées dans des caves surpeuplées a des effets dévastateurs. Ensuite, les lignes de front sont fluctuantes au sein de la ville. Les bâtiments civils servent de couvert pour les combattants, qui se déplacent de maison en maison. Un quartier de la ville peut changer de mains constamment et le blessé réalisera que l'hôpital est de l'autre côté de la ligne ou l'enfant que son école n'est plus accessible. Enfin, la ville offre aux porteurs d'armes des opportunités qui peuvent se révéler mortelles pour la population : il peuvent bloquer ou miner les issues d'un quartier, filtrer ceux qui empruntent les voies de sortie encore ouvertes et interdire aux acteurs humanitaires et aux médias l'accès au théâtre des affrontements. Par ailleurs, dans une ville affectée par la violence armée, la coexistence, voire la cohabitation de civils avec des groupes armés est quotidienne. L'exposition à des risques est donc élevée, notamment le risque d'être tué, blessé ou victime de mauvais traitements ou de viol. De même certains groupes armés peuvent faire pression sur la population pour qu'elle soutienne leur lutte en contribuant à son financement, en cachant des combattants et des armes ou en servant de bouclier humain. Les possibilités de survivre en ville sont différentes, mais pas nécessairement plus limitées, que dans les campagnes. Il peut être difficile pour la population de s'approvisionner en eau, nourriture, énergie dans une ville, en raison de la pénurie, de la hausse des prix ou de la perturbation des mécanismes du marché (alors que dans les campagnes, les populations affectées ont davantage de ressources et de mobilité). Cela dit, en ville le secteur informel est très développé et contribue à une redistribution de la richesse. Les métiers occasionnels de prestation de biens ou de services (vendeurs de cigarettes, nettoyeurs, pousseurs de brouettes, etc.) et le marché noir permettent des transferts d'argent. Alors qu'un paysan dont les champs sont affectés par une pluviométrie erratique peut ne pas survivre sans assistance lors d'une période de soudure entre deux récoltes, l'habitant de la ville peut plus aisément trouver des moyens de se débrouiller pour survivre. Enfin, les mécanismes de soutien mutuel en milieu urbain sont probablement moins performants dans l'anonymat d'une ville, notamment pour des migrants, déplacés ou réfugiés déracinés, même si cette affirmation reste à prouver scientifiquement. De surcroît, des groupes de population vulnérables, comme les vieillards, pris en charge par leur communauté dans un village, sont souvent isolés en ville. Ils dépendent d'un réseau social, par exemple de visites à domicile et du versement de pensions. Lorsque les systèmes administratifs s'effondrent et que leurs familles ont fui (une option qu'ils refusent souvent de choisir), ils attendent la mort dans le plus complet dénuement.
Quels sont les défis que pose aux humanitaires une ville en conflit ?
Les humanitaires sont confrontés à trois catégories de défis dans ces contextes d'une grande dangerosité : l'identification des personnes qui ont besoin d'être protégées et assistées; la mise en œuvre des programmes qui leur sont destinées et la clarification du droit humanitaire sur lequel s'appuient ces activités. Dans une ville, l'identification des personnes rendues vulnérables par un conflit armé ou une autre situation de violence n'est pas aisée. Prenons en exemple le cas des déplacés. Ils peuvent être dispersés dans toute la ville. Il leur arrive de changer de résidence de façon répétitive (combats, démolition des taudis dans lesquels ils vivent, appartenance à une minorité ou un groupe de l'opposition pourchassé par les autorités). Ils ne s'enregistrent pas toujours pour obtenir de l'assistance, notamment lorsqu'ils ont trouvé refuge chez des proches. Ils souhaitent parfois se fondre dans l'anonymat de la ville, pour des raisons de sécurité ou pour échapper à une expulsion forcée. Somme toute, trouver les déplacés, les identifier sans les mettre en danger et se borner à les aider eux - alors que des migrants économiques peuvent être dans une situation tout aussi désespérée sans bénéficier d'aucune aide - pose des problèmes à la fois pratiques et éthiques. En milieu urbain, l'hétérogénéité de la population rend le ciblage des bénéficiaires de l'aide délicat, avec tous les risques que cela peut poser en termes de maintien de l'ordre lors de distributions de secours. La mise en œuvre des programmes de santé, d'assainissement, d'approvisionnement en eau ou en nourriture est complexe. Les obstacles dont il faut tenir compte ont été décrits dans le Document de référence (30IC/07/5.1) soumis à la XXXe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (élaboré conjointement par la Fédération internationale et le CICR) : en milieu urbain, les infrastructures nécessaires à la vie de la population (hôpitaux, stations d'épuration de l'eau) sont complexes et réparer les dommages causés par les combats requiert parfois une haute technicité. Ces réparations doivent être faites dans l'urgence, sans avoir nécessairement l'accès à toutes les informations utiles, tout en sachant que des erreurs mettraient la vie de milliers ou dizaines de milliers de personnes en danger. La difficulté de trouver des spécialistes disponibles pour faire fonctionner les services et dispositifs qui fournissent des biens essentiels, une fois ceux-ci réparés, est une préoccupation supplémentaire. Enfin, la logistique énorme qu'il faut mettre sur pied pour certaines distributions de secours n'est pas aisée à gérer (même si l'avantage est que les entrepôts sont à portée de main, alors que dans les campagnes ils sont dispersés).
©ICRC/A. Dalziel/iq-e-00455
Bagdad. Attentat à la bombe
Un scénario inquiétant qui préoccupe les responsables de la santé est celui de la propagation des maladies infectieuses en milieu urbain. Une crise sanitaire majeure telle une pandémie, indépendamment de son impact sur la survie des populations, favoriserait l'exacerbation du conflit dans une ville en guerre. Elle conduirait vraisemblablement à la stigmatisation de groupes susceptibles de devenir des boucs émissaires (par exemple, des étrangers associés à un foyer de départ). Elle permettrait le contrôle de populations par le biais des mesures d'exception imposées par la situation sanitaire (mise en quarantaine, par exemple). Comment ne pas craindre dans de telles situations des atteintes aux droits de la personne humaine et, le cas échéant, au droit international humanitaire ?
Quelles sont les réponses et voies explorées pour répondre à ces défis ?
Des réflexions sont en cours au CICR pour restaurer le respect du droit humanitaire lorsque des conflits affectent les villes, trouver le moyen de prévenir l'enrôlement volontaire ou le recrutement forcé des jeunes dans des groupes armés et améliorer la qualité des programmes d'assistance. D'abord, la Division juridique du CICR a entrepris des consultations d'experts sur le thème de la "participation directe aux hostilités" dans le cadre d'un conflit armé (c'est-à-dire lorsque le droit international humanitaire est applicable). Cette étude devrait clarifier la frontière entre civils et combattants et ce qui peut être considéré comme une participation directe d'un civil aux hostilités. Elle porte également sur les conséquences pour ce dernier d'une telle participation. Les conclusions de cette étude seront importantes pour le respect du droit humanitaire en milieu urbain, où, nous l'avons vu, civils et combattants sont étroitement mêlés de par la configuration des lieux et parfois leur volonté qu'il en soit ainsi. Le CICR s'est également alarmé des conséquences humanitaires dans les conflits armés de l'usage d'armes qui dispersent des sous-munitions explosives sur de vastes surfaces, notamment si elles sont larguées au dessus des zones peuplées, comme les espaces urbains. C'est ainsi qu'il a contribué à la négociation qui a conduit à l'adoption en mai 2008 de la Convention sur les armes à sous munitions, un accord historique qui contient plusieurs interdictions, dont celle de l'emploi de ces armes. Ensuite, afin de prévenir l'engagement de jeunes de moins de 18 ans dans des groupes armés, l'unité du CICR en charge de l'éducation et du comportement analyse les facteurs individuels et environnementaux qui incitent des enfants ou des adolescents à rejoindre de telles structures, que ce soit sur une base volontaire ou sous la contrainte. Cette recherche sur les "enfants à risques" montre que ceux-ci, loin d'être des victimes vulnérables et passives, sont des acteurs créatifs et résilients qui cherchent à se protéger et améliorer la qualité de leur vie. Elle identifie aussi la nécessité d'une démarche globale associant urgence, développement et lutte contre l'impunité pour permettre à ces enfants d'atteindre leurs buts par d'autres moyens. Une telle analyse est d'un grand intérêt non seulement pour les villes affectées par un conflit armé, mais aussi pour celles de pays en paix où les bandes armées qui constituent un facteur d'insécurité sont constituées d'adolescents. Enfin, la Division de l'Assistance au CICR, notamment les responsables de la sécurité économique, réfléchit aux moyens les plus appropriés pour assurer la sécurité économique des individus et des communautés en milieu urbain. D'une part, il s'agit d'analyser les expériences passées: distribution de nourriture; soutien à des boulangeries, ainsi qu'à des cuisines collectives ou cantines; remise de bons d'achat dans des magasins préalablement définis; interventions visant à rétablir des liens commerciaux ou à relancer l'artisanat. D'autre part, il faut tester des interventions nouvelles: distribution de cash; salaires subventionnés pendant quelques mois pour des minorités en difficulté ou des chômeurs, ou encore interventions agricoles pour soutenir la production de vivres par les habitants de la ville (jardins municipaux). Il convient toutefois de rester réaliste : il est hors de portée des humanitaires de relancer l'activité économique d'une ville pour lui permettre l'autosuffisance alimentaire. Des programmes d'assistance ne suffiraient pas. La production agricole en ville ne peut avoir un apport nutritionnel que négligeable pour l'ensemble d'une population urbaine. Seule une démarche de protection (intervention pour redonner de l'oxygène à une ville étranglée par un blocus, par exemple) pourrait avoir un tel impact. Le choix des moyens pour assurer la sécurité économiques des plus pauvres affectés par la violence armé doit prendre en considération des facteurs économiques, nutritionnels et environnementaux. Il s'agit souvent, nous l'avons vu, de soutenir des systèmes sociaux, de santé, d'assainissement ou d'eau défaillants et de veiller à ce qu'une fois remis en état ils continuent de fonctionner même si les lignes de front se déplacent. Il s'agit aussi d'être attentif aux conséquences de ses choix sur d'autres domaines d'activités. A titre d'exemple, l'élevage de bétail en milieu urbain (source de protéines et de revenu) contribue, dans certaines circonstances, à la transmission de maladies. Le lecteur l'aura compris : ces projets nécessitent de sérieuses études préalables et une bonne formation de ceux qui les mettent en oeuvre.
Quel rôle pourrait jouer l'acteur humanitaire dans des villes où la violence urbaine n'est pas le fait d'un conflit armé ?
Certaines villes de pays en paix sont confrontées à une violence endémique Des groupes armés y imposent leur loi. N'aspirant pas à priori au pouvoir de l'État, ils n'attaquent pas ou n'attaquent que rarement les autorités; ils développent parfois même une certaine connivence, par le biais de la corruption, avec des agents du pouvoir pour ne pas être importunés. Ces groupes armés se défendent, en revanche, d'autres groupes et parfois de la police pour préserver le contrôle d'un territoire à partir duquel ils développent des trafics illicites (drogue, armes, pétrole, contrebande, êtres humains) qui leur permettent de vivre mieux. Somme toute, leur objectif premier est le contrôle de ressources et le commerce de celles-ci à des fins lucratives. Quant à savoir si leur recours à la violence comporte une dimension idéologique ou politique, c'est plus difficile à établir. Où se situe la frontière entre criminalité et politique dans des situations où l'État est déstabilisé par la création de sphères de non-droit, dans lesquelles le crime peut librement prospérer, en particulier lorsque le groupe armé qui contrôle un territoire met en avant une revendication identitaire ? Les conséquences humanitaires de la violence urbaine entre gangs ou entre trafiquants et police dans certaines villes de pays en paix (pour prendre cet exemple) sont très similaires à celles d'un conflit armé: homicides, mauvais traitements ou torture, déplacements de population temporaires ou définitifs dus aux combats ou à des expulsions, traumatismes psychologiques pour certains enfants, usage excessif de la force dans la répression ou la détention. En outre, les armes utilisées (fusils d'assaut, mitrailleuses, mines anti-char, pistolets d'ordonnance, grenades à mains…) peuvent être les mêmes que celles aux mains des combattants lors de conflits armés. Enfin, des trafiquants constitués en bandes armées contrôlent parfois des espaces géographiques délimités où se trouvent des points de vente de substances illicites (cocaïne, par exemple). Le CICR d'aujourd'hui est interpellé : comment va-t-il s'adapter à l'évolution de la violence en milieu urbain ? Certes, la société civile est généralement mieux organisée dans les villes que les campagnes et des associations nombreuses et compétentes (dont les Sociétés de Croix-Rouge et Croissant-Rouge lorsqu'elles ont une implantation dans des quartiers à risques) s'efforcent déjà d'endiguer la violence, d'en soigner les effets et de défendre les droits des personnes. On pourrait donc penser qu'une intervention du CICR est superflue. Toutefois, la population des quartiers où se produit la violence est bien souvent tellement stigmatisée que le développement de services de santé ou d'écoles n'est souvent pas une priorité pour les autorités (la violence est d'ailleurs en partie le fruit de cette stigmatisation ainsi que de l'absence de perspectives éducatives, professionnelles, sociales et économiques). Le système judiciaire dysfonctionne, favorisant une impunité qui permet tous les abus. Les prisons sont dans un état déplorable. De véritables lignes de front urbaines doivent être traversées pour évacuer les blessés des affrontements entre bandes armées. Enfin, certaines forces de police font parfois un usage excessif de la force dans la répression. En milieu urbain, en dehors des conflits armés (donc en dessous du seuil d'application du droit international humanitaire), le CICR a dès lors choisi de s'intéresser principalement à des situations de confrontation entre des groupes armés organisés, qui ont des conséquences humanitaires importantes. Quelques expériences pilote sont menées, notamment en Amérique latine. Elles soulèvent des questions : Quelles sont les attentes et les besoins des personnes à risque ? L'indépendance et la neutralité du CICR constituent-ils une valeur ajoutée dans ces situations ? Ses outils, forgés pour les conflits armés, sont-ils adaptés dans des contextes où les besoins se situent aussi bien dans la sphère du développement que de l'urgence? Comment développer une approche holistique, en réseau avec d'autres acteurs humanitaires (Sociétés nationales associations d'avocats ou de médecins), tout en mettant à profit la spécificité du CICR ? Résister à la tentation d'opérer une distinction entre une violence politique "noble" et une violence sociale "crapuleuse" sera un défi pour tous les humanitaires. Pour les personnes tuées, blessées ou harcelées, la souffrance ou l'issue est la même. N'oublions pas non plus que maints conflits armés sont des confrontations pour le contrôle de ressources à des fins de profit personnel. Ces conflits ne sont-ils pas souvent le prolongement d'une criminalité endémique qui risque de reprendre ses droits une fois la paix revenue ? Enfin, il y a lieu de se demander si la violence sociale collective, lorsqu'elle se greffe sur des disparités économiques croissantes et la stigmatisation de certains groupes, n'a pas une dimension politique de par son origine, même en l'absence d'agenda politique de ses acteurs.
Conclusion.
La Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui s'est tenue à Genève en novembre 2007 s'est penchée sur le phénomène de la violence urbaine et sur d'autres évolutions globales de notre société qui risquent de l'aggraver : croissance des migrations internationales, risques de pandémies, dégradation de l'environnement et réchauffement climatique. Convaincue que la violence urbaine est un défi de grande ampleur, la Conférence a appelé de ses vœux un renforcement de la collaboration opérationnelle et des partenariats entre ses membres et avec d'autres institutions, les médias et le secteur privé. Puisse sa Déclaration "Ensemble pour l'humanité" (Annexe à la Résolution 1 de la XXXe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 2007)), qui porte entre autres sur la prévention et la réduction de la violence et la lutte contre la discrimination, être suivie d'effets ! C'est notre responsabilité à tous.
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