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Déclaration du Président du CICR, M. Cornelio Sommaruga, à l'occasion de la réunion au CICR avec les Représentants permanents accrédités à Genève

18-12-1996 Déclaration

Le CICR est en état de choc.

En accueillant ce jour au siège du CICR, vous qui êtes les Hauts Représentants des Etats parties aux Conventions de Genève, je ne peux que vous dire que le deuil profond, qui est le nôtre depuis hier matin, ne me permet pas d'entrer dans le traditionnel exposé de ce qui a été la souffrance des victimes dans le monde des conflits en 1996, ni de vous dire nos craintes et nos espoirs pour l'année qui nous attend.

Vous avez reçu sur vos sièges les appels de fonds du CICR pour 1997, pour le budget siège de l'ordre de 142 mio de francs suisses et pour le budget terrain (les appels d'urgence) de l'ordre de 6l8 mio. Les deux budgets ne s'écartent pas beaucoup des chiffres qui avaient été prévus pour l'année en cours. Vos Ministres des Affaires Etrangères recevront ces prochains jours, par l'entremise de vos Missions permanentes, une lettre d'appel de ma part.

Je me dois toutefois de vous dire ma préoccupation relative à la situation financière de cette année, car pour pouvoir clore nos comptes de 1996 sans déficit, nous devons, dans les deux semaines qui restent, rassembler encore 54 mio de francs et de plus nous devons voir honorées les promesses déjà enregistrées, mais pas encore versées, qui sont de l'ordre de 60 mio. Mes collaborateurs ici présents pourront vous donner après notre réunion tous les détails voulus.

Je ne veux p as aller plus loin en vous parlant de chiffres et contributions, pourtant essentielles pour réaliser notre action humanitaire en faveur des victimes de conflits armés.

Laissez-moi revenir sur la tragédie d'hier.

Vous avez tous certainement eu connaissance de ce que hier, à quatre heures du matin, dans l'hôpital CICR de Novye Atagi quatre infirmières et un délégué venus des Sociétés nationales de la Croix-Rouge du Canada, de Norvège, de Nouvelle-Zélande, des Pays-Bas, ainsi qu'une infirmière, d'origine espagnole, du CICR étaient assassinés dans leur sommeil par des hommes armés et masqués. Leur mort au service de l'action humanitaire est un drame qui nous bouleverse tous. Aujourd'hui, tout le CICR, toutes ces Sociétés nationales et je sais pouvoir dire tout le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sont en deuil, choqués par l'horreur de ce massacre révoltant, par cet acte ignoble, barbare et lâche qui déshonore ses auteurs. Chacun ressent au plus profond de lui-même la souffrance qui, en cette veille de Fêtes, s'est ainsi abattue avec une brutalité insoutenable sur les familles de ces collaborateurs.

J'aimerais, ici devant vous, au nom de tous leurs amis et collègues du CICR, leur rendre hommage et assurer leurs familles, ainsi que leurs Croix-Rouge nationales d'origine, de l'expression de notre douleur et de notre sympathie.

Leur engagement était aussi l'expression de la solidarité du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge avec les victimes du conflit en Tchétchénie.

Leur mort frappe brutalement l'ensemble de notre Mouvement.

Cet assassinat touche à ce qui est le fondement même de l'action du CICR. Il touche au fondement même de ce que fut le point de départ de l'action de la Croix-Rouge : le secours aux blessés. Il touche à ce qui est le pre mier principe fondamental de la Croix-Rouge de prévenir et alléger la souffrance humaine.

Cette tragédie est inacceptable. Cet hôpital de campagne de Novye Atagi que nous avions installé en septembre dernier à 25 km de la capitale Grosny avec l'appui logistique et matériel de la Croix-Rouge et du Gouvernement norvégiens était un lieu de paix, un lieu de compassion. Nos collaborateurs qui, en dépit des conditions de vie difficiles avaient choisi d'y travailler, en avaient fait, dans l'esprit de la croix-rouge, un lieu d'espérance et d'humanité pour les blessés et les malades d'un pays dévasté par des mois de combats acharnés et souvent sans merci.

Certains ont voulu tuer cette espérance !

L'installation de cet hôpital, ouvert à tous, sans distinction, avait été réalisée avec l'accord de toutes les parties concernées. Aussi malgré les difficultés et, certes conscients des dangers qui nous entouraient, jamais n'aurions-nous imaginé qu'un tel crime puisse se produire et ce d'autant plus que les combats s'étaient interrompus. Nous ne disposons pour l'instant d'aucun élément nous permettant d'identifier les auteurs de cette tuerie. Les autorités en Tchétchénie et de la Fédération de Russie l'ont condamnée sans réserve. Nous avons été informés officiellement qu'une enquête avait été ouverte et que les résultats nous seraient communiqués.

Ce drame qui nous endeuille n'est, vous le savez bien, malheureusement pas un cas isolé. Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec le brutal assassinat de trois de nos collègues, le 4 juin dernier au Burundi. L'environnement de violence aveugle dans lequel le CICR est de plus en plus souvent contraint d'agir, de même que les violations répétées de l'emblème Croix-Rouge dont nous sommes les témoins nous posent de graves questions.

L'as sassinat de nos collègues à Novye Atagy a été commis avec une folle détermination. Nous sommes confrontés là à l'expression d'une violence barbare.

Mais ne s'inscrit-elle pas dans le cadre de la tragédie beaucoup plus profonde qu'a dû traverser la population civile de Tchétchénie ces dernières années ?

Peut-on encore parler de violation du Droit Humanitaire ou ne s'agit-il pas plutôt de la négation de valeurs que la communauté internationale considérait comme fondamentales ?

Ce qui vient de nous arriver à Grozny est en effet à l'image d'actes barbares qui ont eu lieu récemment sous différentes latitudes.

Contraints, dans l'immédiat, de geler nos activités en Tchétchénie, nous avons la détermination de ne pas baisser les bras. Car comment pourrions-nous nous résoudre à devoir abandonner des victimes ?

Si nous acceptons que l'intolérable se perpétue dans l'indifférence, alors, l'intolérable deviendra la norme. C'est aussi dans cette perspective que nous devons donner un sens à la tragédie qui vient de se produire. Elle nous interpelle tous : Gouvernements, Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, CICR, autres acteurs humanitaires.

Cet effondrement des valeurs éthiques, les crimes de guerre que l'ont voit se multiplier, ne donnent-ils pas aux débats en cours sur l'établissement d'une Cour pénale internationale une nouvelle urgence ?

Des choix clairs doivent être faits.

Des messages clairs doivent être donnés.

S'il est trop tôt pour nous de prendre des décisions définitives quant à l'avenir de notre action humanitaire, voire de notre présence en Tchétchénie, les réactions de vos gouvernements et leur appui seront certainement des éléments essentiels pour, qu'ens emble nous puissions préserver des espaces minimum d'humanité au coeur même des conflits.

C'est en agissant ainsi que nous honorerons la mémoire de nos délégués, morts tragiquement dans l'accomplissement de leur mission.

Toutes ces souffrances, comme tous ces espoirs, le CICR ne peut les porter qu'avec les hommes et les femmes comme vous, distingués Ambassadeurs représentants à Genève des Etats parties aux Conventions de Genève, qui comprennent, soutiennent et partagent notre mission. Je vous en exprime ici toute la gratitude du CICR, pour que nous puissions, ensemble, faire face aux défis de 1997.

Genève, le 18 décembre 1996

 
Assassinat de six collaborateurs du CICR en Tchétchénie