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Cameroun : quand le soutien psychosocial soulage les blessures invisibles

Quand le soutien psychosocial soulage les blessures invisibles
Alphonse Dioh / CICR

Le conflit armé dans la région de l’Extrême-Nord engendre une souffrance silencieuse qui dépasse les seuls dégâts matériels et blessures physiques. Lors des attaques armées, de nombreuses personnes en quête de refuge sont portées disparues. Pour leurs proches, sans nouvelles d’eux, ce vide constitue un traumatisme psychologique profond, dont les séquelles peuvent être durables. L’accompagnement psychosocial apparaît alors comme une voie pour accompagner les familles, les aider à surmonter leur douleur et leur apprendre à vivre avec cette absence.

Insomnie, angoisse, repli sur soi, perte d’appétit, questionnements incessants…autant de symptômes qui reflètent l’expérience de milliers de personnes confrontées à la disparition d’un proche à cause du conflit dans la région de l’Extrême-Nord. Abouor Abba et Fana Biri en sont des exemples concrets. Après avoir perdu tout contact avec leur père et leur époux, leur vie a basculé, entraînant des troubles psychologiques proches de la dépression et affectant également leur santé physique.

Depuis 2021, en collaboration avec la Croix-Rouge Camerounaise, le CICR a mis en place un programme qui a pour but d’accompagner les membres de familles de personnes disparues pendant le conflit. Les activités de ce programme visent à les aider à vivre avec l’absence de leurs proches portés disparus, tout en les gardant en mémoire. L’accompagnement est effectué par des binômes formés, constitués d’un volontaire de la Croix-Rouge Camerounaise et d’un membre de famille de personne disparue.

Abouor Abba, un fils dans l’incertitude

Je n’ai plus vu mon père après une attaque survenue dans notre localité. Lorsqu’il a disparu et que nous n’avons plus réussi à le joindre, nous avons entrepris des recherches qui n’ont malheureusement donné aucun résultat.

Abouor Abba, un fils dans l’incertitude
Alphonse Dioh /CICR

Vivre sans savoir où il se trouve, ni dans quel état, est devenu extrêmement difficile, pour moi, en tant qu’aîné, mais aussi pour ma mère et mes petits frères. C’est lui qui prenait soin de nous. Peu à peu, j’ai commencé à ressentir des douleurs au niveau du cœur, parce que je pensais à lui sans cesse. Je pense encore à lui tous les jours, partagé entre deux pensées : l’une qui me dit qu’il est vivant et finira par revenir, et l’autre qui redoute qu’il ne soit plus parmi nous.

En tant que bénéficiaire du programme d’accompagnement psychosocial, j’ai appris lors des séances de groupe, que beaucoup d’autres personnes traversaient des épreuves similaires : certaines avaient perdu leurs enfants, d’autres leur conjoint. Cela m’a fait prendre conscience que je n’étais pas seul dans cette situation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à retrouver le sommeil.

Fana Biri, une épouse livrée à elle-même

Mon mari était aussi mon ami, la personne avec laquelle je passais le plus de temps. Après sa disparition, j’ai ressenti une douleur immense : je n’avais pas de quoi manger, ni de vêtements, ni de chaussures, ni même de quoi me soigner.
Fana Biri, une épouse livrée à elle-même
Alphonse Dioh /CICR

Je me suis repliée sur moi-même et j’ai perdu tout contact avec l’extérieur. Quelques temps après sa disparition, j’ai retrouvé sa bague dans l’une des pièces de la maison. Depuis ce jour, je la porte précieusement sur mon doigt. C’est le seul objet de lui que je possède, celui qui me fait sentir qu’il est quelque part.

Avant, je m’éloignais des autres, submergée par la douleur et la souffrance. Aujourd’hui ça a changé grâce au programme de soutien de la Croix-Rouge.

Groupe de soutien aux familles de personnes portées disparues.

Alphonse Dioh /CICR


Le programme inclut également une aide financière et des rations alimentaires, la mobilisation des autorités et des acteurs humanitaires pour répondre aux besoins spécifiques des familles, tels que la lutte contre la stigmatisation ou l’établissement d’actes de naissance, ainsi que l’accompagnement des familles souhaitant se constituer en association.

En 2024, le programme d’accompagnement psychosocial pour les familles de personnes disparues dans l’Extrême-Nord du Cameroun a obtenu des résultats significatifs.

Le sort de 41 personnes recherchées a été clarifié[1], tandis que 200 familles ont participé à des séances de groupe de soutien en santé mentale, avec 8 sessions pour les adultes et 6 pour les enfants. 
Par ailleurs, 20 membres de familles et 20 volontaires de la Croix-Rouge camerounaise ont été formés aux techniques d’accompagnement psychosocial pour adultes et enfants.

Sur le plan économique, 198 familles ont reçu un soutien financier et 111 ont bénéficié d’une formation et d’un accompagnement à la gestion de microprojets. Le programme a également sensibilisé et mobilisé 123 leaders communautaires sur la stigmatisation des familles de personnes disparues, et permis l’établissement de 79 actes de naissance pour les enfants concernés, grâce à la collaboration avec d’autres acteurs humanitaires.

Avec l’appui du programme d’accompagnement psychosocial, ces familles de personnes disparues trouvent peu à peu un chemin vers l’apaisement. Entre soutien émotionnel, aide économique et mobilisation communautaire, ces initiatives offrent non seulement un accompagnement concret face à la douleur de l’absence, mais renforcent également la résilience et la dignité de ceux qui continuent de vivre avec l’incertitude.



[1] Chiffre depuis 2021, le début du projet, puisque la recherche s’étend souvent au-delà de l’année du calendrier.