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République démocratique du Congo : le sourire de Charlotte

05-12-2008 Éclairage

Charlotte Tabaro travaille comme assistante psychosociale dans l'une des deux structures installées par la Croix-Rouge de la RDC à proximité des camps pour déplacés de Kibati, près de Goma. Charlotte a été formée par le CICR pour accueillir les victimes du conflit, écouter leurs souffrances et leur prodiguer des conseils. Les "maisons d'écoute" sont un lieu de rencontre entre la détresse humaine et la compassion et l'espoir.

     
 
           
 
   
     
               
    ©ICRC/O. Miltcheva      
   
    Charlotte devant l'entrée de la maison d'écoute de Kibati I, Kanyarutsinya.      
               
    ©ICRC/O. Miltcheva      
   
    Une victime de violences sexuelles s'entretient avec Charlotte et un autre assistant psychosocial.      
           

La maison d'écoute de Kibati I est une maisonnette couverte d'une bâche en plastique. L'intérieur est très modeste et l'ameublement réduit au minimum : une table et deux chaises. " Notre maison d'écoute a été pillée pendant les combats d'octobre, " explique Charlotte, " nous avons vite dû la réaménager pour faire face aux besoins, il y a tant de victimes... "

Dans les camps de Kibati, qui abritent des dizaines de milliers de personnes en fuite, nombreux sont ceux qui ont tout perdu : leurs maisons ont été brûlées et leurs biens pillés. Les pertes matérielles ne sont cependant rien à côté des traumatismes que certains ont vécus, tels que le massacre d'un proche sous leurs yeux ou les agressions et violences en tout genre. Parmi les femmes, les récits de violences sexuelles de la part de porteurs d'armes sont malheureusement très courants.

 
"Si nous, les femmes, arrivons à changer la mentalité de nos hommes, le nombre de cas de violences sexuelles en RDC diminuera." 
" La première urgence après une agression est médicale, " explique Charlotte. " Les femmes ayant subi des violences sexuelles doivent être orientées vers un centre de santé au plus vite. Des médicaments pris dans les 72 heures peuvent prévenir les maladies sexuellement transmissibles comme le VIH/SIDA. Mais la médecine ne peut soigner que le corps et les victimes souffrent de blessures invisibles, les blessures psychiques. "

Une chambrette avec un lit jouxte le bureau d'accueil de Charlotte. " Quand les victimes arrivent chez nous, elles sont souvent épuisées. Certaines, hantées par leurs souvenirs, ne peuvent pas fermer l'œil de la nuit. Nous les laissons d'abord se reposer. La vraie écoute ne commencera que plus tard. En premier lieu il est essentiel que les victimes se sentent à l'aise et en sécurité, il faut créer un lien de confiance. "

Clotilde*, une commerçante d'une cinquantaine d'années, avait l'habitude de parcourir de longues distances pour approvisionner sa petite boutique, jusqu'au jour où le minibus qui la transportait a été attaqué par une bande armée. Après avoir dépouillé les passagers de leurs biens, les bandits ont violé toutes les femmes. L'épreuve ne s'est malheureusement pas arrêtée là pour Clotilde : à son retour à la maison, elle a été rejetée par son propre mari qui craignait de contracter une maladie vénérienne.

" Nous avons expliqué à son mari que les tests médicaux démontraient que Clotilde n'avait pas attrapé de maladie. Mais nous lui avons surtout fait comprendre que son rejet la blessait profondément. N'avait-elle pas déjà suffisamment souffert comme ça ? Il a compris. Clotilde revient régulièrement chez nous et, pour la première fois depuis quatre mois, elle nous dit ne plus souffrir de cauchemars, " annonce Charlotte, tout sourire.

" Je me rappelle aussi de cette femme qui a été agressée alors qu'elle portait son bébé de sept mois sur le dos. Cela lui a donné la force de se battre furieusement contre cinq hommes armés. Elle est même parvenue à arracher le fusil d'un de ses assaillants et à en blesser un autre au visage. "

" Après avoir été violée, elle s'est enfuie, nue, et a passé de longues heures cachée dans un trou, couverte de terre et de feuilles mortes, avant de trouver de l'aide. Après le départ des hommes armés, des personnes bienveillantes sont retournées sur le lieu de l'agression et ont retrouvé le bébé. J'étais là quand cette femme a pris son petit dans ses bras et l'a serré très fort contre sa poitrine. Tout ce qui comptait à ce moment là était l'enfant retrouvé. Elle était trop heureuse, cette maman, heureuse dans son malheur. "

Chaque jour, les membres de l'équipe psychosociale du CICR et de la Croix-Rouge de la RDC viennent s'entretenir avec Charlotte. " Il faut que je puisse partager moi aussi les émotions qui m'envahissent en écoutant les victimes. Il est difficile de porter seule ce fardeau. Imaginez, ici il y a cinq à dix visites par jour. La plupart des victimes sont des femmes, mais il y a aussi des fillettes de cinq ou six ans. Je suis une maman de six enfants et ce sont les cas qui me marquent le plus. J'ai souvent envie de pleurer, mais je dois garder le sourire face à ceux qui viennent chercher un peu de force et d'espoir. "

" Je suis fière de faire ce métier, malgré toute la peine qu'il me fait éprouver. La formation que le CICR m'a donnée m'a aussi permis de réaliser mes droits en tant que femme et de les revendiquer dans mon propre foyer. Si nous, les femmes, arrivons à changer la mentalité de nos hommes, le nombre de cas de violences sexuelles en RDC diminuera. "

 
 
 
 
 
  • Le CICR, qui apporte son assistance aux maisons d'écoute depuis 2005, soutient actuellement 34 maisons d'écoute dans le Nord et le Sud-Kivu.


  • Dans ces structures, gérées par des associations locales, des assistants psychosociaux écoutent et orientent les victimes, jouent un rôle de médiateurs entre celles-ci et leurs proches et mènent également des campagnes de sensibilisation auprès des communautés afin de prévenir le rejet et la stigmatisation.


  • La majorité des victimes de violences sexuelles qui viennent chercher de l'aide dans les maisons d'écoute sont des femmes, mais, de plus en plus, des hommes et de jeunes garçons s'y rendent également.  
     
     
     

(*) nom d'emprunt