Liban : une famille de réfugiés syriens, victime d'un engin explosif

14 août 2015
Liban : une famille de réfugiés syriens, victime d'un engin explosif
Jamil et Iman avec leurs enfants avant l'explosion qui a tué leur fils aîné, Khaled, et tellement traumatisé leur autre fils, Hassan, qu'il en a perdu la parole. / CC BY-NC-ND / CICR

Les effets des conflits qui se sont succédé pendant plusieurs décennies et se sont étendus à trois pays ont semé le malheur dans la vie de Jamil et d'Iman et de leur famille. Un de leurs enfants vient d'être tué et un autre a perdu l'usage de la parole quand, le 25 juin à l'aube, la Croix-Rouge libanaise transporte la famille en ambulance au Centre de traitement des blessés par armes du CICR, dans le nord du Liban.

Lorsque le soulèvement en Syrie a basculé dans la violence fin 2011, Jamil a décidé de partir au Liban avec sa femme et ses enfants. Ils ont fui la Syrie juste à temps pour échapper au bombardement qui a détruit leur maison à Alep. Les jours ont ensuite passé, puis les mois et les années, réduisant à néant leur espoir de rentrer chez eux. Démunis, ils n'ont pas eu d'autre choix que de s'installer dans une maison vide dans une région reculée du sud du Liban. Abandonnée au plus fort de la guerre civile libanaise, dans les années 80, la bâtisse était en très mauvais état, mais Jamil a entrepris de la réparer pour en faire un foyer décent.

Au début du mois de juin, alors qu'il bêchait la terre autour de la maison, il a été mordu par un serpent et conduit en urgence à l'hôpital. Une fois remis et de retour chez lui, il a entrepris de débroussailler le terrain alentour afin que les enfants puissent jouer à l'extérieur en toute sécurité.

Le jour suivant, Khaled, l'aîné de ses cinq enfants, l'aidait à ramasser du petit bois pour le repas, la famille n'ayant pas les moyens de cuisiner au gaz. Il y avait du maïs bouilli au menu. Alors qu'il ramassait du bois aux abords de la maison, le jeune Khaled, âgé de neuf ans, a aperçu un objet en forme de cloche dans le terrain que son père avait débroussaillé. Tout excité par sa découverte – Jamil et sa femme n'ayant pas les moyens d'offrir des jouets à leurs enfants –, le garçon a ramassé l'objet et l'a rapporté dans la maison en courant. Mais ce n'était pas un jouet.

L'explosion a balayé la maison, tuant Khaled et blessant grièvement son père et deux de ses frères, Hassan et Mahmoud. Par chance, sa mère, Iman, et les deux petits derniers ont été épargnés car ils se trouvaient suffisamment loin de la déflagration.

Une famille poussée par la violence à tout laisser derrière elle et à fuir la Syrie en 2011 ; une maison inoccupée depuis les années 80 par suite de la guerre civile libanaise ; et un « jouet » qui était en réalité un des nombreux engins non explosés hérités du conflit de 2006 entre Israël et le sud du Liban : voilà l'héritage meurtrier laissé par la guerre et le lourd tribut payé par une seule famille.

J'ai rencontré Jamil et les siens quelques semaines après la tragédie, pendant leur convalescence à l'hôpital. Jamil et le jeune Mahmoud, âgé de trois ans, étaient dans un état critique à leur arrivée, mais ils ont été opérés en urgence et vont déjà beaucoup mieux. Les blessures de Hassan étaient heureusement moins graves.

Jamil est seul dans une chambre. Manifestement, il est encore très secoué. Pourtant, il m'invite à m'asseoir avec une amabilité qui force l'admiration compte tenu des circonstances. Il m'explique que pour subvenir aux besoins de sa famille, il travaillait comme ouvrier du bâtiment et gagnait parfois à peine 50 dollars pour dix jours de travail. Ses deux petits derniers, un garçon et une fille, sont nés au Liban. « Nous n'avons pas pu aller les déclarer en Syrie, déplore-t-il. J'ai peur qu'ils n'aient jamais de papiers d'identité. Je ne peux même pas les inscrire à l'école ici car il n'y a plus de place. »

Tandis qu'il relate les circonstances de la mort de Khaled, il s'interrompt quelques secondes ; son visage trahit la culpabilité qu'il ressent au plus profond de lui-même. « J'ai vu l'engin quand je débroussaillais le terrain autour de la maison, se souvient-il, mais j'ai cru que c'était une cloche de vache et je n'y ai pas vraiment prêté attention. Comment aurais-je pu savoir ? »

J'ai vu l'engin quand je débroussaillais le terrain autour de la maison, mais j'ai cru que c'était une cloche de vache et je n'y ai pas vraiment prêté attention. Comment aurais-je pu savoir ?

Guidés par les pleurs du petit Mahmoud, nous rejoignons la chambre des enfants. Assis dans un fauteuil roulant adapté à sa taille, un tuyau de transfusion de plasma dépassant de son pied, Mahmoud est inquiet à cause du scanner qu'il doit passer. Assis dans un coin, Hassan, âgé de huit ans, regarde la télévision. Il a la tête partiellement rasée et des points de suture lui barrent la moitié du crâne. La mère tente de calmer Mahmoud, en vain, jusqu'à ce qu'on vienne le chercher pour son scanner. Tandis qu'il s'éloigne, l'écho de ses pleurs s'amenuise et un silence oppressant s'abat sur la pièce.

Hassan a perdu l'usage de la parole. Quand je m'adresse à lui d'un air enjoué et lui demande son nom et son âge, il fixe son regard sur moi sans répondre. Il ressemble à un petit garçon comme les autres, mais je lis dans ses yeux une souffrance en total décalage avec son jeune âge. Je ne peux pas faire grand-chose sinon m'asseoir à côté de lui en silence tandis qu'il garde les yeux rivés sur l'écran : la Panthère rose attaque une base militaire ennemie à coup de tanks, d'avions et d'explosifs, mais, dans le dessin animé, les personnages survivent aux explosions.

« Comme les patients demeurent à l'hôpital après leur opération pour suivre un programme de réadaptation physique, nous pouvons consacrer davantage de temps à leur accompagnement psychosocial, tout aussi indispensable, explique Nercesse, le psychiatre qui suit Hassan. Les enfants sont extrêmement résilients. Il leur faudra du temps pour surmonter le traumatisme, et le souvenir de la tragédie restera présent, mais nous avons bon espoir qu'ils s'en sortiront. »

Au bout de 40 minutes, au cours desquelles nous n'avons pas échangé un mot, Mahmoud et sa mère sont de retour dans la chambre.

Pendant que les enfants mangent, Iman fait défiler des photos de famille sur son téléphone mobile. Elle sourit en revoyant Jamil porter leur fille Alia pour la première fois. Suivent des photos des garçons jouant au football ou découvrant la neige, puis d'autres avec toute la famille réunie. Lorsqu'elle arrive aux photos plus récentes, elle marque une pause. Les images changent d'un seul coup. Le sourire d'Iman disparaît et ses lèvres se mettent à trembler tandis que les photos de ses enfants tout sourires cèdent la place à des photographies de presse montrant Khaled après l'explosion, puis à des clichés de Jamil, Mahmoud et Hassan qu'elle a pris à l'hôpital. Du jour au lendemain, leur vie a basculé. Irrémédiablement.

L'heure est venue de se dire au revoir.

Hassan est toujours silencieux. Je lui fais un signe de la main mais il ne répond pas à mon geste.

J'entends sa mère lui murmurer : « Je t'en prie, mon chéri... Dis quelque chose... »

La famille est actuellement soignée au Centre de formation en traumatologie balistique du CICR à Tripoli, dans le nord du Liban. Ce centre a été spécialement créé pour fournir aux personnes blessées par armes et engins explosifs des services de chirurgie d'urgence et reconstructive, de réadaptation physique, de soutien psychosocial et des soins orthopédiques. L'accès à ces services est gratuit pour tous les patients blessés par armes, quels que soient leur nationalité et leurs antécédents.

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