Retrouvailles familiales émouvantes dans l’ouest de la Tanzanie

Article 29 novembre 2018 Tanzanie Kenya

Par Mike Mina & Ene Abah

Il est bien des choses que nous tenons pour acquises, jusqu'à ce que nous les perdions. C'est l'amer constat qu'ont fait un jour les personnes que nous allons suivre, lorsqu'elles ont été séparées de leurs proches en fuyant le Burundi pour se réfugier en Tanzanie.

Peut-être n'avaient-elles pas toujours apprécié à sa juste valeur le fait de vivre ensemble paisiblement, avant ce jour où elles ont dû fuir leur foyer et se sont retrouvées dispersées.

Le bureau de la Croix-Rouge de Tanzanie installé dans le camp de réfugiés de Mtendeli, dans l'ouest du pays, est une véritable ruche qui fourmille d'activités. Les équipes chargées de retrouver les personnes séparées de leur famille et de les réunir ne savent plus où donner de la tête : entre les questions de logistique à organiser, les coups de fil à passer, la paperasse à gérer, le matériel à préparer, les générateurs à faire démarrer, personne ne chôme.

Au terme de longs mois de recherches, le jour est enfin venu pour les membres de trois familles burundaises séparés durant leur fuite d'être enfin réunis, après presque trois ans passés loin les uns des autres. Arrivés séparément, ils avaient été installés dans des camps différents et ignoraient ce qu'il était advenu de leurs proches. L'ouest de la Tanzanie accueille quelque 300 000 réfugiés, principalement des Burundais et des Congolais, répartis dans les trois camps de Mtendeli, Nduta et Nyarugusu.

La première famille dont nous nous occupons aujourd'hui compte cinq membres : une femme âgée, sa fille, Cecilia, et ses trois petits-enfants. Arrivée en Tanzanie après le reste de la famille, Cecilia avait atterri à Nduta, alors que sa mère et ses enfants étaient installés à Mtendeli, avec une autre femme âgée étrangère à la famille.

Il y a ensuite ces deux enfants qui avaient été séparés de leurs parents respectifs. L'un et l'autre étaient hébergés à Mtendeli, alors que leurs parents avaient été placés à Nduta. Après des mois de recherches, nous avons finalement retrouvé la trace des parents. Aujourd'hui, c'est le grand jour des retrouvailles.

Nous sommes en route pour Mtendeli, où nous allons chercher les cinq enfants et les deux femmes. Les maisons du camp sont faites de briques. La terre est grasse et rouge et, à la saison des pluies, les sols se transforment en vrais champs de boue. Ce matin, l'air est frais et vivifiant. Des oiseaux s'égosillent dans les arbres, remplissant l'air de puissantes tonalités teintées de chagrin et d'espoir à la fois.

 

Un silence embarrassant

Dans la voiture un silence embarrassant s'est installé. Tout le monde a les yeux tournés vers les collines verdoyantes entourant Mtendeli, alors que la voiture roule à toute allure sur la route poussiéreuse en direction de Nduta. Nous devrions y être dans une quarantaine de minutes. Nos têtes ballottent au rythme des nids-de-poule, ce qui nous amène inévitablement à croiser le regard de l'un ou l'autre des passagers.

J'essaie d'imaginer ce que peuvent bien ressentir ces gens, alors qu'ils sont sur le point de retrouver les êtres qui leur sont chers. Personnellement, je suis impatient, mais ne sais pas trop comment l'exprimer.

Je cherche à capter le regard d'une des vieilles femmes. Elle n'a pas pipé mot depuis que nous sommes partis. Je lui avais dit bonjour plus tôt dans la matinée, mais elle avait passé son chemin sans me répondre. Je n'avais pas compris pourquoi. Une fois dans la voiture, je remarque qu'elle n'arrête pas de me fixer du coin de l'œil. J'essaie d'imaginer comment entamer une conversation avec cette femme qui, par ailleurs, m'ignore depuis le premier instant. J'hésite à la saluer une deuxième fois puis, finalement, je renonce.

Je détourne brusquement le regard et adresse un sourire à deux des enfants. Je pense à leurs parents qui doivent mourir d'impatience de les retrouver. Dans la voiture, le silence se fait de plus en plus pesant. On n'entend que le bruit du moteur lorsque le chauffeur passe les vitesses.

Issu d'une culture où les gens sont plutôt démonstratifs, en particulier dans les occasions spéciales, je m'attendais à des sourires, des rires ou même des manifestations de joie au fur et à mesure que nous approcherions de Nduta. Mais rien de tout cela. En examinant de plus près l'expression de chacun des voyageurs, je me rends compte que le vide et l'incertitude qui caractérisent l'existence de tout réfugié continuent de marquer avec ténacité les visages.

À un moment donné, l'image de ma grand-mère me vient à l'esprit, et je trouve tout-à-coup le courage d'adresser la parole à la vieille femme ; je lui demande : « Que ressentez-vous maintenant que vous allez retrouver votre fille après ces années passées sans savoir où elle était ? » Mais, aucune réaction, pas de réponse. Je suis blessé : décidemment, pour une raison qui m'échappe, je ne lui reviens pas.

Une autre voyageuse, qui a remarqué ma contrariété, m'explique alors que la vieille dame est sourde-muette. Mon cœur se serre soudainement. Comment a-t-elle fait pour vivre au quotidien dans un camp de réfugiés alors qu'elle ne peut ni entendre ni se faire entendre ? Qu'a-t-elle fait pour mériter ça ?

Les retrouvailles

Quarante minutes plus tard, nous arrivons à Nduta. Nous nous dirigeons vers le bureau de la Croix-Rouge de Tanzanie pour voir comment nous allons nous y prendre pour emmener nos protégés retrouver leurs familles respectives.

Nous commençons par réunir les membres de la première famille de cinq personnes.

 

Puis c'est au tour de Keve, un garçonnet de quatre ans, de retrouver sa mère. Ce que Keve ignore, c'est qu'il a un frère plus petit que lui. Celui-ci se met à pleurer lorsqu'il voit sa mère s'élancer pour embrasser un autre enfant. En moi-même, je me demande à quoi ressemblera la relation entre Keve et son cadet ; comment chacun devra composer avec la présence de l'autre, alors que les deux voudront avoir l'attention exclusive de leur mère.

Chaque mois, près de 400 bébés voient le jour dans les camps de réfugiés. Les enfants vivant dans le secteur se massent autour de nous, le regard inquisiteur. « Qui est ce gamin qu’ils viennent d’amener », semblent-ils se demander.
Chaque mois, près de 400 bébés voient le jour dans les camps de réfugiés. Les enfants vivant dans le secteur se massent autour de nous, le regard inquisiteur. « Qui est ce gamin qu’ils viennent d’amener », semblent-ils se demander.

Une fois que Keve a retrouvé sa mère, nous nous occupons de Prencia, une fillette de quatre ans, elle aussi séparée de sa mère.

 

Pour Ene Abah, la déléguée du CICR responsable du programme de rétablissement des liens familiaux rattachée à notre bureau de Kibondo, la ville la plus proche des camps, le plus gratifiant, dans notre travail, est de voir les membres d'une famille dispersée finalement réunis.

« Leur émotion et la joie qu'ils manifestent, c'est que du bonheur », explique-t-elle. « Impossible de ne pas partager leur joie. D'accord, c'est notre travail, mais quand on voit qu'il porte ses fruits, c'est une énorme satisfaction. Lorsque j'entends des histoires de personnes séparées de leur famille, ça me fend toujours le cœur. Je ne m'y ferai jamais. À force de travailler auprès de réfugiés et de personnes déplacées et de voir les épreuves qu'ils ont eu à surmonter, j'ai réalisé que cela peut arriver à n'importe qui. Ces personnes ont tous les jours quelque chose à m'apprendre. Je suis impressionnée par leur dévouement et leur empressement à travailler. »

Au fil des ans, Ene a compris combien des actions à première vue anodines telles que mémoriser un numéro de téléphone ou faire apprendre aux enfants le nom complet de leurs parents, leur numéro de téléphone et leur adresse pouvaient en fait être décisives.

Comment faisons-nous pour rétablir les liens entre membres de familles dispersées ?

Le CICR fournit un soutien financier et technique à la Croix-Rouge de Tanzanie afin de rendre la tâche possible. Ensemble, nous organisons des séances d'information et imprimons des affiches pour faire connaître les activités que nous menons.

Les personnes à la recherche d'un proche dont ils ont perdu la trace se rendent dans les bureaux de la Croix-Rouge de Tanzanie installés dans les camps pour demander de l'aide. Nous les enregistrons et consignons toutes les données possible : des informations sur le lieu où elles ont vu le parent qu'elles recherchent pour la dernière fois ; sur l'endroit où elles habitaient ; sur des amis que leur proche porté disparu aurait pu contacter ; bref absolument tout ce qui pourrait faciliter les recherches. Nous faisons ensuite appel à notre réseau Croix-Rouge pour nous aider à retrouver la personne. Une fois que nous y sommes parvenus, nous organisons les retrouvailles, comme nous l'avons fait avec ces trois familles.

Ce soir-là, au moment de me coucher, les images de la journée se bousculent dans ma tête. Je revois les étincelles dans les yeux de Cecilia, qui peut à nouveau caresser le visage de sa fille. Je repense à cette vieille femme sourde-muette, isolée dans son monde de silence, alors que les autres membres de la famille laissent éclater leur joie d'être à nouveau réunis. Me reviennent aussi les pleurs du petit frère de Keve se sentant soudainement abandonné à la vue de sa mère qui embrasse un autre enfant que lui.

Mais par-dessus tout, je suis habité par l'extrême satisfaction de la mission accomplie. Ce sentiment que nous éprouvons tous, moi et mes collègues du monde entier, lorsque les efforts que nous déployons inlassablement pour rétablir les liens entre membres de familles dispersées par un conflit, se voient finalement couronnés de succès.