Cameroun : vivre son handicap au temps du Covid-19

Cameroun : vivre son handicap au temps du Covid-19

Comment respecter une distance physique quand on est aveugle ou malvoyant ? Judith, Bienvenu, Jules ou Soubiane vivent dans un foyer spécialisé de Yaoundé. Ils ont accepté de nous dire ce que le Covid-19 a changé dans leur quotidien. Si le sentiment d’isolement s’est accru, l’optimisme et la solidarité dont ils font preuve les aident à poursuivre le cours de leur existence. Le photographe Daniel Beloumou les a rencontrés.
Article 18 juin 2020 Cameroun

« Les portes du foyer sont ouvertes à toute personne, qu'elle soit aveugle, malvoyante, abandonnée, orpheline ou avec des troubles psychiques. » Edwige Mbazoa, 86 ans, dirige depuis plus de 20 ans le Foyer Colonel-Daniel-de-Rouffignac dans la banlieue de Yaoundé au Cameroun. Sous son autorité bienveillante, une vingtaine d'enfants et de jeunes adultes grandissent et rêvent tous de trouver leur place à l'extérieur de la bulle protectrice du foyer. En dépit des obstacles, de situations personnelles souvent compliquées et d'un contexte économique tendu.

Soubiane Amandjoda, 27 ans, originaire du Nord

J'écoute les informations tout le temps, c'est ce qui m'a permis de savoir que le coronavirus était là. J'ai tout de suite commencé à respecter les mesures barrières et à porter mon masque à l'extérieur.


"Je fais tout pour être considéré comme une personne normale. J'ai des amis voyants et non-voyants, et si une fille me dit non, je pense qu'elle le dit parce qu'elle n'est pas intéressée. Pas parce que je suis aveugle."


Pour les non-voyants au Cameroun, la situation est encore plus violente depuis les mesures de confinement. Avant le coronavirus, je gérais mes petits business qui me rapportaient de 1000 à 2000 francs CFA chaque jour (de 1,5 à 3 euros). Je voyais les potes et la famille. Mais aujourd'hui, c'est impossible de s'en sortir. C'est simple, je n'ai plus d'argent.

Les proches ne veulent plus nous rendre visite et nous ne pouvons plus aller les voir. Nous ne pouvons plus échanger, toucher, se faire aider, discuter avec les autres personnes. J'espère que ça va bientôt passer. J'aimerais devenir gestionnaire de ressources humaines dans les entreprises.

Judith Minfoumou, 18 ans, en cours moyen 2e année. Originaire de la région du Centre

Je suis arrivée au foyer il y a 13 ans. Depuis, ma mère ne m'a rendue visite que quatre fois. Je ne suis pas née aveugle. J'ai la cataracte, je distingue certaines couleurs et des formes. Enfant je voyais bien, je jouais souvent avec mes frères et mes sœurs. J'ai dix frères et sœurs.

J'ai entendu parler du coronavirus à la radio. C'est une maladie mortelle qui se transmet au contact des personnes malades. Pour l'éviter, il faut se laver régulièrement les mains avec de l'eau coulante et du savon, porter un masque. Nous évitons aussi de sortir.

Je sais où sont placés les différents points d'eau pour se laver les mains, je peux y accéder toute seule.

"Mais respecter la distance d'un mètre avec les autres, c'est compliqué. Comme il n'y a pas encore de malades dans le quartier et que nous restons entre nous, ce n'est pas grave."

 J'aime la musique, je chante tout le temps. Mes artistes préférés sont Dynastie, Le Tigre et Yemi Alade. Plus tard, j'aimerais devenir chanteuse.

Pour soutenir le foyer dans ce moment difficile, le CICR et la Croix-Rouge nationale ont livré des stations de lavage des mains et des articles d’hygiène. Nous avons formé les enfants aux gestes barrières.
Pour soutenir le foyer dans ce moment difficile, le CICR et la Croix-Rouge nationale ont livré des stations de lavage des mains et des articles d’hygiène. Nous avons formé les enfants aux gestes barrières.

Emmanuel Gaïmava, 19 ans, étudiant en sciences politiques à l'université de Yaoundé

Parmi mes sept frères et sœurs, je suis le seul à être aveugle. Je souffre de la cécité des rivières.

J'aime le droit car cela me permettra de rendre la justice. Les cours à l'université sont suspendues depuis mars 2020 en raison de la pandémie. J'attends la prochaine reprise des cours avec impatience.

Je sais que cette maladie est mortelle et personne ici ne veut l'attraper. Au quotidien, pour me protéger et protéger les autres, je respecte les gestes barrières, et je porte constamment un masque lorsque je suis à l'extérieur.

"Avec le Covid-19, les choses ont changé : avant, les étudiants ou des inconnus venaient vers moi pour m'aider à traverser les routes. A présent, les gens ont peur de me toucher. C'est différent aujourd'hui et je le comprends."

 En ce qui me concerne, je pense que la pandémie du coronavirus crée un isolement, mais cet isolement est partiel, je ne me sens pas totalement isolé. Pour m'occuper, j'écoute de la musique, surtout du R&B, et j'aime aussi la lecture.

Infatigable, Edwige se dit fière de pouvoir aider les enfants qu’elle recueille à trouver leur place dans la vie : « Certains sont aujourd’hui avocat, professeur ou ingénieur. Le handicap ne peut pas être un motif d’exclusion de la société. »
Infatigable, Edwige se dit fière de pouvoir aider les enfants qu’elle recueille à trouver leur place dans la vie : « Certains sont aujourd’hui avocat, professeur ou ingénieur. Le handicap ne peut pas être un motif d’exclusion de la société. »

La menace de la propagation du Covid-19 a changé la donne. Comme l'explique Edwige, « la crise sanitaire a fait chuter les dons, les Camerounais et les institutions qui nous soutiennent d'habitude sont moins généreux ».

Brigitte Waniwa, 12 ans, en cours élémentaire 1e année. Originaire de Maroua

Je suis complètement aveugle mais je me souviens que petite, j'allais souvent au marché avec ma maman pour vendre des plats de beignets-haricots. Je vis au foyer avec mon frère Emmanuel depuis 2016. Ma famille n'est venue qu'une seule fois nous voir. Heureusement ici, on s'entend bien avec tout le monde.

"En écoutant les informations, j'ai appris que le coronavirus est un virus qui tue et qu'il faut faire attention."

 Lorsque les maîtres et les maîtresses venaient encore faire l'école, ils nous ont beaucoup parlé du coronavirus. Maintenant je me lave les mains avec du savon et de l'eau courante tout le temps et je salue seulement en disant bonjour.

Depuis que le coronavirus a commencé, je ne sors plus pour aller jouer dehors. Nous restons ici tout le temps. J'aide parfois à la cuisine, je coupe souvent les oignons. J'aime faire des tresses à ma poupée, elle s'appelle Barbie. Lorsque je serai grande, j'aimerais devenir coiffeuse.

L'isolement accru que les résidents du foyer ressentent n'entame pas leur solidarité.
L'isolement accru que les résidents du foyer ressentent n'entame pas leur solidarité.

Jules Mollo, 24 ans, lycéen en terminale au collège adventiste de Yaoundé

Depuis l'application des mesures barrières prises par le gouvernement, nous vivons en autonomie, nous sommes un peu isolés. Cet isolement nous préserve. Même si la distanciation physique est dur à appliquer, tout le monde ici respecte les mesures. Il y a toujours de l'eau dans les seaux, du savon à côté, et tous ceux qui sortent portent un masque et tous ceux qui rentrent au foyer se lavent les mains.

Selon moi, il ne faut pas confondre distanciation physique, l'écart entre deux personnes, et distanciation sociale, les différences de statut entre les gens dans la société. Avant l'arrivée du coronavirus, en tant qu'aveugle, j'étais parfois la victime d'une distanciation sociale, d'une stigmatisation, mais avec le coronavirus, c'est pire, c'est vraiment compliqué.

"Maintenant, ma vie sociale est proche de zéro. Si le coronavirus était une personne je la taperais !"


Je n'ai plus de contact avec la société, aucune activité rentable. Les amis, les inconnus, la famille, les bienfaiteurs, quasiment plus personne ne passe par ici. Avant, je sortais pour aller à l'école, je faisais du cécifoot, je pratiquais les arts martiaux, je me rendais à l'église.

Je n'ai pas de date mais je suis sûr que cette maladie va passer. Cela fait 14 ans que je suis au foyer, j'aimerais devenir prêtre plus tard.

Bienvenu Yaya, 26 ans, étudiant à l'école des instituteurs

J'aime les vacances mais là, c'est trop ! Je ne veux plus être en vacances, je veux que l'école recommence. Au début, j'ai cru que le Cameroun serait épargné, mais cette maladie est partout. Les chiffres augmentent tous les jours. J'ai compris que ça n'allait plus le jour où le premier ministre a fermé les écoles, les marchés et les restaurants.

Je connais les symptômes du covid-19 et je respecte les mesures barrières. Aujourd'hui, c'est même devenu une habitude. Avec la pandémie, les sorties sont réduites, tout le monde a peur du coronavirus, c'est comme une prison. Avant, je m'en sortais plutôt bien : j'avais mes business, je me rendais à l'école, je parlais avec des amis, des inconnus, mais ce n'est plus le cas.

"Je pense qu'il est difficile d'appliquer pleinement les mesures du gouvernement car elles ne coïncident pas avec les mentalités de notre société."

 Il existe à Yaoundé de nombreux restaurants où tu ne trouveras pas un seau ni un savon pour te laver les mains. Et certains religieux qui ne croient pas en l'existence de la maladie prêchent cela à leurs fidèles.

Je souhaite qu'on trouve un remède accessible à tout le monde. Je suis un peu isolé car les amis et la famille ne peuvent plus venir ici. On ne peut plus sortir comme avant mais ici, au foyer, nous sommes nombreux, alors on gère entre nous.

Les sorties du foyer sont rares et se font avec toutes les précautions que des personnes non-voyantes peuvent appliquer. La vie continue.
Les sorties du foyer sont rares et se font avec toutes les précautions que des personnes non-voyantes peuvent appliquer. La vie continue.

Toutes les photos : Daniel BELOUMOU / CICR