Seconde guerre mondiale : 1944, aux portes des chambres à gaz nazies

17-10-2013 Article, de Frédéric Koller

Le silence du CICR sur le sort réservé aux victimes des camps d’extermination de l’époque nazie est le principal échec de l’organisation humanitaire. Cet article est paru le 3 août 2013 dans le quotidien suisse « le Temps » et fait partie d'une série consacrée aux acteurs de terrain du CICR à l’occasion de son 150e anniversaire.

 

Ce n’est qu’après la libération des camps d’extermination que le monde découvrira la véritable ampleur de l’horreur nazie. Informé dès 1942 de la «solution finale», le CICR restera muet. En 1995, son président Cornelio Sommaruga exprimera des regrets pour «les erreurs et les manquements passés de l’organisation à l’égard des victimes». © CICR / hist-01537-20

Une mission impossible? C’est le titre que donnera l’historien Jean-Claude Favez à son étude consacrée au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) confronté aux déportations et aux camps de concentration nazis. Si elle n’est pas restée les bras croisés face à l’horreur de la «solution finale» – dont elle est indirectement informée dès 1942 – l’institution genevoise va jusqu’au bout maintenir le silence face au traitement réservé aux populations vouées à l’extermination. En cela, elle ne se distinguera guère de l’attitude de la Confédération ou même des pays alliés contre le fascisme. Mais son indépendance (très relative il est vrai à ce moment-là vis-à-vis de Berne) et le fait que son action s’appuie non seulement sur des conventions internationales mais aussi sur un magistère moral, auraient pu ou dû lui dicter de faire entendre sa voix aux heures les plus sombres de la civilisation humaine. «Malgré toutes les explications fournies, malgré sa satisfaction d’avoir pu au moins apporter quelques secours, force est de reconnaître que (le CICR) aurait en effet dû parler», conclut Favez. A l’été 1942, le siège de Genève renoncera à lancer un appel en faveur des victimes civiles du conflit au profit de démarches bilatérales. «L’importance accordée par le CICR à sa crédibilité l’a donc conduit paradoxalement sur la voie d’une perte de crédibilité, donc d’autorité au sein du mouvement de la Croix-Rouge et dans le monde en général», ajoute l’historien genevois en référence au conservatisme des dirigeants de l’époque, qui s’en tenaient à une stricte interprétation juridique de leur fonction et aux principes plutôt que prendre l’initiative d’innover, comme su le faire l’organisation en d’autres circonstances.

A la publication du livre, en 1988, le président du CICR, Cornelio Sommaruga, défend encore le travail de ses prédécesseurs tout en se demandant «si le Comité n’aurait pas dû se montrer plus insistant auprès des gouvernements alliés et des neutres, afin qu’ils accordent au sauvetage des Juifs une place plus importante dans leurs préoccupations […]». En 1995, à l’occasion de la commémoration de la libération du camp d’Auschwitz, le même Cornelio Sommaruga regrettera publiquement «les erreurs et les manquements passés de la Croix-Rouge à l’égard des victimes des camps de concentration».

L’action du CICR durant la Deuxième Guerre mondiale ne peut se résumer à son silence face l’Holocauste – d’autant que l’organisation n’avait aucun mandat internationalement reconnu pour protéger les civils (il faudra attendre 1949 et de nouvelles Conventions de Genève). Dans ce conflit total qui engendra autant de victimes civiles que militaires, le CICR parvint à se distinguer sur plusieurs fronts, rappelle François Bugnion. Des millions de détenus militaires et civils ont bénéficié de ses services, 470 000 tonnes de secours ont été distribuées et ses délégués ont effectué 11 170 visites de camps de prisonniers.

Parmi eux, Maurice Rossel fut l’un des très rares visiteurs extérieurs à l’organisation nazie à pouvoir accéder à des camps de concentration et d’extermination ou plus précisément à leur Kommandantur. En juin 1944, le jeune médecin sera en grande partie dupe d’une visite organisée par les tortionnaires, celle du ghetto pour juifs de Theresienstadt transformé en village Potemkine. Quelques mois plus tard, à son initiative cette fois, il rencontre des responsables des camps d’Oranienburg, Ravensbrück et Auschwitz. C’est là qu’il obtient des témoignages sur les chambres à gaz (les «douches»). On peut comprendre à la lecture de ce rapport qu’il n’a pas été informé par Genève de la réalité de la «solution finale», le Comité ayant donné pour instruction à ses délégués «de ne s’occuper des Israélites qu’avec la plus grande discrétion et prudence». D’autres délégués, comme Friedrich Born en Hongrie, apporteront une aide active aux persécutés juifs. Mais l’incapacité du Comité genevois à prendre la mesure de ce drame et d’agir en faveur des victimes les plus fragiles de ce conflit reste le plus grand échec de son histoire.