Argentine : le rétablissement des liens familiaux dans les situations de conflit armé ou de violence

15-05-2008 Éclairage

Depuis 30 ans, Irene Quaglia est chargée des activités de recherches de la délégation du CICR à Buenos Aires. Elle a travaillé, en tant que responsable du rétablissement des liens familiaux, pendant deux périodes dramatiques de l’histoire d’Argentine : la violence des années 70 et la guerre des îles Falkland/Malouines. Dans cet article, elle fait part de ses souvenirs.

 
© ICRC / cl-n-00001-33 
   
1973, Chili. Des délégués du CICR distribuent des lettres contenant des nouvelles de leur famille à un groupe de détenus. 
           
©ICRC/Luc Chessex/V-P-FK-D-00001-08  
   
1982, à bord d’un navire-hôpital britannique, le HMS Hecla. Un délégué du CICR enregistre les données des prisonniers de guerre argentins. 
           
© ICRC 
   
1991, cimetière militaire des îles Falkland/Malouines, tombe de deux soldats inconnus. En 1991, des membres des familles de soldats argentins morts durant le conflit se sont rendus, sous les auspices du CICR, au cimetière militaire des îles.

Lire aussi l'interview de Edmond Corthésy, délégué du CICR 
           
     
     
   
Irene Quaglia      
        Ma première tâche, au sein de l’Agence de recherches, a consisté à dresser des listes de noms de personnes disparues entre les années 1977 et 1979. Après avoir pris note de toutes les données, nous établissions les listes sur les bureaux et, quand il n’y avait pas de place, à même le sol. À cette époque, nous n’avions pas d’ordinateur.

Nous recevions chaque jour de nombreuses notifications de disparition de personnes. Je n’avais pas suffisamment conscience de ce que représentaient les noms sur les listes. Dans ce pays, personne ne semblait vraiment se rendre compte de ce qu’il se passait, et les gens étaient encore en train de célébrer la victoire de l’Argentine au championnat du monde de football de 1978.

Quelques jours après avoir commencé mon travail, j’ai vu, par la fenêtre du bureau, un homme d’origine modeste, petit et chauve, qui tripotait un bonnet de drap entre ses mains. Il sortait d’un entretien avec une de mes collègues, et il faisait des allées et venues de chaque côté de la rue, comme s’il avait oublié de demander quelque chose et qu’il n’osait pas de nouveau entrer. Il était venu chercher des nouvelles de sa fille disparue. L’image de ce père restera gravée dans ma mémoire à jamais.

Au Chili, la situation qui régnait ces années-là était semblable à celle qui régnait en Argentine. Les personnes auxquelles on permettait de quitter leur pays d’origine arrivaient à Buenos Aires pour obtenir un titre de voyage et se rendre ensuite dans un pays d’accueil, généralement le Canada ou un pays d’Europe tel que la Belgique ou la France. Souvent, elles perdaient le contact avec leur famille, car la peur et l’insécurité les retenaient de donner des indications sur le lieu où elles se trouvaient.

Peu de temps après, un conflit armé nous a touchés de près : la guerre des îles Falkland/Malouines a commencé. Le CICR était présent sur le terrain avec ses délégués et ses délégués-médecins. Ils fournissaient des tentes, des poches de sang, ainsi que d’autres articles de première nécessité, et, bien sûr, ils établissaient les listes des noms des soldats qu’ils visitaient. Ici, à Buenos Aires, la quasi-totalité du personnel local recevait les membres des familles qui se présentaient chaque jour pour avoir des nouvelles des soldats sur les îles.

Généralement, c’étaient les parents qui venaient nous voir. Les enfants de nombre d’entre eux étaient vivants et en bonne santé. Je peux vous assurer qu’il n’y a pas de sourire au monde qui vaille le sourire d’un père ou d’une mère à qui l’on annonce que son enfant est en vie. La plupart du temps, sur le moment, les parents oublient même de demander si leur enfant est en bonne santé ; une seule chose leur importe : l’avoir retrouvé, l’avoir « récupéré ».

Mais la nouvelle que nous avions à annoncer n’était pas toujours bonne. Parmi les personnes que j’ai reçues à cette période, il y avait un couple dont le fils avait embarqué sur le Crucero General Belgrano , un navire argentin qui avait été coulé par la flotte britannique. Après le naufrage, cette famille a commencé à venir nous voir pour savoir ce qu’il était advenu de leur fils ; nous avons rapidement obtenu la liste des noms des rares survivants, et le nom de leur fils n’y figurait pas.

Par le biais de sa délégation de Buenos Aires, le CICR fournit aujourd’hui des titres de voyage à des personnes qui viennent de pays en conflit et qui cherchent refuge en Argentine ou dans des pays tiers, et il délivre des attestations à d’anciens combattants de la guerre des îles Falkland/Malouines.

 
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Par le biais de sa délégation de Buenos Aires, le CICR fournit aujourd’hui des titres de voyage à des personnes qui viennent de pays en conflit et qui cherchent refuge en Argentine ou dans des pays tiers, et il délivre des attestations à d’anciens combattants de la guerre des îles Falkland/Malouines. 
         

Cependant, le bruit courait – mais nous avons su par la suite que cette rumeur était infondée – que les troupes britanniques avaient recueilli plusieurs survivants. Ce qui a le plus meurtri les parents, c’est de ne pas savoir où se trouvait leur enfant. La mère, une femme relativement jeune, avait, en un mois à peine, pris l’apparence d’une vielle dame qui n’avait plus de forces pour lutter. Elle ne pouvait que s’asseoir en face de moi et pleurer. Je crois que le pire de tout a été de faire des recherches qui n’ont abouti à aucun résultat, de ne pas pouvoir retrouver leur fils, ni vivant ni mort.

Ne pas savoir où se trouve un être cher constitue une des souffrances les plus atroces que peut subir une personne. Certes, qu’un parent, un enfant ou un frère soit incarcéré ou décédé engendre douleur et tristesse, mais ne pas savoir ce qu’il est advenu de lui est encore plus dur. L’incertitude et la souffrance sont les mêmes, que le contact ait été perdu à cause de la guerre, la violence ou l’émigration.

Il est souvent difficile, pour quelqu’un qui doit retrouver un être cher, de comprendre que l’objectif n’a pas pu être atteint. Comme j’ai reçu la reconnaissance et la gratitude de nombreuses personnes, j’ai dû recevoir, parfois aussi, les critiques de personnes qui n’ont pas compris que je n’avais pas la possibilité de les aider. Néanmoins, en compensation, il n’y a pas de plus grande joie que de pouvoir collaborer avec ceux qui subissent ces situations, les aider et rétablir les liens familiaux.