Afghanistan : pour les parents de migrants disparus, le plus dur, c’est le silence

28 juin 2016
Afghanistan : pour les parents de migrants disparus, le plus dur, c’est le silence
Haji Mohammad's son Shafiq disappeared on the long journey from Iran to Europe. CC BY-NC-ND / ICRC / Jessica Barry

Shafiq voulait étudier en Europe. Il est aujourd'hui porté disparu, comme des milliers d'autres migrants afghans partis sur la route des Balkans.

Imaginez votre réaction si votre fils de 15 ans vous appelait d'Iran pour vous demander la permission d'aller en Europe. C'est ce qui est arrivé à Haji Ghulam Mohammad en octobre dernier. Son fils Shafiq étudie alors en Iran, où il loge chez des proches. D'autres membres de sa famille, arrivés d'Afghanistan et en route pour l'Europe, proposent à l'adolescent de les accompagner.

Après mûre réflexion, et bien que ses proches n'aient pas de destination précise en tête, Haji Mohammad finit par accepter.

« Shafiq voulait juste poursuivre ses études et devenir médecin ou ingénieur », explique son père.

Quelques semaines plus tard, Shafiq et ses proches partent pour la Turquie.

Le 4 janvier 2016, Haji Mohammad appelle Shafiq sur son téléphone mobile. Celui-ci lui explique qu'ils étaient censés quitter la Turquie par bateau en direction de la Grèce quelques heures plus tard, mais que les passeurs leur ont dit qu'ils ne pourraient pas partir, la mer étant trop agitée.

Depuis ce jour, Haji Mohammad n'a plus eu aucune nouvelle de son fils.

L'angoisse du père de famille augmente au fil des jours. Il fait appel à ses relations et passe par divers intermédiaires pour savoir ce qui est arrivé à son fils. Il apprend enfin que le groupe aurait réussi à rejoindre la Grèce, pour se voir ensuite renvoyé en Turquie. Son interlocuteur lui redonne parfois espoir, lui assurant qu'il lui donnera bientôt des nouvelles. Puis il l'oriente vers une autre personne qui ne répondra jamais à ses appels.

Ce matin, Haji Mohammad s'est présenté à notre bureau de Kaboul pour signaler la disparition de son fils. L'un des outils que nous utilisons pour retrouver les personnes disparues est un site Web appelé « Trace the Face », où sont publiées des centaines de photos de migrants et de réfugiés cherchant à rétablir le contact avec leurs proches. Le portrait de Shafiq n'y figurait pas mais l'espoir demeure, sachant que les Sociétés de la Croix-Rouge de toute l'Europe ajoutent de nouvelles photos chaque semaine.

En attendant, soit le téléphone de Shafiq sonne dans le vide, soit c'est un inconnu qui décroche.

Haji Mohammad rejoue l'un de ces appels, qu'il avait enregistré. « Shafiq ? », demande-t-il sur fond de brouhaha, « Shafiq ? Farahnaz ? » (le nom de la femme de l'un de ses proches). « Vous m'entendez ? »

Quand un membre de sa famille disparaît, le silence et l'incertitude sont sans doute ce qu'il y a de plus difficile à supporter. Plus difficile encore que l'annonce d'un décès : dans ce cas, au moins, il est possible de faire son deuil.

« J'ai tout essayé, mais nous, simples humains, sommes impuissants », poursuit Haji Mohammad. « Je prie Allah pour qu'il nous aide à le retrouver. »

Assis dans le bureau de Trace the Face, Haji Mohammad semble au bord du désespoir. « Je pense à lui à chaque seconde, murmure-t-il. C'est comme si j'avais perdu une partie de moi même. »

De nombreuses raisons peuvent pousser une personne à abandonner sa maison et à risquer sa vie dans un périlleux voyage vers l'inconnu. Beaucoup d'Afghans quittent leur pays parce que leur vie est menacée ou que leur région est en proie à un conflit. D'autres fuient la pauvreté et le chômage et partent en quête d'une vie meilleure en Europe.

Shafiq est le septième des dix enfants d'Haji Mohammad. Lui et son épouse redoutent le pire, conscients des risques qui existent tout le long des routes migratoires : traite d'êtres humains, arrestations, enlèvements...

« Depuis sa disparition, sa mère et moi n'avons pas pu trouver le repos, et nous ne le pourrons pas tant que nous ne saurons pas ce qui lui est arrivé. »

« Shafiq réussissait bien à l'école », poursuit Haji Mohammad, perdu dans ses pensées. « Nous lui avions fait faire des lunettes car il était myope. Un jour, il a été battu, ses lunettes se sont cassées et il a été blessé à un œil. C'est après cela qu'il m'a demandé l'autorisation d'aller en Iran, où ses sœurs vivaient depuis leur mariage. »

« Et je l'ai laissé partir... » 

Vous recherchez un membre de votre famille qui a migré en Europe ? Ou bien c'est votre famille qui pourrait être à votre recherche ? Consultez notre page spéciale : Rétablissement des liens familiaux pour les migrants en Europe

Voir aussi : Migrants portés disparus