Yémen 1963, les prémices d’une métamorphose

17-10-2013 Article, de Frédéric Koller

En 1963, le CICR s’engage au Yémen pour une longue mission qui va marquer l’histoire de l’institution genevoise. En pleine guerre civile, ses délégués parviennent à installer un hôpital de campagne dans les montagnes particulièrement inhospitalières qui servent de refuge aux troupes royalistes. Cet article est paru le 17 août 2013 dans le quotidien suisse « le Temps » et fait partie d'une série consacrée aux acteurs de terrain du CICR à l’occasion de son 150e anniversaire.


De Uqd à Qaräh. Equipe médicale mobile dans le nord du Yémen, en zone contrôlée par les royalistes. ©CICR / ye-e-00012 / Yves Debraine 

 

En 1963, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est une institution centenaire à nouveau confiante en son avenir. Depuis 1949, et la signature par une majorité d’Etats d’une quatrième Convention qui élargit enfin son mandat à la protection des populations civiles en zone de conflit, le Comité de Genève étend son champ d’action vers de nouveaux horizons alors que l’on entre dans l’ère de la décolonisation. L’un d’eux sera le Yémen, un pays longtemps coupé du monde et dont les mœurs d’un autre âge fascineront les délégués qui s’y succéderont.

La guerre civile qui éclate suite à un coup d’Etat militaire en 1962 s’inscrit aussitôt dans une logique de Guerre froide. D’un côté les républicains soutenus par l’Egypte nassérienne qui s’est rapprochée du bloc soviétique; de l’autre des royalistes appuyés par l’Arabie saoudite elle-même arrimée aux Etats-Unis. Mais les causes du conflit sont en réalité très locales. Il s’agit d’une lutte d’influence à caractère tribal avec une césure confessionnelle entre sunnites, au sud, et chiites (zeidis) au nord.
 

Sollicité fin 1962 par le camp royaliste, le CICR va devoir s’assurer dans un premier temps de l’engagement de toutes les parties à respecter le droit international humanitaire, ce qui n’allait pas de soit, personne n’ayant entendu parler dans cette région des Conventions de Genève. Une première mission obtient l’aval de l’imam al-Badr pour les royalistes. En janvier 1963, à Sanaa, le président de la République, Abdallah al-Sallah, signe à son tour. Le délégué Roger Du Pasquier rédige alors un rapport (reproduit ci-dessous) favorable à un engagement rapide et important sur ce terrain d’action qu’il décrit comme particulièrement difficile.

Le CICR va dès lors s’investir dans une opération de longue durée sous la direction d’un délégué hors norme, André Rochat. Son champ d’action sera essentiellement le nord montagneux, particulièrement aride, sous contrôle royaliste, où il fera construire un hôpital de campagne à Uqd qui s’avérera une grande réussite. De nombreux médecins suisses, mais aussi anglais, allemands et français y collaboreront, dont certains participeront par la suite à la fondation de Médecins sans frontières (MSF) en réaction à la doctrine de neutralité du CICR. «C’était la pierre angulaire de tout le dispositif du CICR au Yémen, qui assurait la crédibilité de l’institution aux yeux des tribus royalistes et lui permettait d’intervenir en faveur des prisonniers de guerre républicains ou égyptiens que ces tribus avaient capturés», écrivent Françoise Perret et François Bugnion.

Entreprenant et autoritaire, André Rochat va bousculer certaines habitudes au sein du CICR en prenant des initiatives diplomatiques destinées au financement de ses activités (par l’Arabie saoudite), en utilisant des journalistes pour assurer sa communication, ou encore en payant de sa personne afin d’apporter les preuves de l’usage de gaz toxique par l’aviation égyptienne et convaincre Genève de lancer un appel contre cette violation du droit humanitaire. Ses prises de liberté polarisent l’institution, qui finit par le licencier en 1970. «Sa contribution à la transformation du CICR vers sa forme actuelle, aussi modeste soit-elle, est pourtant bien réelle, écrit Damien Callegari. Après une brève phase de repli, le CICR évolue significativement au cours des années 1970. Cette remise en question de son fonctionnement et de son approche trouve entre autres son origine dans la mission du Yémen.»

Aujourd’hui, le Yémen est l’une des plus grandes opérations du CICR dans le monde avec 250 collaborateurs dont une cinquantaine d’expatriés. Il reste aussi au cœur des enjeux internationaux comme le démontre l’usage massif des drones par l’administration américaine pour traquer ce qui est désormais la principale base d’Al-Qaida.