Les organisations confessionnelles et chefs religieux, partenaires essentiels de l’action humanitaire

23 juillet 2015
Les organisations confessionnelles et chefs religieux, partenaires essentiels de l’action humanitaire
Kaboul, Afghanistan, 2013. Table ronde sur l'islam et le droit international humanitaire, organisée par le CICR avec des chefs religieux islamiques, des érudits d’universités théologiques (madrasas), des organisations islamiques et des représentants de ministères. / CC BY-NC-ND/ICRC

Le CICR doit-il dialoguer avec les groupes religieux et, dans l'affirmative, comment peut-il le faire sans nuire à la neutralité de sa mission humanitaire ? De l'Irak au Vatican en passant par le Mexique, Jérusalem, la République centrafricaine ou le Bangladesh, le CICR entretient des relations avec des chefs religieux et des organisations confessionnelles. Ronald Ofteringer, conseiller du CICR chargé des affaires globales, nous explique pourquoi ces liens sont essentiels pour renforcer encore davantage la protection et le respect des personnes et communautés touchées par les conflits ou la violence.

Au cours des 20 dernières années, le CICR a considérablement intensifié son dialogue avec les organisations confessionnelles et les chefs religieux. Qu'attendez-vous de ces échanges ?

La préservation de la dignité humaine, et la protection des êtres humains dans les situations de conflit armé, sont fortement ancrées dans les préceptes des grandes religions du monde, voire de toutes les religions. Le dialogue entre organisations humanitaires et chefs religieux peut aider à établir une base commune solide et à transmettre des messages forts aux communautés, aux porteurs d'armes et aux décideurs. Il peut contribuer à protéger des vies et à limiter l'usage de la force.

À l'échelon mondial, les personnalités religieuses ont un rôle central à jouer dans le renforcement du respect des valeurs humanitaire et de la protection des civils, notamment des femmes et des enfants, en temps de guerre. Aux niveaux national et local, les responsables religieux guident leurs communautés et peuvent aider à les maintenir unies lorsque des troubles ou des violences éclatent.

Les organisations confessionnelles et les groupements populaires sont souvent en première ligne lorsqu'il s'agit de fournir des services humanitaires d'urgence. Ils sont d'importants partenaires des organisations humanitaires nationales et internationales, qu'ils aident à comprendre le contexte et les sensibilités locales. Ils peuvent aussi faciliter la conception de programmes répondant utilement aux besoins des personnes touchées, contribuer à expliquer les activités et la mission d'institutions neutres, impartiales et indépendantes comme le CICR, et les aider à obtenir un accès sûr à la population.

Tijuana, Mexique, 2014.  Le "Desayunador Salesiano" est un centre géré par des Salésiens (une institution caritative catholique) qui propose des repas aux migrants en route pour les États-Unis. Le CICR a soutenu ce centre en restaurant les infrastructures d'eau et en installant des panneaux solaires. / CC BY-NC-ND/ICRC/J. Cornejo

Certains chefs religieux attisent parfois les tensions. Comment le CICR peut-il coopérer avec eux ?

Dans les situations de violence ou de conflit armé, les religions et les idéologies qui s'en inspirent peuvent jouer un rôle très positif en limitant les excès de la guerre, en ouvrant le dialogue et en réconciliant les communautés et les belligérants. Pour ne citer qu'un exemple, en République centrafricaine, le grand imam et l'archevêque de Bangui se sont tous deux exprimés pour prévenir la violence et rapprocher les factions en guerre et les communautés divisées.

Depuis une vingtaine d'années, on assiste dans le monde à un réveil du sentiment religieux qui s'accompagne d'une sorte de « déréglementation », du remplacement progressif de la spiritualité par le symbolisme et les apparences, et de l'émergence de chefs autoproclamés. Avec la généralisation des moyens de communication modernes, ces nouveaux acteurs – qui se distinguent trop souvent par leur intolérance et leur dogmatisme – ont malheureusement gagné du terrain et aggravent les tensions interreligieuses et intercommunautaires.

Dans de telles situations, il est indispensable d'engager un dialogue ouvert et de bâtir la confiance. Cette ligne de conduite s'est révélée efficace dans de nombreux contextes, permettant d'améliorer le respect des principes et valeurs humanitaires et, partant, d'alléger les souffrances des personnes touchées par les conflits ou la violence. Le dialogue et la confiance peuvent aider à endiguer la polarisation et, dans les meilleurs des cas, limiter le nombre de victimes.

L'une des principales forces du CICR est qu'il établit des contacts avec tous ces groupes ou individus : il est en effet crucial de leur faire comprendre comment l'institution travaille et quels sont ses rôles et son mandat. Cela lui permet ensuite de mener à bien ses activités humanitaires.

Comment réconciliez-vous les préceptes religieux avec le mandat du CICR en tant qu'organisation neutre, impartiale et indépendante ?

Le respect des croyances religieuses et le droit qu'ont les prisonniers de guerre de pratiquer leur religion sont inscrits dans le droit international humanitaire (DIH) et dans le principe d'humanité.

L'action humanitaire du CICR n'exclut en aucun cas le dialogue et les échanges avec des organisations confessionnelles et des communautés ou chefs religieux. Cela vaut d'ailleurs pour tous les groupes ou personnes avec lesquels le CICR maintient des contacts visant à renforcer la protection de la dignité humaine et le respect du droit. Ainsi, l'institution coopère par exemple avec des entités politiques sans que cela compromette sa neutralité, son impartialité ou son indépendance.

Les personnes touchées par les conflits ou la violence sont la première préoccupation du CICR. Il s'emploie donc à renforcer le dialogue et l'interaction avec tout acteur en mesure d'améliorer leur sort. Dans ses relations avec les milieux religieux – comme avec les entités politiques, les communautés ethniques et d'autres groupes –, le CICR conserve son identité non religieuse et ne prend part à aucune controverse d'ordre religieux ou politique.

Jusqu'à présent, la plupart des activités et contacts concernent les milieux islamiques. Pour quelle raison ?

Dans diverses régions du monde musulman, le CICR poursuit un dialogue de fond avec des érudits musulmans et des groupes islamiques sur les similitudes et les différences entre le DIH et son équivalent dans la jurisprudence islamique, ainsi que sur des questions humanitaires concrètes telles que l'accès aux victimes et la protection des personnels de santé, des structures médicales, des blessés et des malades. En particulier, il dialogue de longue date avec des universitaires musulmans en Iran. Des collaborateurs du CICR ont aussi participé à des conférences et des tables rondes sur la charia et le DIH au Pakistan, en Afrique et dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Le CICR a toujours cherché à établir des relations de confiance, fondées sur la transparence, avec des parties prenantes clés dans les pays membres de l'Organisation de la coopération islamique. Cette approche s'explique notamment par le fait, regrettable, que les besoins des victimes de conflits dans le monde musulman n'ont cessé d'augmenter ces 20 dernières années. Au milieu des années 1990, l'institution a commencé à consulter plus systématiquement des érudits, des intellectuels et des humanitaires musulmans en plus de sa coopération habituelle avec les pouvoirs publics et les organismes de la société civile. Le but de ces échanges était – et est toujours – de combattre les idées fausses des deux côtés et d'améliorer la protection de la dignité humaine dans les conflits armés, en discutant les fondements juridiques, doctrinaux et éthiques des règles humanitaires, les problèmes concrets qui se posent dans les conflits contemporains et les moyens d'y remédier.

Quels liens le CICR entretient-il avec d'autres organisations et chefs religieux ?

Le CICR nourrit un vif intérêt pour le dialogue avec des institutions, mouvements et communautés de toutes les religions, et possède une vaste expérience en la matière. En mars 2014, le président du CICR, Peter Maurer, a rencontré le pape François. Ils ont débattu d'un large éventail de questions humanitaires, parmi lesquelles le sort des prisonniers, les droits des migrants et les moyens de mieux protéger la dignité humaine et de renforcer le respect des personnels et des structures de santé.

Le CICR maintient un dialogue régulier avec des organisations et communautés juives, notamment en Israël et dans les territoires occupés. Au Mexique, en Amérique centrale et ailleurs dans le monde, il coopère avec des institutions locales confessionnelles et religieuses : leurs efforts conjoints aident à atténuer les conséquences parfois dramatiques de la migration. Permettez-moi encore de mentionner les organisations caritatives et de secours islamiques, qui jouent un rôle considérable dans les opérations humanitaires en faveur des réfugiés syriens au Liban, en Jordanie, en Irak et en Turquie.

Dans de nombreux pays, le CICR a noué ou est en train de nouer des contacts avec des acteurs religieux qui peuvent exercer une influence dans les conflits et autres situations de violence, qu'il s'agisse de groupes et d'associations bouddhistes en Asie ou d'églises évangélistes ou pentecôtistes dans certains pays d'Afrique. Ces activités de dialogue visent plusieurs objectifs fondamentaux : améliorer la compréhension mutuelle, dissiper les préjugés des deux côtés, renforcer le respect de la dignité humaine, préserver la vie, mieux protéger ceux qui ne participent pas aux hostilités et prévenir la souffrance.