Colombie : "Comment expliquer à ma fille que j’ai été violée ? "

20 janvier 2016
Colombie : "Comment expliquer à ma fille que j’ai été violée ? "
Après avoir été violée, Sandra a dû fuir la ferme qu’elle exploitait à cause des menaces proférées à son encontre par le groupe armé. CC BY-NC-ND/Rebeca Lucía Galindo/CICR

Sandra est ébranlée. Elle sort d'une séance de thérapie, et se remémorer tous ces souvenirs n'a fait que raviver ses blessures. Sa fille de huit mois est agitée ; elle ne se calme que lorsque sa mère l'allaite et dès qu'elle l'éloigne de son sein, la petite se remet à pleurer. Maintenant, c'est Sandra qui pleure, cette agricultrice du département de Quindío violée quelques mois plus tôt par plusieurs membres d'un groupe armé et obligée de fuir en raison des menaces proférées à son égard.

Voici l'histoire de Sandra, qu'elle nous livre de vive voix :

Peur de rentrer chez moi

« Je viens du département de Quindío ; là-bas, je menais une vie tranquille. Nous avions une petite ferme où nous élevions des poules et des poulets et cultivions du maïs et des arbres fruitiers. Nous ne manquions de rien. Du jour au lendemain, nous avons tout perdu, et nous avons dû tout recommencer à zéro. Je me suis retrouvée seule avec mes deux petites princesses ; elles sont le moteur de ma vie.

Ce matin-là, j'étais à la maison avec ma petite ; la grande était à l'école. Il était environ six heures lorsque huit hommes armés ont fait irruption dans la maison. Nous les avions déjà vus rôder par-là trois mois plus tôt.

Ils ont pénétré en trombe dans la cuisine, jetant casseroles et assiettes à terre. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient et pourquoi ils faisaient ça.

Ils m'ont répondu que si je ne collaborais pas, j'allais le regretter. C'est alors qu'ils ont abusé de moi, sous les yeux de mon bébé en pleurs.

Cela a été terrible. Je n'arrête pas de me demander : "Pourquoi moi ?

Heureusement que ma fille de six ans n'était pas à la maison ; je n'ose pas imaginer ce qu'ils lui auraient fait.

Après avoir abusé de moi, ils m'ont dit qu'ils ne voulaient plus me voir par ici ; que je devais m'en aller et ne rien dire à personne ; que sinon, ça allait mal se passer pour moi. J'ai alors jeté quelques vêtements pour mes filles dans une petite valise et, le jour même, je suis partie sans y réfléchir à deux fois. »

Marquée à tout jamais

« J'ai tellement peur de retourner au village que ça n'entre même pas en ligne de compte. Et s'ils étaient toujours à la maison ? Qu'est-ce que je vais bien retrouver là-bas ?

Je ne voyais pas comment surmonter une telle épreuve : ça vous marque à tout jamais.

Je ne voulais pas continuer à vivre ; j'en voulais au monde entier. Je me sentais horriblement sale.

Vous n'imaginez pas les nuits sans sommeil. Je n'ai plus de larmes pour pleurer.

Jour après jour, nuit après nuit, je revis ce calvaire et je suis anéantie.

C'est là qu'on s'interroge : "Et Dieu, il est où dans tout ça ?

Parfois, mon aînée me voit pleurer et me demande :"Maman, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Pourquoi on est parties de la maison ? Pourquoi je ne vais plus à l'école ?" Je ne sais pas quoi lui répondre ; je ne sais même pas quelles réponses me donner à moi-même. J'essaie de lui cacher ma tristesse et de me montrer forte devant elle. »

Bien qu'elle ne sache ni lire ni écrire, Sandra veut trouver un travail pour pouvoir offrir une bonne éducation à ses deux filles – âgées de 8 mois et de 6 ans. CC BY-NC-ND/Rebeca Lucía Galindo/CICR

Confusion et impuissance

Je ne sais ni lire ni écrire, ou juste un petit peu. Je ne crois pas que je trouverai un emploi intéressant ; je pourrais tout juste travailler dans un restaurant.

Je veux travailler, faire quelque chose, n'importe quoi ; même si je n'ai personne pour s'occuper de mes filles. En même temps, je ne veux pas les laisser seules. J'aurais trop peur qu'il leur arrive ce qu'il m'est arrivé à moi.

Tout ce que je veux c'est avoir la force de me battre pour mes filles

Je me sens triste, perdue et impuissante quand je pense à comment je me suis retrouvée sans rien du jour au lendemain.

Des gens m'ont offert leur aide. Une dame qui m'a trouvée en pleurs à la gare routière nous a hébergées chez elle. En contrepartie, je fais le ménage. C'était comme un ange gardien qui volait à notre secours. Parmi toutes les mauvaises gens, il y a aussi des personnes bien intentionnées.
Je dirais aux autres femmes qui ont vécu la même épreuve qu'elles doivent s'accrocher à leurs enfants ; qu'il existe toujours une solution et qu'il faut qu'elles trouvent la force de se relever. La vie continue, parce que cette vie, elle est très belle ; à condition que les gens s'abstiennent de faire du mal aux autres. »

Cette année, Sandra a commencé à bénéficier d'un soutien psychosocial de la part du CICR. Les conséquences des actes de violence sexuelle doivent être considérées comme des urgences médicales, et une prise en charge s'impose dans les 72 heures qui suivent leur commission.