Mesdames et Messieurs, Chers collègues, Chers amis,
C’est un immense honneur pour moi de prendre la parole aujourd’hui, aux côtés de Médecins Sans Frontières Suisse, des Hôpitaux Universitaires de Genève, de l’Organisation mondiale de la Santé et du canton de Genève, à l’occasion de la Journée mondiale de l’aide humanitaire 2026.
Il y a dix ans, nous étions fiers de l’adoption à l’unanimité de la résolution 2286 du Conseil de sécurité des Nations Unies.
Cette résolution portait un engagement historique : protéger les soins de santé en temps de conflit et rappeler une évidence fondamentale : les hôpitaux, les patients, les soignants et les personnels humanitaires ne doivent jamais devenir des cibles.
Dix ans plus tard, cette promesse vacille.
Les attaques contre les soins de santé et les travailleurs humanitaires ont atteint des niveaux dramatiques. 2024 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les travailleurs humanitaires. Plus de mille ont été tués au cours des trois dernières années.
Cela signifie, en moyenne, un travailleur humanitaire tué chaque jour.
Mais derrière ces chiffres, il y a des visages, des familles et des communautés.
Et peut-être que le plus inquiétant aujourd’hui n’est pas seulement que la violence existe.
C’est que nous commencions à l’accepter. À la justifier. À la banaliser.
Le fardeau de la preuve semble même s’être inversé. Une attaque contre un hôpital devrait être dénoncé et son statut protégé devrait être immédiatement rappelé. Pourtant, nous voyons trop souvent une autre logique s’installer : c’est à l’hôpital de prouver qu’il n’abrite pas de combattants, comme si une accusation pouvait suffire à faire disparaître la protection des patients et des soignants.
Et pendant que certains questionnent ces principes des personnes meurent.
Le coût humain
Cette fresque, avec son document criblé de balles, symbolise précisément le fossé entre les principes et la réalité sur le terrain.
Concrètement, cela signifie qu’un chirurgien peut devoir choisir entre poursuivre une opération sous les bombardements ou abandonner son patient.
Cela signifie des interventions sans anesthésie, des patients privés de médicaments essentiels, une maladie chronique qui redevient mortelle, des hôpitaux sans eau ni électricité.
Ces situations ne sont pas abstraites. Elles sont le quotidien de millions de personnes.
À Gaza, notre hôpital de campagne, qui devrait être un sanctuaire, est lui-même exposé aux tirs. Ezedin, un patient de 15 ans, y a été tué alors qu’il se trouvait à l’intérieur de l’hôpital.
Au Soudan, des hôpitaux ferment, laissant des femmes enceintes et des enfants sans soins.
Au Yémen, des soignants risquent leur vie dans des installations sans électricité ni eau potable.
En République démocratique du Congo, dans le Nord et le Sud-Kivu, des soignants ont fui leurs établissements sous la menace des attaques, laissant des milliers de patients sans accès aux soins, alors que la population fait face à une nouvelle épidémie d’Ebola.
Et à Donetsk, l’hôpital de Selydove a dû être relocalisé loin de la ligne de front pour échapper aux bombardements.
Ces récits ne sont pas des exceptions. Ils montrent ce qui se passe lorsque les protections les plus fondamentales sont bafouées.
Les travailleurs humanitaires paient eux aussi un prix terrible.
En 2025, 32 bénévoles et membres du personnel de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont perdu la vie. Ils sont déjà 12 de plus, tués lors d’attaques violentes, au cours du premier semestre 2026.
Derrière chacun de ces chiffres, il y a une famille à qui il faut annoncer une perte.
Et lorsqu’un soignant ou un travailleur humanitaire est tué, ce n’est pas seulement une personne qui disparaît.
Ce sont des communautés entières qui perdent des soins, de la protection et de l’espoir.
Un appel à l’action
En cette Journée mondiale de l’aide humanitaire, nous devons réaffirmer une vérité essentielle:
Les soins de santé ne sont pas un privilège. Ils sont un droit fondamental. Ils doivent être protégés, partout, sans exception.
Les règles sont claires : les hôpitaux, les patients, les soignants et les transports sanitaires bénéficient d’une protection particulière. Ces règles ne sont pas des options. Ce sont des obligations.
En tant que CICR, nous réaffirmons notre engagement à les défendre.
Mais nous ne pouvons pas agir seuls.
Les États doivent traduire leurs engagements en actes et faire respecter les règles qu’ils ont eux-mêmes adoptées.
La société civile doit continuer à témoigner et à demander des comptes.
Et chacune et chacun d’entre nous doit refuser de normaliser cette violence.
Solidarité et espoir
Nous ne devons pas accepter que certaines vies valent moins que d’autres. Nous ne devons pas laisser l’indifférence devenir notre refuge.
Le fait que nous soyons toutes et tous rassemblés ici, autour de cette fresque, en est le symbole.
Agir, c’est choisir de voir, de nommer et de refuser l’inacceptable.
Préserver l'humanité ne signifie pas être naïf. Cela signifie avoir le courage de préserver ce qui nous a construit et ce qui nous relie.
Il y a dix ans, la résolution 2286 affirmait qu’en temps de guerre, il devait encore exister des limites.
Aujourd’hui, ces limites sont mises à rude épreuve.
Notre responsabilité est de les défendre et de les faire respecter.
L’histoire ne nous demandera pas si c’était simple.
Elle nous demandera si nous avons eu le courage d’agir.
Et si, face à la violence, nous avons eu le courage de rester humains.
Je vous remercie.