Monsieur le Président,
Toute guerre menée sans règles n’est plus une guerre entre des combattants ; c’est une guerre contre les civils.
Au cours des dernières semaines, j’ai effectué une série de visites au Moyen-Orient, où les conséquences de la guerre sur les civils sont aussi manifestes que tragiques. Cette brutalité dans les conflits armés devient la norme, du Moyen-Orient à la Corne de l’Afrique, mais aussi en Europe de l’Est et dans d’autres régions du monde.
Nous ne pouvons plus faire comme si ce qui se passe sous nos yeux dans les zones de conflit était conforme au droit.
Ni les destructions massives,
Ni les immenses souffrances infligées aux populations,
Ni la rhétorique utilisée en guise de justification ne sont conformes au droit.
Lorsque des dirigeants donnent l’ordre à leurs forces armées de combattre sans retenue, lorsqu’ils qualifient leurs adversaires de sous-hommes, lorsqu’ils menacent des populations entières, ils font bien plus qu’encourager les crimes de guerre.
Ils menacent de réduire à néant les fondements moraux de notre humanité commune.
L’histoire nous a appris que la déshumanisation est toujours suivie d’atrocités. Tuer sans distinction, torturer, maltraiter devient plus facile à justifier dès lors que l’on cesse de considérer l’autre comme un être humain à part entière.
Mais que se passe-t-il lorsque cette rhétorique brutale devient la nouvelle norme ?
L’adversaire l’adopte à son tour.
Et les conséquences sont effroyables, comme nous le constatons chaque jour.
Des territoires entiers sont réduits à l’état de ruines. Des hôpitaux sont détruits et des patients sont tués. Des travailleurs humanitaires et des personnels de santé sont régulièrement pris pour cible.
Ces violations du droit international humanitaire se déroulent sous nos yeux.
Mais d’autres sont commises dans l’ombre, à l’abri des regards, dans des cellules de prison, des centres de détention, des salles d’interrogatoire. Le rapport de pouvoir entre un prisonnier et ses geôliers est tellement déséquilibré que lesdigues morales peuvent facilement céder.
Dans bien trop de conflits armés, les détenus se voient arracher jusqu’à la dernière parcelle de leur humanité. Réduits à l’état de sous-hommes, ils n’ont plus droit à un traitement ou à un procès équitable. Dépossédés de leur identité, ils risquent de disparaître à jamais, toute trace de ce qui leur est arrivé étant délibérément effacée.
La déshumanisation ne concerne pas seulement les combattants tombés aux mains de l’adversaire ; les civils privés de liberté aussi en sont souvent victimes.
Ces actes de cruauté délibérés ne surviennent pas par accident. La torture et la violence ne sont jamais fortuites. Elles sont le produit d’un système qui vise à rationaliser des actes rendus possibles par le mépris du droit et l’application de stratégies militaires d’annihilation.
Les Conventions de Genève sont sans équivoque : dans les situations de conflit armé international – y compris dans les situations d’occupation –, les prisonniers de guerre, les internés civils et les détenus ont le droit d’être visités par le CICR. Nous évaluons le traitement qu’ils reçoivent et leurs conditions de détention, nous les aidons à maintenir le contact avec leurs familles, et nous contribuons à empêcher qu’ils ne disparaissent.
Bien que les États aient l’obligation de laisser le CICR visiter les détenus, nous nous voyons bien trop souvent opposer un refus ou imposer d’importantes restrictions d’accès – il s’agit d’un recul inquiétant du respect des normes, qui risque de porter préjudice non seulement aux détenus actuels mais aussi aux prisonniers de demain.
Partout où nous le pouvons, nous continuons de visiter les lieux de détention. La semaine dernière, j’étais à la prison centrale de Karkh, à Bagdad, où sont actuellement détenues plusieurs milliers de personnes de près de 70 nationalités différentes, récemment transférées du nord-est de la Syrie. Parmi elles se trouvent des enfants pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie et qui risquent aujourd’hui de passer le restant de leurs jours derrière les barreaux.
La situation de ces enfants est un exemple de ce qui arrive lorsque la communauté internationale laisse des catégories entières de personnes hors du cadre du droit et qu’elle n’a pas le courage politique et moral de statuer sur leur sort.
Pour les populations qui vivent dans des zones de conflit ou sous occupation, le sentiment d’emprisonnement n’est pas cantonné aux lieux de détention ; il est omniprésent. Aujourd’hui, des millions de civils à travers le monde voient leur avenir confisqué par les conflits et la violence, qui détruisent leurs foyers et leurs moyens de subsistance, les séparent de leurs terres et les privent de leur dignité la plus élémentaire.
Les conflits armés ne surgissent pas du néant. Lorsque le politique échoue, la guerre s’ensuit. Il est donc temps de prendre des mesures effectives en faveur d’une résolution durable des conflits et de ne plus seulement chercher à en limiter les effets.
Monsieur le Président,
Protéger les civils et traiter ses adversaires dans le respect des règles du droit n’est pas un signe de faiblesse. C’est au contraire la réaffirmation, dans son propre pays comme sur la scène internationale, d’une exigence morale supérieure.
Le chemin qui mène à la paix commence souvent avec la libération simultanée de prisonniers ou la restitution des dépouilles des défunts à leurs familles. Il est plus aisé de mener à bien ces activités lorsque les parties respectent les règles de la guerre.
C’est pourquoi j’invite les dirigeants à faire du droit international humanitaire une priorité politique. Le fait que 111 États aient déjà répondu à l’appel à rejoindre l’Initiative mondiale visant à revitaliser l’engagement politique en faveur du droit international humanitaire, lancée par l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, la France, la Jordanie et le Kazakhstan, est très encourageant.
Nous ne pouvons laisser s’installer une culture politique aveugle aux leçons héritées de deux guerres mondiales marquées par des destructions massives et un génocide.
Il est de la responsabilité de chacun d’entre vous, en sa qualité de membre du Conseil de sécurité, de membre de l’Assemblée générale des Nations Unies et d’État partie aux Conventions de Genève, d’inverser le cours des choses.
Je vous remercie.